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Le Bail de Lavande

Lire le chapitre 3: The Only Available Room

La porte s’ouvrit sur une femme d’environ quarante ans, vêtue d’un tailleur gris perle trop strict pour la campagne, une valise à roulettes à la main. Ses cheveux châtains étaient tirés en arrière, et son sourire, bien que poli, n’atteignait pas ses yeux.

— Bonsoir, dit-elle avec un léger accent parisien. Je m’appelle Claire Delcourt. La réservation pour la chambre bleue ?

Camille se figea. La chambre bleue, c’était celle qu’elle occupait. Celle où elle avait trouvé le médaillon.

Julien apparut derrière elle, une serviette à la main, les cheveux encore humides de la pluie qu’il avait essuyée en rentrant du garage.

— Claire ! dit-il avec un enthousiasme mesuré. Tu es en avance.

Il s’effaça pour la laisser entrer. Camille recula d’un pas dans le vestibule, croisant les bras sur sa poitrine comme pour se protéger. Claire la dévisagea, un froncement de sourcils naissant entre ses yeux.

— Julien, tu as quelqu’un… ?

— Camille Roux. Une amie d’enfance. Sa voiture est tombée en panne devant la maison pendant l’orage.

— Une amie d’enfance, répéta Claire, pesant chaque syllabe. Je vois.

Camille soutint son regard. Il y avait quelque chose d’aiguisé chez cette femme, une manière de jauger l’espace et les gens comme on inspecte une marchandise avant de l’acheter.

— Julien m’a offert l’hospitalité pour la nuit, dit Camille. Je repars demain matin.

— J’espère bien, répondit Claire avec un sourire qui n’engageait à rien. La saison commence, et chaque chambre est précieuse.

Julien toussota, mal à l’aise.

— En fait, Claire, il faut qu’on discute de quelque chose. Il y a un problème avec la chambre bleue.

Claire posa sa valise, lentement, comme si elle préparait un argumentaire.

— Quel genre de problème ?

— La plomberie. Le tuyau de la salle de bains a lâché cet après-midi. J’ai coupé l’arrivée d’eau, mais le mur est imbibé. Il faudra des jours pour sécher, peut-être une semaine avant de pouvoir repeindre.

Camille le regarda, interloquée. Il y avait une minute à peine, l’eau coulait parfaitement quand elle s’était lavé les mains. Julien évita son regard, s’affairant à accrocher sa veste.

— Une semaine ? répéta Claire. Mais j’ai trois réservations ce week-end. Les Michaud pour deux nuits, la famille Lambert pour trois, et un couple d’Anglais dimanche.

— Je sais. Je sais. Mais je ne peux pas louer une chambre dans cet état. Ce serait de la mauvaise foi.

Claire soupira, passa une main sur son front.

— Il faut trouver une solution.

— Il y en a une, dit Julien, et cette fois il regarda Camille. Le grenier. J’ai commencé à l’aménager le mois dernier. Il y a un lit, une petite salle de bains, un débarras. Rien de luxueux, mais c’est fonctionnel. Camille pourrait y rester temporairement.

Camille ouvrit la bouche, puis la referma. Le regard de Claire passa de l’un à l’autre, calculateur.

— Attendez. Vous voulez qu’elle *vive* ici ?

— Pas vivre, s’empressa de préciser Julien. Juste oc-cuper le temps que sa voiture soit réparée. Et elle cherchait un endroit pour s’installer. C’est une chef. Elle pourrait peut-être même aider à la cuisine pendant la haute saison.

— Une chef, répéta Claire, le ton soudain plus intéressé. Où avez-vous travaillé ?

— Le Relais Fleuri, à Lyon. Avant ça, à Paris. Rue Saint-Honoré.

Claire haussa un sourcil. La méfiance dans son regard se mua en quelque chose d’autre — de l’évaluation, peut-être. Un calcul commercial.

— Et vous cherchez un logement temporaire en Provence ?

— C’est compliqué, dit Camille. Mon appartement à Aix… une situation personnelle.

— Une situation personnelle, répliqua Claire avec un petit rire sec. Nous en avons tous, n’est-ce pas, Julien ?

Julien resta silencieux, les mains enfoncées dans les poches.

— Écoutez, reprit Claire. Je suis l’associée en charge des réservations et du marketing. Julien s’occupe des murs et du jardin. Si vous voulez rester dans cette maison, il faut que je sache à qui j’ai affaire. Et si vous voulez être utile, nous reparlerons de vos références.

Camille sentit la moutarde lui monter au nez. Elle n’avait rien demandé. Elle avait une vie — en ruine, certes, mais une vie — à Aix, des cartons pleins de livres et de casseroles, une voiture en panne. L’idée de rester ici, dans cette maison aux murs bleus, avec Julien et ses secrets et ce médaillon dans sa poche, lui semblait à la fois insensée et terriblement tentante.

