Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 29: A Helping Hand
Les planches de l'atelier protestaient sous leurs pieds, chacune une plainte différente. Camille avait les mains couvertes de poussière grise, des toiles d'araignée dans les cheveux, et elle ne savait plus par où commencer. Des cartons s'empilaient contre les murs du grenier, certains ouverts, d'autres scellés depuis des décennies, leurs étiquettes jaunies par le temps.
Elle entendit le moteur de la voiture avant de le voir. La portière claqua, puis des pas sur le gravier. Elle resta figée, une boîte de photos de classe entre les mains, écoutant le grincement de la porte d'entrée qu'elle avait laissée ouverte.
« Camille ? »
Sa voix monta depuis le rez-de-chaussée. Elle voulut répondre quelque chose de léger, de désinvolte, un « je suis là-haut, fais attention à la marche cassée », mais les mots restèrent coincés quelque part entre sa gorge et son cœur.
Julien apparut en haut de l'échelle menant à la trappe du grenier. Il portait un vieux jean, une chemise à carreaux qu'elle ne lui avait jamais vue, et ses cheveux étaient en désordre comme s'il avait conduit fenêtres ouvertes. Il s'arrêta, la regarda, et quelque chose dans son visage se défit.
« Tu as dormi ici cette nuit ? »
Elle baissa les yeux sur ses vêtements froissés. « J'ai trouvé les lettres de papa », dit-elle simplement.
Il descendit de l'échelle, traversa le grenier en évitant les cartons, et s'accroupit près d'elle. Il ne dit rien. Il ne la toucha pas non plus, et c'était précisément ce dont elle avait besoin. Il resta là, sa présence solide comme un contrefort, pendant qu'elle lui montrait les enveloppes jaunies, l'écriture reconnaissable entre toutes.
« Tous les ans, dit-elle. Pour mon anniversaire. Pour Noël. Et maman ne me les a jamais... »
Julien prit une des lettres entre ses doigts, avec une précaution presque religieuse. « Elle a dû penser que ça t'aiderait à tourner la page. »
Camille releva la tête. « Lui aussi, il a cru que ça m'aiderait. Et regarde où ça nous a menés. »
Le silence s'étira. Au-dehors, le vent faisait bruisser les branches du poirier, et Camille ferma les yeux un instant. Elle avait presque oublié à quel point elle aimait ce bruit.
« Bon, dit-elle en se forçant à sourire. Je réfléchissais à voix haute. On a un grenier entier à trier, et je dois absolument éviter de penser à ma mère et à mon imbécile d'ex-mari dans la même journée. »
Julien se leva, balaya le grenier du regard. Les cartons, les vieux meubles sous des draps blancs, les étagères croulant sous des trésors inutiles. « Je peux t'aider ? » Il ajouta plus doucement : « Je suis bon pour vider des greniers. »
Elle le dévisagea une seconde. Il y avait entre eux cette chose non dite, cette promesse qu'elle n'avait jamais formulée, cette peur à laquelle elle ne donnait pas de nom. Elle pouvait lui dire non. Elle pouvait le laisser repartir avec sa gentillesse intacte et sa fierté à elle sauve.
Elle lui tendit un carton de livres de poche.
« Tiens. Parle-moi de ton père. La vraie histoire, cette fois. Je veux comprendre ce qui se passe encore dans ta tête depuis cette visite. »
Il attrapa le carton et le porta vers la trappe. Elle vit ses épaules se redresser, comme si la tâche concrète soulageait ses pensées.
« Qu'est-ce que tu veux savoir ? »
« Tout. Ce que tu n'as jamais osé me dire. Pourquoi tu n'as pas quitté cette maison quand je suis partie. Pourquoi tu l'as transformée en B&B au lieu d'aller vivre à Paris ou à Lyon. Toutes ces choses-là. »
Il déposa le carton sur le palier et revint vers elle. Quand il reprit la parole, sa voix était différente, plus sombre, plus vraie.
« Après l'histoire de mon père, ma mère a tenu cinq ans. Cinq ans à faire comme si de rien n'était, à nous habiller, nous nourrir, envoyer les lettres de refus des banques au même endroit sans jamais les ouvrir. Et puis un jour, elle a mis la maison en vente sans me prévenir. Je suis rentré du lycée, et il y avait une pancarte devant chez nous. »
Camille s'arrêta net, un vieux service à café entre les mains. « Julien... »
« Je l'ai enlevée. Je l'ai apportée à l'agence et j'ai dit que vendre n'était pas une option. On avait dix-huit ans, j'avais rien, mais j'ai trouvé du travail sur les chantiers pendant l'été. J'ai remboursé les arriérés petit à petit. J'ai surmonté les intérêts, les pénalités. La maison a été à moi à vingt-quatre ans, sans un centime de dette. » Il haussa une épaule. « C'est pour ça que le B&B existe. C'était ma façon de lui dire que je reprenais la barre, à moi tout seul. »
Elle déposa le service à café sur un vieux bureau et vint s'asseoir sur un carton de livres de cuisine. « Des lettres que ton père t'a envoyé. Des pancartes arrachées. On est une belle paire d'enfants obstinés. »
Il rit, et le son lui fit presque mal tellement il lui avait manqué. « Obstinés, c'est un mot. Aveugles serait plus juste. » Il désigna le grenier du menton. « Toute cette vie-là, et tu croyais que je pensais encore à toi quand je construisais mon empire de petits-déjeuners. »
« Tu ne pensais pas à moi ? »
« Si. Mais pas comme tu l'imaginais. » Il se pencha, prit une boîte de vieilles dominos et l'ouvrit. « Je pensais que si je pouvais construire quelque chose de solide, quelque chose à moi, assez stable pour tenir une famille... alors peut-être que mon père reviendrait. Peut-être qu'il verrait que je pouvais être un homme digne de lui. »
Camille l'observa tourner un domino entre ses doigts comme si c'était un objet précieux. Elle avait passé des années à se raconter des histoires sur le garçon qu'elle avait connu. Elle n'avait jamais imaginé celle-là.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, il est revenu. Et il s'avère que je construisais pour prouver quelque chose à un homme qui était innocent depuis le début. » Il reposa le domino. « Alors je ne sais pas très bien à qui je construis encore. »
Le vent secoua la lucarne. Camille sentit une fatigue immense s'abattre sur elle — après les lettres, les comptes bancaires, les mensonges, les réconciliations, elle n'avait plus d'armure. Il ne lui restait qu'une vérité, et elle décida de la dire.
