L'ATELIER DES OMBRES
Lire le chapitre 5: LA CARTE DES FAVEURS
Élise dormit à peine cette nuit-là.
Dans sa chambre près de la porte d'Orléans, les reproductions Necker couvraient son lit. L'invitation pour la Galerie Roussel restait sur le bureau comme une petite preuve à charge.
Camille la découvrit le lendemain.
« Tu es allée à l'Atelier 7. »
« Oui. »
« Et tu as accepté quelque chose. »
Élise ne répondit pas.
Camille soupira.
« Tu sais ce qui est dangereux avec les premières faveurs ? Elles ressemblent toujours à ce qu'on méritait déjà. »
La phrase irrita Élise parce qu'elle était juste.
Le vendredi, la visite Roussel eut lieu après la fermeture de la galerie. Marianne Roussel, cheveux courts et regard tranchant, demanda à chacun de montrer une œuvre jamais présentée aux professeurs.
Lucien sortit des dessins de mains abîmées, beaucoup plus intimes que ses peintures publiques. Solène montra l'appartement vide de sa grand-mère après une vente. Lorsque vint son tour, Élise renonça à Admission conditionnelle et ouvrit un vieux carnet de Tours.
Des clients de la boulangerie à l'aube. Un chauffeur de livraison endormi dans sa camionnette. Son père penché sur un pétrin à quatre heures du matin. Sa mère comptant des pièces. Une enfant collant ses mains contre la vitrine des pâtisseries.
Roussel examina les dessins longtemps.
« C'est meilleur que ce que tu fais à l'école. »
Élise sentit sa nuque chauffer.
« Ce ne sont que des croquis. »
« Justement. L'institution n'a pas encore eu le temps de leur expliquer ce qu'ils signifient. »
Elle tapota une page.
« Fais des tableaux à partir de ce monde sans en faire un documentaire social. Si tu rends le travail sentimental, je les détesterai. Si tu rends la pauvreté belle, je les détesterai davantage. Mais il y a quelque chose. »
En sortant, Élise marcha jusqu'à République avec Lucien.
« Roussel aimait tes dessins », dit-il.
« Pour une fois, laisse-moi une bonne nouvelle sans l'empoisonner. »
« Je ne l'empoisonne pas. Elle aimait aussi l'idée de te découvrir. »
« Et toi, qu'est-ce que tu as vu ? »
Il s'arrêta.
La question sembla le surprendre.
« Quelqu'un t'a appris à regarder les gens sans leur demander de jouer un rôle. »
« Mon père dit qu'un boulanger connaît les gens à la manière dont ils attendent leur tour. »
« Ton père semble terrifiant. »
« Il a interdit l'entrée au maire adjoint parce qu'il claquait des doigts pour appeler ma mère. »
Lucien rit.
À Châtelet, avant qu'elle prenne son métro, Élise demanda :
« Tu as fait ajouter mon nom pour la visite ? »
Il hésita.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que ton tableau était meilleur que celui d'Hugo. »
« Presque moral. »
« Ne t'inquiète pas. J'ai d'autres raisons. »
Les portes du métro s'ouvrirent.
« Lesquelles ? »
Lucien la regarda.
« Je décide encore. »
Le train l'emporta avant qu'elle trouve une réponse assez froide.
Les jours suivants, Élise termina le classement Necker. Un dossier anonyme arriva nettement premier. Lucien second. Solène cinquième. Hugo neuvième.
Maxime leva un sourcil.
« Tu as classé Lucien derrière quelqu'un. »
« On m'a demandé de juger le travail. »
« La plupart des gens entendent cette phrase comme une formule. »
« Pas moi. »
À partir de là, Élise commença son propre inventaire.
Dans un carnet, elle nota chaque concours, chaque juré, chaque relation familiale connue, chaque recommandation inhabituelle. Crayon pour les faits publics. Bleu pour les rumeurs. Rouge pour ce qu'elle avait vu elle-même.
Au bout de deux semaines, les pages ressemblaient à la carte d'un métro conçu par un paranoïaque.
Mais un motif apparaissait.
Orphée ne garantissait pas la victoire.
Il améliorait les probabilités.
Et une probabilité améliorée, répétée pendant des années, finissait par ressembler à une carrière.