Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 24: Aftermath of the Return
La lumière du matin tombait en biais sur les volets mi-clos de la chambre bleue, et le parfum du café filtrait depuis la cuisine, mais rien dans cette maison ne semblait en place. Camille s'était levée avant l'aube, incapable de dormir, hantée par le visage d'André Roussel tel qu'il était apparu la veille sur le seuil du Lavandin.
Elle descendit l'escalier en fermant soigneusement les boutons de sa chemise. Julien se tenait sur la terrasse, dos tourné, une tasse de café fumante entre les mains. Il ne s'était pas retourné à son approche, et Camille s'arrêta à la porte, un mètre le séparant de lui, un mètre qui semblait infranchissable.
« Tu as bien dormi ? » demanda-t-elle, la voix aussi légère qu'elle pouvait la rendre.
Julien haussa les épaules sans se retourner. « Assez. »
Le paysage des champs de lavande s'étendait devant lui, ondulant au vent du matin, bleu-violet sous le ciel clair. Camille fit un pas de plus, posa sa main sur son épaule.
« Julien. Dis-moi ce que tu ressens. »
Il se retourna enfin. Son visage était las, plus marqué que la veille, les yeux légèrement rouges. « Ce que je ressens ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas par où commencer. Il a disparu pendant quinze ans, et maintenant il revient avec des histoires d'innocence et de papiers. »
Il laissa un rire amer échapper de ses lèvres et rapporta sa tasse à ses lèvres. « Il m'a demandé si j'avais été heureux. S'il avait — tu parles. Il s'est assis à cette table, a bu mon café, et m'a demandé si j'avais été heureux. »
« Et tu lui as répondu quoi ? »
« Je lui ai dit que ça ne le regardait pas. » Julien souffla, le menton baissé. « Que ça ne l'avait jamais regardé. »
Le silence retomba. Une alouette fila au-dessus des champs, et Camille resta là, indécise, partagée entre l'envie de tendre la main et la certitude que toute parole serait de trop. Elle n'avait jamais connu son propre père, et la relation avec le sien avait été lointaine et silencieuse. Cette colère-là, cette absence-là, elle la comprenait d'une manière différente.
« Je peux faire quelque chose ? » dit-elle finalement.
Julien secoua la tête et se tourna vers la cuisine. « Il revient à dix heures. Il a demandé à me parler seul. »
« Seul. » Camille sentit le mot comme une porte qui se fermait.
« Seul, oui. Il dit qu'il a des choses à me dire qui ne regardent que la famille. »
Il s'arrêta, la main sur la poignée de la porte de la cuisine, et la regarda par-dessus son épaule. « Camille, je suis désolé. Je sais que tu veux m'aider. Mais c'est... »
« C'est ton père. Je comprends. »
Elle ne comprenait pas. Pas vraiment. Mais elle savait assez pour ne pas insister, pour faire un pas en arrière dans le petit vestibule, pour laisser passer l'heure.
André arriva à dix heures précises. Camille le vit descendre d'une vieille Renault sable, une petite mallette en cuir dans sa main droite. Il était vêtu d'un costume fatigué, chemise blanche sans cravate, les cheveux gris plaqués en arrière. Il salua d'un hochement de tête, et ses yeux croisèrent ceux de Camille à travers la vitre. Quelque chose dans son regard était calculé, prudent.
Elle se détourna et gagna la cour arrière, où elle fit semblant de s'occuper des herbes aromatiques du potager. Par la fenêtre ouverte de la salle à manger, elle entendait des bribes de voix, trop graves, trop basses pour distinguer les mots. Le tintement d'une cuillère dans une tasse. Le grincement d'une chaise. Des minutes entières de silence tombèrent comme des pierres.
Elle était encore là, debout au milieu des plants de romarin et de thym, quand la porte d'entrée se referma et que la Renault quitta la cour dans un nuage de poussière. Elle resta plantée, le cœur battant, attendant que Julien vienne la trouver.
Il ne vint pas.
Au bout d'une heure, elle rentra. Il était assis à la table de la cuisine, la tête dans les mains, devant une lettre dépliée qu'il n'avait pas lue. Camille s'approcha, doucement, et s'assit en face de lui.
« Tu veux m'en parler ? »
Il secoua la tête. « Pas encore. J'ai besoin de temps. »
De temps. Encore du temps. Elle voulut dire quelque chose, mais à quoi bon ? Elle était restée là, présente et patiente, quand il l'avait portée hors de l'accident, quand il lui avait avoué ses sentiments, quand il avait promis de la soutenir à Paris. Maintenant, le rôle s'inversait, et il se taisait.
Camille sortit une chaise et s'y assit en silence, dans la cuisine qui sentait le thym et le pain, et elle ne parla pas.
Le surlendemain, Claire arriva au Lavandin sans prévenir, un panier de figues et de fromage de chèvre à la main. Elle trouva Camille à la réception, entourée de livres de comptes, et la regarda avec son sourire direct de sage-femme.
« Je me suis dit que vous auriez besoin d'une distraction et d'un bon repas. »
Claire installa son panier sur le comptoir, sortit le fromage, les figues, une bouteille de vin blanc. Elle profita de l'odeur de la cuisine ouverte pour jeter un coup d'œil vers l'escalier.