« Toi et moi, dans ce B&B, ces derniers mois... c'est la première fois que je construis quelque chose sans me demander ce que les autres en pensent. Et ça me terrifie, parce que j'ai passé ma vie à fuir ce genre de certitude. » Elle releva la tête. « Mais je ne veux plus fuir. »
Elle vit la surprise passer dans les yeux de Julien, puis autre chose — une prudence qui retenait encore la vague. « Tu es en train de me dire que tu voudrais rester ? Ici, à Sainte-Agnès ? Dans ce B&B qui n'a ni service en chambre ni véritable restaurant ? »
« Restaurateur, dit-elle en haussant un sourcil. On ne qualifie pas une cuisine comme ça. Il a besoin d'une salle de restaurant digne de ce nom. D'un menu pensé. D'un chef qui ne s'enfuit pas à la première difficulté. »
Le silence entre eux se chargea de tout ce qu'ils n'avaient pas dit en vingt ans. Finalement, il prit sa main, et elle laissa ses doigts se nouer aux siens.
« Je n'ai plus personne à qui prouver quoi que ce soit, m'a dit mon père hier. Alors si tu veux construire avec moi, Camille... » Il marqua une pause. « Je veux dire, pour de vrai. Avec une salle de restaurant et des plans et des factures partagées. »
Le rire de Camille monta du fond de sa poitrine, un rire de soulagement plus que d'humour. « Attention. Je cuisine mal sous pression. »
« Moi aussi je gérais mal les clients trop exigeants. Ça s'apprend. »
Elle regarda les cartons autour d'eux, les années de souvenirs emballés, le poirier dehors qui n'attendait qu'une main pour être taillé. Elle avait passé la journée à enterrer son enfance et à découvrir que sa mère l'avait privée de son père une seconde fois.
Mais il faisait presque nuit maintenant, et dans la clarté tombante, elle ne voyait plus les cartons mortuaires. Elle ne voyait que la perspective d'un restaurant à construire à deux, sur les terres sablonneuses de son passé.
« Va falloir vendre cette maison d'abord, murmura-t-elle en se levant. Et trouver un toit pour maman. Et faire face à la banque. Et... »
Julien l'arrêta d'un baiser doux et rapide sur le front. « On commence demain. D'abord, on vide ce grenier. Après, on bâtit un restaurant. Et si ta mère a besoin d'un endroit où vivre... il y a toujours une chambre au B&B qui s'appellera « en travaux » un bon moment. »
Elle s'appuya contre lui — un appui simple, sans titanesque, sans grand serment.
« Et si Marc ne paie pas ? »
« Il paiera. Ou il ne paiera pas. Soit tu le poursuis, soit tu le laisses dans ton rétroviseur pour de bon. Mais cette maison ne te définit plus. » Il désigna la trappe. « Ce que tu construiras avec moi, ça, personne ne pourra te le prendre avec une signature. »
Elle suivit son regard vers la lumière du couchant qui filtrait par la lucarne, illuminant les particules de poussière qui dansaient lentes comme des fantômes d'été. Elle ne savait pas encore comment elle vengerait l'injustice de Marc. Elle ne savait pas si sa mère accepterait de quitter cette terre. Mais pour la première fois depuis des années, Camille ne regardait plus vers le passé avec une envie de fuite.
Elle regardait vers demain.
« Allez, dit-elle en se penchant pour attraper un carton de vieux draps brodés par sa grand-mère. On a trois heures avant que le coq du voisin ne se mette à chanter. Il faut tout descendre. »
Elle descendit l'échelle la première, les draps dans les bras, le bâtiment ancien grinçant sous ses pas comme une église qui accepte enfin de rouvrir.
Elle entendit Julien la suivre, plus lourd, plus calme, présent.
Derrière elle, un carton resté ouvert laissait voir une pile de lettres, une vieille photo de Camille à quinze ans juchée sur les épaules de son père — et, sur le cliché, au bord du cadre, le visage de sa mère, jeune, heureuse, les mains couvertes de farine.
Camille s'arrêta. Elle descendit l'échelle et revint sur ses pas. Elle prit la photo et la glissa dans sa poche.
Elle la regarderait. Mais pas ce soir.
Ce soir, elle avait un grenier à vider et un futur à bâtir.
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