Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 16: The New Normal
Le premier service du petit-déjeuner se termina à neuf heures moins le quart. Camille débarrassa la dernière table, empila les assiettes tachées de confiture de figues, et passa un coup d'éponge rapide sur le marbre. La salle sentait le café filtre et le pain grillé, une odeur qu'elle commençait à associer à autre chose que le travail — à une forme de paix, peut-être.
Julien entra par la porte de la cuisine, un torchon sur l'épaule, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes.
— Trois tables complètes. Plus une quatrième qui a redemandé du pain perdu.
— La recette de ta mère, dit Camille sans lever les yeux. Elle marche à chaque fois.
Il s'arrêta près d'elle, hésita. Puis il reprit le torchon et s'attaqua à la vitrine des pâtisseries.
— Elle marchait déjà bien avant. Mais toi, tu as ajouté la crème à la lavande. Elle aurait aimé.
Camille sourit dans le reflet de la vitre. Ce genre de compliment, Julien le glissait comme on dépose une pièce dans une tirelire — sans insister, mais avec constance.
À dix heures, ils avaient fini la plonge, commandé les légumes chez le maraîcher, et préparé la pâte à socca pour le déjeuner. Camille installa son carnet sur le coin du plan de travail et traça une colonne : *Festival de Lavande — J-12*.
— Il nous faudrait une démo cuisine, dit-elle. Quelque chose de vivant. Les gens veulent voir le feu, entendre le crépitement, sentir l'ail griller.
Julien s'appuya contre le chambranle, bras croisés.
— Le maire nous donne une parcelle face à la place de la Mairie. Il veut du tournesol et un étal de produits locaux.
— Du tournesol, c'est joli, mais ça ne mange pas. On fait chauffer une plancha, on distribue des échantillons de ratatouille sur des tartines de pain de l'Ami Hubert, et on colle un QR code vers notre page pour réserver les chambres.
Il arqua un sourcil.
— Tu as un plan marketing, maintenant ?
— J'ai une dette à rembourser et une saison à sauver. Le marketing vient avec. — Elle releva la tête, sincère. — Et je ne fais pas que sauver l'auberge, Julien. Je me sauve un peu moi aussi.
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda la fenêtre, la lumière qui tombait sur les champs de lavande au loin, comme s'il cherchait les mots quelque part entre les lignes violettes.
— Ça fait longtemps que cette maison n'avait pas senti la vie comme ça. La mère de ma grand-mère la tenait déjà, tu sais. Avant elle, son arrière-grand-père. La cuisine a toujours été le cœur.
— Et ton père, il cuisinait ?
La question tomba sans malice, mais Camille vit le rideau qui se baissa sur son visage. Juste une seconde.
— Mon père est parti quand j'avais neuf ans. La cuisine, c'était maman. Lui, c'est une absence en forme d'homme.
Il prit le carnet des réservations, tourna la page avec application, trop d'application. Camille choisit de ne pas insister. Mais elle nota mentalement que le recueil de recettes de sa mère restait toujours dans le tiroir, et que Julien ne l'avait jamais évoqué depuis qu'elle l'avait découvert.
La matinée avançait dans ce bourdonnement tranquille de tâches partagées. Lui ajustait une fenêtre qui grinçait à l'étage, elle répétait sa démo culinaire dans sa tête tout en préparant une bouillabaisse d'essai. Les arômes de safran et de fenouil s'installaient dans les murs comme une vieille habitude.
À treize heures, Anne passa avec une bourriche d'huîtres de l'étang de Thau, restée invendue au marché.
— Cadeau pour les héros du village, dit-elle en embrassant Camille sur les deux joues. Tout le monde parle de la nouvelle cuisinière de l'Auberge des Lavandes. Le boucher m'a dit qu'il a revu deux clients qui n'étaient pas venus depuis l'été dernier.
Le cœur de Camille se serra d'une joie discrète, presque coupable. Elle pensa au prêt d'Antoine, à la date qui approchait, à l'adresse qu'il connaissait désormais. Mais elle chassa la pensée et ouvrit la première huître.
