Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 21: The Lawyer's Lead
Le courrier attendait sur la table de la cuisine, à côté du panier de lavande séchée que Julien avait déposé pour masquer l’odeur de peinture. Camille le reconnut immédiatement à l’en-tête gris de l’étude Meunier & Fils, Avocats, Paris.
Elle déchira l’enveloppe d’un geste sec. À l’intérieur, un relevé bancaire daté de dix-huit mois. La copie d’une signature. La sienne. Sauf que ce n’était pas la sienne. Pas tout à fait. Le « C » partait trop franchement, le « R » manquait d’ampleur. Quelqu’un avait imité son écriture avec soin sur un virement de soixante-quinze mille euros, trois semaines avant que Marc ne l’annonce, l’air navré, que leurs comptes communs avaient été « siphonnés par un tiers inconnu ».
Soixante-quinze mille euros. L’argent de la reprise du restaurant qu’elle avait vendu à Lyon. L’argent qui devait servir de caution pour acheter une nouvelle maison près de la mer.
Camille s’assit lentement, le papier tremblant entre ses doigts. Meunier écrivait des phrases prudentes : « Il apparaît que votre ex-époux a procédé à des manœuvres frauduleuses… dépôt de plainte recommandé… une audience préliminaire peut être sollicitée à bref délai. »
Elle relut trois fois. La colère monta, d’abord froide, puis brûlante, dans sa gorge. Six ans de mariage. Six ans à soutenir ce mariage. Et il avait volé jusqu’à la fin, même après sa mort, même après leur divorce, comme un dernier crachat sur sa vie de femme libre. Marc était mort quelques mois plus tôt, une crise cardiaque dans un parking souterrain du 8ᵉ arrondissement. L’ironie ne lui échappait pas : il avait pensé pouvoir emporter son argent dans sa tombe.
Elle posa le relevé. Ses doigts sentaient encore la terre du jardin. Dehors, le soleil de Provence frappait les volets clos du Mas des Lumières. Une vieille dame passa avec son panier de tomates. Le monde respirait la paix, l’ordre, l’été.
« Foutre », murmura-t-elle.
Elle devait y retourner.
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Julien la trouva une demi-heure plus tard, assise par terre dans le cellier, la lettre froissée dans le poing. Il entra sans frapper, comme il le faisait toujours désormais, un rouleau de papier de verre sous le bras.
« Camille ? »
Elle releva les yeux. Il vit le document, puis son visage. Il s’accroupit près d’elle sans un mot.
« Mon ex-mari. Il a falsifié ma signature. Il m’a volé soixante-quinze mille euros avant même que je demande le divorce. » Elle rit, un son bref, sans joie. « Il m’a laissé le restaurant endetté et il a disparu avec mon apport. Tout ce temps, je croyais que la faillite était de ma faute. Que j’avais mal calculé, mal investi. Non, c’était lui. »
Julien ne dit rien. Il lui prit la main, la tenant fermement, juste assez pour l’ancrer dans le présent.
« Mon avocat dit qu’on peut obtenir une audience rapidement. Une comparution à Paris. » Elle déglutina. « Il faut que j’y aille. »
Le silence s’étira entre eux. Julien la regarda, ses yeux foncés et calmes posés sur elle avec une intensité qu’il n’avait plus utilisée depuis la nuit de l’orage.
« C’est pour quoi ? demanda-t-il.
— Pour porter plainte. Pour qu’on reconnaisse ce qu’il a fait. »
Il hocha la tête lentement. « Et qu’est-ce que ça changera pour toi ? »
Camille marqua un temps. La question la piquait car elle était juste. Elle aurait pu laisser les cendres de Marc moisir dans leur dossier. Elle avait une nouvelle vie. Une nouvelle cuisine. Un homme qui l’aimait, peut-être, ou du moins qui la réapprenait.
« Ça changera que je ne lui dois plus rien, dit-elle. Que l’histoire de nous deux se termine de mon côté. Pas du sien. » Elle serra la lettre. « Et il y a l’argent. Il reste quinze mille euros sur ce compte gelé. Plus les comptes de sa société. Meunier pense qu’on peut récupérer la moitié au moins. Ça pourrait payer de nouveaux toits pour le mas, les travaux de la toiture qui fuit, et un frigo professionnel pour la cuisine de la fête. Si je ne le fais pas, il aura gagné jusqu’à la fin. »
Julien plissa les yeux. Elle savait qu’il comprenait l’autre camp. Il avait passé des années à aider sa mère à payer les dettes de son père, les dettes d’un homme qui avait brûlé son propre entrepôt et laissé derrière lui des familles ruinées. Il connaissait ce poids. Il le connaissait si bien qu’elle aurait pu le voir gonfler dans sa poitrine, cette vieille colère.
Il prit une profonde inspiration.
« Combien de temps ?
— Trois jours. Quatre peut-être. L’audience préliminaire ne prendra qu’une matinée. » Elle se releva, brossa la poussière de son jean. « Je vais prendre le TGV demain matin. Je reviendrai avant la fin de la semaine. »
Julien se releva aussi. Il semblait peser des mots, les choisir avec précaution, comme on traverse un champ de pierres fragiles.
« Je viens avec toi », dit-il.
Elle cligna des yeux. « Julien, tu as la fête de la lavande dans six jours. Tu ne peux pas abandonner les champs au moment où tout est en préparation. Et qui s’occupera des chambres ?
