Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 28: Selling the House
Le camion de location ronronnait dans l’allée de gravier quand Camille coupa le contact. Le silence qui suivit fut presque assourdissant. La maison de son enfance se dressait devant elle, ses volets bleus fatigués par des étés de mistral, sa façade de pierre ocre craquelée comme une peau trop longtemps exposée au soleil. Elle n’était pas venue depuis le printemps, et pourtant chaque fissure, chaque tuile manquante lui racontait une histoire qu’elle aurait préféré oublier.
Elle sortit du véhicule, les clés de la porte d’entrée pesant dans sa paume. Julien avait proposé de l’accompagner, mais elle avait refusé. Pas par fierté, cette fois. Par nécessité. Il y avait des choses qu’elle devait affronter seule, et la vente de cette maison en faisait partie.
La serrure résista, puis céda avec un déclic familier. L’odeur la frappa en premier : poussière, lavande séchée, et cette senteur boisée de vieux meubles qui avait imprégné chaque recoin de son enfance. Le salon était tel qu’elle l’avait laissé après le décès de son père — les housses blanches recouvrant le canapé, la télévision muette dans son coin, la bibliothèque où trônaient encore les romans policiers qu’il dévorait le soir.
Elle posa son sac sur la table de la cuisine et fit le tour des pièces du rez-de-chaussée. La chambre de sa mère était la plus difficile. Le lit était fait, impeccable, comme si Mireille s’apprêtait à rentrer d’un moment à l’autre. Camille savait que sa mère vivait désormais chez sa sœur à Aix, mais rien dans cette pièce ne le suggérait. Les photos de famille encadrées sur la commode, la brosse à cheveux en argent, le crucifix au-dessus du lit — tout semblait figé dans l’attente.
Un pincement au cœur. Elle allait devoir vider tout cela. Trier une vie entière en cartons de dons et de déchets.
La chambre de son père était en haut. Camille monta lentement, chaque marche grinçant sous son poids comme une complainte. Elle ouvrit la porte et s’arrêta sur le seuil. Les affaires de Pierre étaient restées intactes depuis l’accident de chantier, onze ans plus tôt. Sa mère n’y avait jamais touché, et Camille n’avait jamais eu le courage d’y entrer seule.
Aujourd’hui, elle n’avait pas le choix.
Elle commença par la penderie. Les costumes de travail, proprement pressés. Les chemises aux cols usés qu’elle n’avait jamais pu jeter. Elle les empila dans des sacs poubelle noirs, mécaniquement, sans laisser ses doigts s’attarder sur le tissu. Les chaussures. Les ceintures. Le parfum qui flottait encore, à peine perceptible après tant d’années.
Puis elle ouvrit la commode. Les sous-vêtements, les mouchoirs, les chaussettes roulées en boules soigneuses. Au fond du dernier tiroir, sous une pile de pulls en laine, elle sentit un carton. Un vieux carton de vin, couvert de poussière, scellé par un ruban adhésif jauni.
Elle le sortit, le posa sur le lit, et fit glisser la bande adhésive avec un ongle.
À l’intérieur, des lettres. Une centaine, au moins. Toutes adressées à elle, Camille Roux, à son nom de jeune fille. Certaines timbrées à Aix, d’autres à Lyon, d’autres encore à Paris. L’écriture était familière — cette cursive penchée, maladroite, qu’elle aurait reconnue entre mille.
La première lettre datait de l’année de ses dix-huit ans. Elle l’ouvrit d’une main tremblante.
« Ma chère Camille,
Je sais que tu ne veux plus me parler, et je ne te le reproche pas. J’ai commis une erreur impardonnable, et je vis avec ce poids chaque jour. Mais je ne peux pas rester silencieux. Je veux que tu saches que je pense à toi. Que je suis fier de la femme que tu deviens. Que ton sourire me manque plus que l’air que je respire.
Ne réponds pas. Je ne mérite pas ta réponse. Mais sache qu’une fois par an, le jour de ton anniversaire, j’écrirai ces mots. C’est tout ce qu’il me reste.
Ton père, qui ne mérite pas ce titre. »
Camille relut la lettre. Puis une autre. Et une autre encore.
Chaque année, sans faute, une lettre. Vingt-deux lettres au total, de ses dix-huit ans à l’année de sa mort. Dans chacune, il racontait sa vie de loin : le travail qu’il avait trouvé, la petite chambre qu’il louait, les repas qu’il prenait seul. Dans chacune, il demandait des nouvelles d’elle, de sa mère, de la maison. Dans chacune, il s’excusait. Et dans chacune, il terminait par la même phrase : « Tu restes ma plus grande fierté. »
Camille s’assit sur le bord du lit, les lettres s’échappant de ses mains. Des larmes brûlantes lui piquèrent les yeux. Elle avait passé des années à haïr son père, à le croire parti sans un regard en arrière, à se convaincre qu’elle était la fille d’un homme sans cœur. Mais il avait écrit. Vingt-deux fois, il avait tendu la main vers elle, et elle n’avait jamais su.