Le journal du village confirma la rumeur : la sortie du week-end annonçait *« le retour d'une chef locale »* en page régionale. Camille découpa l'article, le plia en quatre, et le glissa dans sa poche sans le montrer à Julien.
Elle n'aurait pas su dire pourquoi.
L'après-midi s'étira dans une concentration douce. Julien sortit les tables du jardin pour poncer les pieds, tandis que Camille testait une variante de la recette de la mère — moins de pastis, plus de zeste d'orange. L'équilibre lui plaisait. Elle nota dans les marges : *goûter pour les éditions du guide*. La fenêtre du dîner avec l'éditeur approchait. Il fallait que ce soit parfait.
Vers dix-sept heures, la lumière se fit plus basse, plus dorée. Camille s'assit sur la marche de la porte arrière, un verre de limonade à la main, et regarda Julien raboter une planche, les muscles de son dos visibles sous le tissu fin de sa chemise. Elle se surprit à sourire. Rien d'exalté, rien de précipité. Juste une sensation de justesse, de place remise dans un puzzle qu'elle croyait éparpillé pour toujours.
Son téléphone vibra contre la pierre.
L'écran affichait un numéro qu'elle ne connaissait pas — préfixe de Marseille. Pas celui d'Antoine. Elle hésita une seconde, puis décrocha.
— Madame Roux ?
— Oui.
— Ici Maître Delorme, je suis détective privé. Je travaille sur le dossier de votre père.
Camille sentit le sol vaciller sous elle. Elle se releva, fit quelques pas dans le jardin, les cailloux crissant sous ses semelles.
— Pardon ? Mon père est mort quand j'avais treize ans.
— Je sais. C'est bien pour ça que j'appelle. Une demande de réouverture de l'enquête a été déposée par une association de familles. Votre père n'était pas conducteur de poids lourd dans une entreprise de transport, Madame. Son nom n'apparaît nulle part dans les registres de la STAQ. Et l'accident… L'accident n'a jamais été officiellement classé comme tel par un juge.
Le téléphone pesait une tonne dans sa main. La lavande au loin ondoyait, indifférente.
— Je ne comprends pas. On nous a dit… Ma mère a toujours dit…
— Votre mère est une femme remarquable, je ne doute pas de sa bonne foi. Mais nous avons des documents. Des photographies. Votre père était présent à un endroit très précis, à une date très précise, trois jours avant son prétendu accident. Et cet endroit… c'est la gare de Lyon, à Paris. Devant un dépôt de presse qui a été perquisitionné le mois suivant pour trafic de documents classifiés.
Le silence qui suivit était plein de tout ce qui n'avait jamais été dit.
— Je peux vous envoyer le dossier par coursier. Vous voulez que je vous le dépose où ?
Camille regarda l'auberge. Julien leva la tête, la vit pâle, et fronça les sourcils. Elle lui fit signe d'un geste vague pour le rassurer — mais ses doigts tremblaient.
— Le Mas des Oliviers, route de Lourmarin, dit-elle, la voix étonnamment stable. Derrière le panneau Lavender – La Lampe Rose. Je serai là ce soir.
— Bien. Vous aurez tout demain matin.
Elle raccrocha. Le monde n'était plus tout à fait le même. Elle s'arrêta un instant sur le seuil du jardin, le regard perdu vers les champs, puis rentra dans la cuisine rassurante, chaude et pleine d'odeurs de safran, où rien encore ne lui avait appris que les fantômes de son passé avaient des dossiers, des adresses et des enquêteurs privés.
Julien apparut dans l'encadrement.
— Ça va ?
— Oui. Un mauvais client qui s'énerve à propos d'une réservation. Rien de grave.
Elle mentait, et le tissu du mensonge la démangeait déjà. Mais dans sa main, le téléphone restait brûlant, comme si la vérité qu'on venait de lui offrir pouvait encore la consumer.
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