Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 22: Paris Detour
Le dossier glissait doucement entre ses doigts, la couverture cartonnée encore tiède de sa main crispée. Camille leva les yeux vers l’immeuble haussmannien qui abritait le cabinet d’avocats de Maître Verdier, puis vers l’autre côté de la rue, là où son ex-mari avait élu domicile — le rendez-vous était fixé à 14 h, dans une salle de conférence neutre, un terrain miné décoré de moulures dorées.
Julien posa une main légère sur son épaule.
— Tu veux que je monte avec toi ?
— Non. Je veux dire, si tu es là, il va croire que j’ai besoin d’un garde du corps. Et peut-être qu’il a raison, mais je refuse qu’il le sache.
Il sourit, un sourire rare qui creusait ses pommettes. Il portait une chemise bleue qu’elle ne lui avait jamais vue — il avait dû l’acheter pour l’occasion, et cette pensée la fit fondre d’une façon qu’elle ne s’autorisa pas à approfondir.
— Je serai dans le café au coin, dit-il. Je ferai semblant de lire le journal. Je commanderai un café avec une mousse trop épaisse et je le détesterai. Ça me prendra un temps infini.
Elle rit, malgré le nœud dans son ventre.
— C’est un plan solide.
Il lui prit la main une seconde, juste assez pour serrer, puis la relâcha.
Dans la salle de conférence, l’air sentait le papier frais et une eau de Cologne discrète. Antoine était assis face à la fenêtre, les mains croisées sur la table comme un élève sagement puni. Dix ans de mariage, deux ans de procédure, et il avait ce même visage lisse, ce même costume bleu nuit, ce même air de traverser la vie sans jamais laisser de trace.
Maître Verdier prit place entre eux, déposa deux dossiers identiques.
— Monsieur Barrot, commença l’avocate, nous avons obtenu de la banque les relevés signés sur les trois dernières années de votre mariage. L’expertise graphologique est concluante : vos signatures concordent à quatre-vingt-dix-huit pour cent. Les documents portant la signature de Madame Roux sont des faux.
Antoine ne bougea pas. Il regardait sa propre main droite, comme s’il la découvrait.
— Il faut que je vous dise, dit-il enfin, d’une voix presque douce, que je croyais que c’était elle. Pendant des années, j’ai cru que c’était elle qui prenait de l’argent en secret. Je pensais qu’elle préparait un départ avec un filet de sécurité. Je lui en ai tellement voulu.
Camille sentit son sang se retourner. Elle ouvrit la bouche, mais Maître Verdier leva une main, un subtil arrêt d’autocar.
— J’ai compris après, reprit Antoine. Quand le comptable a découvert les virements, après mon... après ma mort, en quelque sorte. J’ai fait examiner les papiers. J’ai pris le temps de regarder les dates, les montants — 75 000 euros, ça paraît énorme, mais si tu additionnais mes pertes au poker, tu comprendrais que j’avais besoin de liquide, vite. J’aurais pu t’en parler. Je n’ai pas eu le courage de t’avouer que j’avais ruiné mon propre fonds, alors j’ai préféré vider le compte commun et signer ton nom.
Il leva enfin les yeux vers elle.
— Je suis désolé, Camille. Vraiment désolé. Pas pour le procès. Pour t’avoir fait vivre avec une femme que tu n’étais pas, pendant dix ans.
La pièce resta silencieuse. Camille entendait le bourdonnement du climatiseur, le frottement du stylo de l’avocate. La colère ne venait pas. Peut-être qu’elle s’était vidée quelque part entre le fossé près de la maison de sa mère et les draps propres de la chambre aux murs fraîchement repeints.
— Tu sais ce que je retiens ? dit-elle. Tu avais raison sur un point : je préparais un départ. Mais pas avec un filet de sécurité. Avec rien du tout. Tu as passé dix ans à croire que j’étais aussi malhonnête que toi. C’est ça qui me terrifie. Pas les 75 000 euros. Le fait que tu n’aies jamais compris qui j’étais.
Antoine ne répondit pas. Maître Verdier poussa deux exemplaires d’un accord vers elle.
— Madame Roux, le remboursement intégral est garanti par la vente du condo de Barcelone. Vous n’avez pas besoin de vous déplacer pour l’audience. Si vous signez ici, l’affaire est close.
Camille prit le stylo. Un instant, elle pensa à l’urgence qu’elle avait eue de venir à Paris, à cette colère qui l’avait portée comme une vague. Elle signa.
— Je peux repartir ce soir ? demanda-t-elle à l’avocate.
La femme hocha la tête, rangeant le dossier avec une efficacité douce.
Une heure plus tard, Camille se tenait devant un immeuble étroit dans le 15ᵉ arrondissement. Elle n’avait pas appelé avant. À quoi bon prévoir ? Les visites à sa mère avaient toujours été des transactions froides, mais aujourd’hui, c’était différent. Elle savait, désormais. Elle savait que sa mère avait lu ces lettres, les avait cachées, avait coupé les fils un à un.