Sa mère avait intercepté les lettres.
La colère monta, violente, accompagnée d’une douleur si aiguë qu’elle lui coupa le souffle. Mireille avait volé ces derniers liens. Elle avait privé Camille des dernières années avec son père, de la possibilité d’une réconciliation, de la vérité sur un homme qui avait commis des erreurs mais qui n’avait jamais cessé de l’aimer.
Elle saisit son téléphone. Ses doigts tremblaient alors qu’elle cherchait le numéro de sa mère. Elle devait l’appeler. Devait lui crier sa fureur, lui demander des comptes, comprendre comment une mère pouvait infliger cela à son enfant.
Elle composa le numéro. Une tonalité. Deux. Trois. Sa respiration se bloquait dans sa poitrine, chaque seconde plus étouffante que la précédente.
Quatre. Cinq. Elle allait décrocher. Elle allait enfin avoir une réponse.
Non.
Camille raccrocha. Elle reposa le téléphone sur le lit, prit une des lettres entre ses mains — la toute dernière, datée de l’année de la mort de Pierre — et la pressa contre sa poitrine.
Elle ne pouvait pas appeler sa mère maintenant. Pas dans cet état. Elle dirait quelque chose d’irréparable, et la relation avec Mireille, déjà fragile, volerait en éclats. Peut-être que cela valait la peine. Peut-être que cette colère méritait d’être hurler.
Mais le carton était là, entre ses mains, et pour la première fois depuis longtemps, elle tenait une partie de son père qu’on ne lui avait jamais volée. Elle voulait la lire. Toute la nuit s’il le fallait. Elle voulait entendre sa voix.
Le poirier de son père, dehors, frémissait sous le vent du soir. La lumière déclinait dans la chambre, tirant des ombres longues sur le papier écru. Camille essuya ses larmes d’un revers de main et ouvrit la première lettre, puis la deuxième, puis la troisième.
Elle ne les lirait plus jamais de la même manière.
Quand elle fut en chute libre dans le passé, quand la maison autour d’elle sembla se rétrécir jusqu’à ne plus contenir qu’elle et ces lignes écrites à la main, elle remarqua quelque chose. Dans la sixième lettre, celle de ses vingt-trois ans, son père écrivait :
« Si tu lis un jour ces mots, sache que je n’ai jamais cessé d’envoyer de l’argent pour ton éducation. Ta mère a refusé. Mais j’ai ouvert un compte à ton nom, à la banque de Manosque. Tous les mois, j’y déposais un peu. Tu fais ce que tu veux de cet argent. C’est tout ce que j’avais à donner. »
Camille cessa de respirer. Le nom de la banque. Le numéro de compte, qu’il avait griffonné en bas de page. Elle regarda le carton vide, comme s’il pouvait lui donner d’autres réponses.
Une partie d’elle voulait appeler la banque immédiatement. Une autre — la plus raisonnable — savait qu’il était trop tard, que les bureaux étaient fermés à cette heure. Mais l’argent, lui, était peut-être toujours là. Vingt ans de dépôts, petits et réguliers.
Cet argent qui, il y a quelques jours encore, aurait pu signer la survie de cette maison.
Camille reposa les lettres dans le carton, referma le couvercle, et le glissa sous le lit. Puis elle sortit sur le perron, les volets bleus derrière elle, et regarda le poirier dont les branches nues s’étendaient vers le ciel violet.
Elle avait prévu de vider la maison ce week-end. Mais une seule question tournait dans sa tête, lancinante, insupportable : combien y avait-il sur ce compte ?
Et surtout : était-elle prête à utiliser l’argent de son père pour sauver la maison qu’elle s’apprêtait à vendre à cause de Marc ?
Le lendemain matin, à neuf heures précises, elle composa le numéro de la banque de Manosque. Le cœur battant, elle donna son nom, son numéro de sécurité sociale, et attendit que l’employée consulte son dossier.
« Madame Roux ? Oui, j’ai un compte à votre nom, ouvert il y a vingt-trois ans. Le solde actuel s’élève à… »
Camille écouta le chiffre. Elle le nota sur le dos de sa main, au stylo, machinalement.
Le montant était largement suffisant pour rembourser la seconde hypothèque de Marc. Pour garder la maison. Pour changer tout — absolument tout.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.