Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 27: The Father's Story
Le plat mijotait depuis trois heures. Un daube provençal, la recette de sa grand-mère, que Camille avait préparée sans qu’on le lui demande, parce que cuisiner était la seule façon qu’elle connaissait de prendre soin des gens sans les étouffer de questions.
Julien avait accepté son invitation à dîner avec un hochement de tête fatigué. Son père était arrivé la veille, installé dans la chambre bleue du premier étage, et depuis, la maison entière semblait retenir son souffle.
André Roussel s'assit à table avec la raideur d'un homme qui n'avait pas partagé un repas avec son fils depuis quinze ans. Il avait les mêmes yeux que Julien, Camille le remarqua tout de suite. Le même bleu gris, la même manière de plisser les paupières quand il réfléchissait. Mais là où le regard de Julien était ouvert et chaleureux, celui d'André portait la méfiance de ceux qui ont appris à ne pas se fier aux apparences.
Le silence s'étirait, épais comme la sauce du daube. Camille servit le vin – un Côtes du Rhône qu'elle avait trouvé chez le caviste du village – et attendit.
André rompit le silence le premier.
« Tu sais pourquoi je suis parti, Julien. »
Julien ne leva pas les yeux de son assiette. « Tu sais ce qu'on m'a dit. »
« On. » André laissa le mot flotter entre eux. « On. C'est comme ça que tu appelles ta mère et ton oncle ? »
Camille retint une remarque. Ce n'était pas son histoire. Mais elle avait préparé ce dîner, allumé des bougies, ouvert une bouteille qu'elle gardait pour une occasion spéciale. Elle voulait que cet homme raconte sa vérité, et elle voulait que Julien l'écoute. Parce qu'elle savait ce que c'était que de découvrir que la version officielle de son histoire était un mensonge.
André reposa sa fourchette. « Je n'ai pas détourné cet argent. »
« Marc – » commença Julien.
« Ton oncle m'a tendu un piège, oui. » André parlait posément, comme s'il avait répété ces mots mille fois dans sa tête. « Il avait des dettes de jeu. Beaucoup. Il a pris l'argent dans la caisse, puis il a maquillé les comptes pour que tout me désigne. Le jour où j'ai compris, il m'a confronté. Il m'a dit que si je restais, il s'arrangerait pour que ta mère aussi soit impliquée. Que vous perdiez tout, elle et toi. »
Julien serra sa fourchette si fort que ses jointures blanchirent. « Tu es parti sans te défendre. »
« Je suis parti pour vous protéger. » La voix d'André se fissura légèrement. « J'aurais pu me battre. J'aurais peut-être gagné. Mais pendant que la procédure aurait duré, ta mère et toi vous seriez retrouvés dans la boue. Les journaux, les commérages, le village entier qui chuchote. Je n'ai pas voulu te faire grandir là-dedans. »
Camille sentit sa propre gorge se serrer. Elle connaissait quelque chose de ce choix. Le sien avait été différent – elle avait fui à Paris pour échapper au regard des autres après la mort de son père, après les murmures sur la famille Roux, sur la fille qui ne pleurait pas assez. Mais la mécanique était la même. Partir pour protéger.
« Tu aurais pu m'écrire. » La voix de Julien était rauque.
« Ton oncle m'a fait comprendre que tout courrier serait intercepté. Que je mettrais ta mère dans une position impossible si tu apprenais la vérité. » André sortit une enveloppe de sa poche intérieure, froissée et jaunie par les années. « J'ai gardé une copie de tout. Le relevé bancaire qui montre les retraits de Marc. La lettre de son associé qui confirme ses dettes. L'attestation du notaire qui a vu les comptes falsifiés. »
Il posa l'enveloppe sur la table entre eux. Camille regarda les deux hommes, le père qui offrait quinze ans de preuves et le fils qui n'osait pas y toucher.
« Pourquoi maintenant ? » demanda Julien.
« Parce que Marc est mort le mois dernier. Et parce que j'ai appris que tu te débattais avec la maison – avec l'hypothèque que la banque te reproche. » André pencha la tête. « Tu t'es porté garant pour moi, à l'époque. Tu ne le sais peut-être pas, mais je l'ai su. C'est moi qui aurais dû te protéger, et c'est toi qui as fini par payer pour mes choix. »
Julien releva enfin les yeux. Son visage n'exprimait plus la colère – c'était autre chose, plus fragile. De la confusion, peut-être, ou l'éclosion lente d'une vérité trop longtemps attendue.