Sa mère ouvrit la porte en peignoir, encore en chemise de nuit à trois heures de l’après-midi. Ses cheveux gris s’échappaient d’un chignon défait. Elle parut vieillie, subitement, comme si quinze ans de mensonges reposaient sur ses épaules.
— Camille. J’ai vu un homme dehors, un grand brun. C’est lui ?
— Julien m’a accompagnée, oui.
Le visage de sa mère se décomposa. Elle fit un pas en arrière, s’assit sur une chaise de la cuisine sans demander. Camille referma la porte derrière elle.
— Maman, dit-elle, je n’ai pas besoin que tu me racontes tout. J’ai besoin que tu me dises pourquoi. Pourquoi tu as caché les lettres, pourquoi tu as coupé le téléphone, pourquoi tu as fait croire à Julien que j’avais déménagé sans laisser d’adresse.
Sa mère enfouit son visage dans ses mains. Les épaules tremblèrent, un bruit rauque monta, presque un sanglot d’animal.
— Parce que j’avais peur que tu partes. Que tu le suives à Aix, qu’il te fasse oublier ta cuisine, ta formation. J’avais si peur, Camille. Et je t’aimais tant que je voulais te garder près de moi. Ton père était parti, tes sœurs étaient parties — je pensais que si tu partais aussi, je n’aurais plus rien. Alors j’ai coupé les ponts. J’ai écouté les messages que ta cousine te passait en cachette. J’ai lu ses lettres à lui. Je savais qu’il disait la vérité. Je le savais. Et je les ai brûlées, la plupart, pour ne pas être tentée de te les rendre. Sauf celles qu’il t’écrivait à la fin, juste avant que tu partes à Paris. Je les gardais dans une boîte, je me disais que si un jour tu m’en parlais, je te les donnerais. Mais tu n’en as jamais parlé. Tu as fait comme si rien n’avait existé, et je me suis dit que c’était mieux ainsi. Que tu étais devenu forte.
Camille s’assit en face d’elle sur le carrelage froid.
— Forte ? Tu m’as fait croire qu’il n’avait jamais essayé. J’ai passé quinze ans à penser que j’étais quelqu’un qu’on pouvait abandonner sans un mot. C’est ça, ta version de la force ?
Sa mère releva la tête, des larmes striant son visage usé.
— Non. C’est de la lâcheté. J’ai été lâche, parce que je n’avais confiance en personne. Ni en lui, ni en toi, ni en moi. Et chaque fois que tu revenais à la maison, heureuse avec ton mari ou tes projets, je me disais que j’avais bien choisi. Mais je me mentais.
Le silence retomba. Camille regarda les murs de la cuisine, les rideaux à fleurs qu’elle connaissait par cœur depuis l’enfance, l’horloge qui n’avançait plus depuis des années.
— Il y a quelqu’un, dit sa mère doucement. Quelqu’un qui a attendu toute sa vie que quelqu’un lui mente. C’est une famille entière, les Roussel, à attendre que la vérité sorte. Toi, tu viens d’une mère qui t’a menti par amour. Lui, d’un père qui l’a quitté par crime. Vous êtes pareils, tous les deux.
Camille se releva. Elle ouvrit la porte de la cuisine, s’arrêta sur le seuil.
— On essaiera, dit-elle. On essaiera de pas être pareils.
Sa mère ne répondit pas. Mais elle hocha la tête, et ce fut plus qu’un pardon — c’était un début.
Dans le café au coin de la rue, Julien lisait un journal qu’il tenait à l’envers. Camille s’assit en face de lui, commanda un verre d’eau.
— C’est fini, dit-elle. Il a signé, il rembourse.
Il posa le journal, le redressa sans en avoir l’air.
— Et ta mère ?
— Elle s’excuse. Elle pleure. Elle est vieille, et elle a peur de mourir seule. Je ne sais pas si on pourra jamais se parler sans que ça fasse mal. Mais je crois que j’ai arrêté de vouloir qu’elle souffre pour ce qu’elle a fait.
Julien lui prit la main sous la table.
— C’est déjà presque tout.
Elle resserra ses doigts. Le serveur apporta l’eau. Au fond de la salle, un poste de télévision diffusait les informations régionales en sourdine. Camille regardait le visage de Julien, les petites rides autour de ses yeux, la façon qu’il avait de la regarder comme si le temps leur était enfin rendu.
Puis, le téléphone de Julien vibra. Il jeta un coup d’œil à l’écran, puis un autre, plus long. Son visage se figea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
Il lui tendit le téléphone. Un message s’affichait, de la vieille voisine des Roussel, Madame Aubanel :
« Julien, il faut que tu reviennes à la maison. Ton père vient d’arriver au Lavandin. Il dit qu’il doit te parler. Il est vieux, il est malade, mais il est vivant, et il dit qu’il est innocent. »
Camille lut le message deux fois. Quand elle releva les yeux, Julien avait une expression qu’elle ne lui connaissait pas — un mélange de fureur, d’effroi et d’un espoir qu’il s’interdisait depuis quinze ans.
— On repart ce soir, dit-elle. Pas à demain. Ce soir.
Il hocha la tête, incapable de parler.
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