— Camille est fatiguée, dit Julien avec douceur. On peut en reparler demain matin, à tête reposée.

— Demain matin, j’ai un rendez-vous téléphonique avec un tour-opérateur allemand à huit heures, dit Claire. Si on doit prendre une décision, c’est maintenant.

Elle s’assit à la grande table de la cuisine, sortit un carnet en cuir de son sac, un stylo. Camille observa la scène avec un certain vertige. Dix minutes plus tôt, elle était une inconnue transie dans une maison inconnue. Maintenant, on négociait son avenir autour d’une table en chêne.

— Alors, dit Claire en relevant la tête. Voici mes conditions. Le grenier n’est pas une chambre d’hôtes. C’est un espace privé, à vous. Vous payez un loyer mensuel, modeste mais réel, et en échange vous bénéficiez d’un accès aux parties communes — cuisine, jardin, buanderie. Si vous souhaitez aider en cuisine pendant la saison, nous discuterons d’un salaire séparé. Et une règle d’or : ce qui se passe dans cette maison reste dans cette maison. C’est un établissement professionnel, pas une auberge espagnole.

Camille jeta un coup d’œil à Julien, qui la regardait avec une intensité qu’elle ne lui connaissait pas. Ses yeux disaient : reste. Il ne disait rien, mais son silence était un plaidoyer.

— Il y a une chose que vous devez savoir, dit Camille lentement. Je ne suis pas ici par hasard. J’ai quitté Paris il y a trois jours, après mon divorce. Tout ce que je possède est dans des cartons dans le coffre de ma voiture, et je n’ai pas de plan précis.

Claire la dévisagea un long moment.

— Au moins vous êtes honnête. Ça, je peux le respecter.

Elle tendit un contrat pré-imprimé, avec des champs vides pour le montant du loyer et la durée.

— Remplissez ça. Loyer de mille euros par mois, payable le premier. Résiliation par écrit, avec un préavis de trente jours. Et signez en bas.

Camille prit le stylo. L’encre glissa sur le papier, traçant son nom — Camille Roux — au-dessus d’une ligne pointillée. C’était étrange : signer un bail pour une chambre de bonne dans la maison de son premier amour, comme si la vie lui offrait une deuxième chance qu’elle n’avait jamais demandée.

— Bienvenue, dit Claire en lui serrant la main avec une poigne ferme. Que cette collaboration soit courte et productive.

Julien sourit enfin, un vrai sourire qui lui creusait les joues.

— Je vais préparer le grenier. Il faut juste que je déplace quelques cartons.

— Je m’en occupe, dit Camille. Je veux voir l’endroit.

L’escalier menant au grenier était étroit, presque à la verticale, avec des marches de bois usé par des décennies de passages. En haut, une porte basse s’ouvrait sur une pièce mansardée, avec une fenêtre de toit qui donnait sur les collines violettes au crépuscule. Le lit était simple, une couette blanche, un oreiller. Il y avait une petite table contre le mur, une lampe, et une étagère vide.

Camille posa sa main sur le rebord de la fenêtre. Le paysage — les cyprès, les vignes, la maison de son enfance à quelques centaines de mètres — lui fit quelque chose dans la poitrine qu’elle refusa de nommer.

C’est alors qu’elle remarqua, sur l’étagère vide, une boîte en carton, fermée par du scotch jauni. Une écriture fine sur le côté : *Pour Camille*.

Son cœur s’arrêta une fraction de seconde. De l’autre côté de la maison, en bas, elle entendit la voix de Claire qui riait à quelque chose que Julien avait dit.

La boîte était légère. Le scotch se décolla presque tout seul, comme s’il avait attendu ce moment depuis longtemps.

À l’intérieur, des lettres. Des dizaines de lettres. Toutes adressées à elle, toutes datées de la même année — l’année où elle avait quitté Provence. L’écriture était celle de Julien, penchée et appliquée, celle qu’il utilisait quand il voulait dire quelque chose d’important.

Elle en prit une, au hasard. Le cachet de la poste était daté de quinze jours avant son départ pour Paris.

*Camille, je sais que tu dois partir. Mais avant que tu le fasses, il faut que tu saches…*

Elle n’osa pas lire la suite. Pas encore. Pas avec Claire en bas, pas avec Julien qui ne savait pas que cette boîte existait, pas avec le médaillon qui pesait dans sa poche.

Elle remit la lettre dans la boîte, la referma, la glissa sous le lit. Puis elle s’assit sur la couette, les mains tremblantes, et regarda la nuit tomber sur les collines de Lavandou.

Demain, il faudrait qu’elle lui parle.