« Il dort ? »
« Je ne sais pas. Il est monté à l'étage il y a une heure, et je n'ai pas osé le déranger. »
Claire hocha la tête, ouvrit la bouteille sans demander la permission, et servit deux verres. Elle poussa l'un vers Camille.
« Bois. Tu as l'air d'une âme en peine, et à Paris t'avais déjà peut-être appris à boire ton vin plus vite que les gens d'ici. »
Camille accepta le verre, but une gorgée. « Claire, je ne sais plus quoi faire. Il s'est refermé comme une huître. Depuis que son père est venu, il ne me parle presque plus. »
« Il a besoin de temps. Un homme qui retrouve son père après quinze ans d'absence, il ne sait pas par quel bout reprendre son histoire. Ça va venir. »
« Et s'il ne revient pas vers moi ? »
Claire la regarda, avec cette patience de femme qui en avait vu passer, des naissances, des morts, des miracles. Elle prit une figue, la retourna dans sa paume.
« Camille, tu as passé quinze ans à apprendre à t'apitoyer sur ton sort et à t'en vouloir de ta vie. Tu es revenue ici pour recommencer. Tu as retrouvé Julien parce que le destin a décidé que vous étiez arrivés au bout de vos fuites respectives. Ce que j'en pense, c'est que si tu l'aimes, tu restes. Et tu attends. Même quand c'est difficile. Même quand tu as envie de fuir à ton tour. »
Elle rompit la figue en deux et en posa la moitié sur la soucoupe. « La patience, ce n'est pas la passivité, ma belle. C'est la confiance qu'à la fin, celui que tu aimes reviendra à la lumière. »
Des bruits de pas dans l'escalier interrompirent leur conversation. Julien apparut, les cheveux en désordre, vêtu d'une chemise froissée, comme s'il avait passé la nuit dans ses habits. Il s'arrêta à la vue de Claire et son visage s'adoucit presque imperceptiblement.
« Claire. Du fromage et du vin à dix heures du matin ? On signe où ? »
Claire lui tendit un verre sans un mot et lui fit signe de s'asseoir.
Il s'assit. Pour la première fois en deux jours, Camille le vit respirer.
Il ne parla pas beaucoup. Mais quand ses yeux rencontrèrent les siens, cette fois, ils ne se détournèrent pas.
Les jours suivants, une drôle de danse s'installa. Le matin, Julien tendait à disparaître, allant marcher dans les champs jusqu'à la ferme abandonnée où il avait grandi. Il rentrait pour le déjeuner, l'air préoccupé, mangeait en silence. En début d'après-midi, il faisait sa tournée dans les chambres, réparait une poignée de porte, replantait un géranium dans le pot du patio. Camille l'observait depuis la fenêtre de la cuisine, la mort dans l'âme.
Pourtant, le troisième jour, alors qu'elle préparait une pâte à tarte, il entra sans bruit dans la cuisine et se pencha par-dessus son épaule pour regarder la recette étalée sur le plan de travail.
« C'est quoi ? »
« Une tarte aux mirabelles. La saison finit, je me suis dit que j'en ferais une dernière. »
Il hocha la tête, resta là, les mains dans les poches, puis dit : « Il m'a donné un dossier. Il prétend avoir des preuves qu'il n'a pas touché à l'argent du Lavandin. C'est écrit en partie de la main de ma mère. »
Camille arrêta de pétrir la pâte, le dos raidissant. « Tu l'as lu ? »
« Pas encore. Je ne sais pas si je suis prêt à entendre ce qu'il raconte. »
Il fit un pas vers la porte, puis se retourna. « Il m'a dit que Pierre Delambre était une personne réelle. Une personne qui pourrait savoir où l'argent est passé. Ma mère avait commencé à enquêter avant de mourir. »
Camille s'approcha lentement de lui, les mains encore enfarinées, et resta près de lui, présence silencieuse et patiente. Il leva la tête, la regarda.
« Je ne t'ai pas mise de côté volontairement, Camille. Je ne sais juste plus où j'en suis. »
« Alors tu n'as pas besoin de décider tout de suite. Tu as juste besoin que quelqu'un reste près de toi en attendant. Je peux être cette personne, Julien. Je l'ai été pendant quinze ans, même sans le savoir. »
Il la regarda longuement, puis il sourit — un vrai sourire, le premier depuis que son père avait passé la porte — et il tendit la main pour enlever une trace de farine de sa joue.
« D'accord, dit-il doucement. Alors je vais essayer de te faire confiance avec ça aussi. »
Ce soir-là, depuis la fenêtre de sa chambre, Camille vit Julien et son père marcher côte à côte le long du chemin de terre qui menait aux champs de lavande. Silhouettes lointaines, deux hommes de même taille, le pas lent malgré leurs querelles. Ils s'arrêtèrent près du ruisseau. André parla, gestes larges, mains ouvertes comme celles d'un homme qui plaide sa cause. Julien écouta, tête baissée, les mains croisées derrière le dos.
De la fenêtre, Camille sourit faiblement. Elle ne savait pas si elle aurait sa place dans cette histoire nouvelle. Mais elle savait que si elle restait, elle verrait la fin de l'hiver et, peut-être, la venue d'un printemps où Julien viendrait vers elle de lui-même.
Et elle choisit de tenir bon. Sur le seuil du Lavandin, le parfum des lavandes du soir montant du jardin, elle se promit de ne pas partir.
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