— Nadine. Elle a géré seule pendant des années avant mon retour. Elle peut gérer trois jours. Et chambre un est vide jusqu’à lundi prochain. » Il croisa les bras. « Je viens. »
Camille hésita. Une chaleur étrange, désarmante, montait en elle. Elle avait pensé à Paris comme à un pas en arrière. L’autre vie, la ville grise, les rues où Marc l’avait accompagnée, les restaurants où ils avaient fêté ses Michelin ratés. Elle se voyait descendre seule dans sa vieille chambre d’hôtel près du Palais de justice, seule dans les couloirs du tribunal.
« Tu n’as pas à faire ça, murmura-t-elle.
— Je sais. »
Il fit un pas vers elle. Elle ne recula pas.
« Mais je veux être là, Camille. Pas pour te protéger de Paris. Pour être là quand tu sortiras de ce tribunal, et que cette affaire sera close. Pour qu’on puisse rentrer ensemble. »
Sa voix était simple, presque calme. Mais il y avait une promesse là-dessous, une crue lente sous la surface tranquille.
Elle se souvint tout à coup de la façon dont il l’avait attendue au bord de la route après son accident, les mains tremblantes, le visage décomposé. Des dix-sept ans de lettres qu’elle n’avait jamais lues, qu’elle lisait maintenant une à une avant de dormir, chaque soir, une nouvelle voix de lui qui se glissait sous sa peau.
« Julien… » Elle posa sa main contre sa joue. La barbe naissante de fin de journée râpait sa paume. Il ferma les yeux une seconde, s’appuyant dans sa paume comme dans un refuge.
« Je pourrais perdre cette affaire, dit-elle. Six ans de retard. Il a peut-être caché des comptes sous des noms d’emprunt. Son frère était son avocat, il est malin.
— Tu as son relevé. Tu as sa signature falsifiée. Et tu as le temps de nous, maintenant. Personne ne t’enlèvera ça. »
Camille respira. Elle se haussa sur la pointe des pieds, lentement, comme si elle devait apprendre chaque geste. Sa bouche trouva la sienne sans hésitation. Il y avait les années, le silence, les mensonges entre eux. Mais le baiser n’était ni timide ni fragile. Il était ferme, décidé, comme quelqu’un qui sait que le temps accordé doit être épuisé.
Quand ils se séparèrent, elle avait le souffle court.
« Je serai de retour, dit-elle.
— Je sais. Je t’accompagne.
— Et si on se perd en chemin ? »
Il sourit, un sourire fatigué mais vrai. « Alors on se retrouvera au prochain virage. C’est ce qu’on fait depuis quinze ans, non ? »
Camille rit. Le rire montait du fond de son ventre, un rire d’air libre après une longue plongée.
« Tu m’attendras à la gare ? demanda-t-elle.
— Non. Je serai dans le siège d’à côté. »
Il lui prit le relevé des mains et le lissa sur sa cuisse, le posant soigneusement sur la table avec le panier de lavande.
Il contempla le document une dernière fois. « Ton ex avait un avocat ?
— Oui. Me Aubanel. Un vieux requin de la place Vendôme.
— Nous aurons quelqu’un de meilleur. »
Camille sursauta. « Que veux-tu dire ?
Il décrocha son téléphone, glissa vers un contact.
« Ma mère travaillait pour un notaire, tu te souviens ? Le vieux Delambre, à Banon. Il est à la retraite maintenant. Mais son frère, Pierre Delambre, est avocat à Paris, encore en activité, spécialisé dans les fraudes financières et les successions. Elle m’a parlé de lui des années durant. On va l’appeler ce soir. »
Une porte s’ouvrait dans sa poitrine. Une porte qu’elle avait crue verrouillée pour toujours.
« Tu connais un avocat ? Tu connais LA solution ? Depuis quand tu gardes cette carte dans ta manche ?
— Depuis que Nadine m’a dit que Meunier était un petit cabinet qui n’avait jamais mis les pieds dans une salle d’audience. J’ai demandé à ma mère, dans ses carnets de recettes, s’il y avait une vieille note. » Il tapota sa poche de poitrine. « J’ai commencé à les lire, je te l’avais dit. Elle t’appelait « la petite Camille aux gants rouges » dans ses recettes de tarte. Et elle t’avait notée dans son agenda de contacts, avec le nom de Pierre Delambre en face, pour un jour où tu aurais besoin d’un avocat sérieux. »
Le sol bougea, ou peut-être fut-ce le ciel de la cuisine qui tourna lentement. La mère de Julien, morte depuis dix ans, morte d’attendre un homme qui n’était pas revenu, avait laissé derrière elle une carte pour elle, Camille. Une carte qu’elle n’avait jamais eue à Lyon.
Elle ne trouvait plus ses mots. Elle les cherchait dans sa gorge, dans sa poitrine, partout. Elle plongea dans les yeux de Julien, et pour la première fois depuis des semaines, il ne dévia pas son regard.
« On ira ensemble demain, dit-il. On prendra l’intercity de sept heures dix. Nadine fera le café au mas. Et je serai avec toi dans ce tribunal. Et après, tu m’emmèneras voir la Seine. »
Elle prit sa main. La sienne était large, chaude, gercée par le travail. La sienne fine et nerveuse, encore marquée par une nuit d’angoisse. Leurs doigts s’entrelacèrent comme une évidence.
« Et si on ne revient pas ? demanda-t-elle à voix basse.
— On reviendra. Le mas nous attend. Les champs nous attendent. Toi et moi, on revient toujours. »
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