« La maison était hypothéquée pour payer ta caution juridique. » André vida son verre d'un trait. « Quand j'ai compris que Marc t'avait vendu cette histoire – que je m'étais enfui avec l'argent, que la dette était la tienne – il était trop tard. J'étais à Singapour, sans papiers légaux, sans moyen de revenir. »
Camille posa sa main sur celle de Julien, un geste instinctif. Il ne la retira pas.
« Tu étais innocent. » Julien prononça les mots comme s'il les découvrait, comme s'il goûtait un aliment inconnu. « Toutes ces années, ma mère m'a fait croire que tu étais parti en la laissant avec les dettes, que tu m'avais abandonné parce que tu préférais l'argent à la famille. »
« Ta mère a cru ce que Marc lui a dit. Je ne lui en veux pas. » André baissa les yeux. « Je lui en ai voulu longtemps. Puis j'ai compris qu'elle avait été manipulée, elle aussi. Nous étions tous les trois les victimes de quelqu'un qui savait exactement comment nous retourner les uns contre les autres. »
Le silence retomba. Camille observa Julien, son profil éclairé par la bougie, les lignes de tension autour de sa bouche qui commençaient à s'adoucir. Elle voulait croire que cette révélation le libérerait, que toute la colère qu'il portait depuis l'adolescence se dissoudrait comme le sucre dans le café chaud.
Mais il y avait autre chose, une nuance qu'elle percevait dans l'histoire d'André. Elle hésita, puis demanda doucement :
« Les lettres. Vous saviez que Juliette – la mère de Julien – interceptait le courrier. Vous n'avez jamais essayé un autre moyen ? »
André la regarda, une lueur de respect dans les yeux. « J'ai écrit à Pierre Delambre, le vieux notaire. Il avait été témoin d'une partie de la manigance de Marc, mais il n'avait pas assez de preuves pour témoigner. Je lui ai demandé de veiller sur Julien. »
Julien se figea. « Pierre Delambre. Le nom que vous avez mentionné l'autre jour. »
« Oui. Il m'a tenu au courant de ta vie, autant qu'il pouvait. Quand tu as ouvert le B&B, quand ta mère est partie pour Nice. Il m'a prévenu quand Marc a commencé à s'intéresser à la propriété. » André essuya ses mains sur sa serviette. « C'est lui qui m'a dit de revenir maintenant. Que tu avais besoin de savoir avant qu'il ne vende ou ne perde tout. »
Camille sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle repensa à la lettre bancaire que Julien lui avait montrée pendant le festival de lavande. L'hypothèque qui menaçait la maison. Une question se forma, et malgré sa résolution de rester en retrait, elle ne put la retenir.
« Le second prêt hypothécaire – celui pris sur la maison de mon enfance. » Sa voix trembla légèrement. « Est-ce que Marc – mon ex-mari – avait un lien avec cette affaire ? »
André fronça les sourcils. « Je ne connais pas votre ex-mari, mademoiselle. Mais je sais que Marc Roussel avait des contacts à Paris, des gens qui lui devaient des services. » Il hésita. « Si votre prêt a été monté avec une signature falsifiée, il est possible que ce soit passé par le même réseau de complaisance que Marc utilisait. »
Le sang de Camille se glaça. Son escroc d'ex-mari, et le frère de la femme d'André. Deux hommes différents, deux fraudes séparées par des décennies – et pourtant, peut-être des fils qui se croisaient dans l'ombre des études notariales et des comptes bancaires mal surveillés.
Julien saisit sa main. « Camille. »
Elle respira lentement. « Il faut que je rentre demain. Chez ma mère. Je dois voir l'acte de prêt de mes propres yeux. » Elle regarda André. « Votre dossier mentionne-t-il des noms de notaires ou de banquiers à Paris ? »
André hocha lentement la tête. « Il y a un nom. Bernard Lacroix. Le notaire qui a instrumenté les prêts de Marc à l'époque. Il est toujours en exercice, rue de la Paix. »
Camille avait déjà remballé ses affaires dans sa tête. Demain, elle prendrait le train pour Paris. Et cette fois, elle ne laisserait pas quelques lettres trompeuses l'arrêter.
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