Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 30: The Festival Triumph
La salle vibrait d’une chaleur humaine que Camille n’avait pas connue depuis des années. Les guirlandes de lavande sèche suspendues aux poutres du mas dégageaient un parfum entêtant, mêlé à celui de l’agneau confit qui mijotait dans la grande marmite en cuivre. Dehors, la nuit tombait doucement sur les champs, et les dernières lucioles dansaient entre les tables où les invités du festival s’étaient installés en riant.
Camille jetait un dernier coup d’œil à la cuisson des légumes rôtis lorsque Claire poussa la porte de la cuisine, un plateau vide à la main.
— Ils en redemandent, dit-elle avec un sourire timide. Le *navarin* avec les fleurs de courgette, ça disparaît en cinq minutes.
— C’est grâce à la lavande du champ de Julien, répondit Camille en goûtant la sauce au bout d’une cuillère en bois. L’amertume qu’elle donne compense le gras de l’agneau.
Claire resta un instant sans parler. Puis, posant le plateau sur le plan de travail, elle croisa les bras, et son regard se fit plus franc.
— Camille, je… je crois que je ne t’ai jamais dit ça. Quand tu es arrivée, je pensais que tu étais une autre femme, celle qui avait fait souffrir Julien et qui venait encore le tirer vers le bas. Mais ce soir, en te voyant porter dix assiettes à la fois, rattraper la crème anglaise au dernier moment, et rigoler avec les clients comme si tu les connaissais depuis toujours… Je me suis trompée sur toi.
Camille s’immobilisa, la cuillère suspendue au-dessus de la casserole. Les mots de Claire, prononcés avec une gravité inhabituelle, éteignirent presque le tumulte de la salle autour d’elles.
— Merci, dit-elle enfin, la voix légèrement rompue. C'est… plus important que tu ne crois.
Claire hocha la tête, puis sortit de sa poche une petite enveloppe kraft.
— Un journaliste du *Guide du Sud* est passé tout à l'heure. Il a goûté le risotto d'épeautre à la verveine, celui que Julien disait être ta signature. Il m'a donné ça en me demandant de te le transmettre discrètement. Il veut peut-être revenir avec un photographe.
Camille déplia la carte de visite. *Marc-Henri Delagrange, critique gastronomique, Guide du Sud*, avec un numéro direct tracé à la main.
— Mon Dieu, murmura-t-elle. Le *Guide du Sud*, c'est celui qui référence tous les restaurants de la région.
— Je sais. Et c'est uniquement pour toi, précisa Claire. Julien est un excellent hôte, mais la cuisine, c'est ce que les gens vont retenir. Ce soir, ils en parlent encore dans la cour.
Camille rangea la carte dans la poche de son tablier, le cœur battant d'un espoir qu'elle n'osait pas nommer. Depuis son divorce, elle s'était convaincue que sa carrière de cheffe était terminée, une arme qu'elle avait rendue à la vie. Mais ce soir, devant les quarante convives qui se levaient pour applaudir à la fin du repas, quelque chose en elle s'était remis à respirer.
Julien portait trois bouteilles d'un rosé de Bandol qu'il venait de déboucher à la table des producteurs de safran, quand il croisa son regard à travers la baie vitrée. Il lui adressa un clin d'œil complice, et elle sentit une vague de chaleur lui monter aux joues.
À la fin de la nuit, lorsque les derniers invités furent partis, la fatigue s'abattit sur Camille comme un voile de plomb. Elle s'appuya contre le cadran de la grande cheminée, les mains accrochées à un torchon qu'elle n'avait plus la force de serrer.
Julien entra, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes, le visage rouge et content.
— C'était une réussite éclatante, dit-il en s'approchant. On a eu quarante-deux couverts, des commentaires qui parlent encore de ton agneau, et même le rédacteur du journal municipal qui veut faire un article sur nous. Sur toi, pour être exact.
— Et sur le lieu, corrigea-t-elle. Le lieu, c'est toi. Ce mas, ton travail de restauration, les champs que tu as sauvés, les hébergements que tu as rendus magnifiques. Tout ça, c'est ton œuvre.
Il s'approcha d'elle, s'arrêtant à quelques centimètres de son épaule. Il ne la touchait pas, mais la présence seule de son corps proche suffit à ralentir la course de son pouls.
— Ce n'est pas mon œuvre, Camille. C'est notre œuvre. Tu l'as dit toi-même : on le fait ensemble. Le restaurant, les rénovations de ta maison, ce festival… On a cessé d'être des projets séparés il y a des semaines.
Elle se tourna pour lui faire face. Ses yeux gris, à la lumière tamisée de la cuisine éteinte, semblaient porter toute la patience du monde.
— Hmm, il se trouve que ce critique du *Guide du Sud* m’a laissé sa carte. Il s'appelle Marc-Henri Delagrange. Tu le connais?
Julien se passa une main dans les cheveux, un pli de concentration entre les sourcils.
— Delagrange? C'est celui qui a descendu en flammes le restaurant de Lucie à Aix l'an dernier. Mais il est réputé pour être juste, sinon cruel. S'il t'a laissé sa carte, c'est qu'il a été impressionné. Ce n'est pas quelqu'un qui distribue ses coordonnées à la légère.
— Ça pourrait ouvrir des portes, dit-elle doucement. Pour le restaurant, je veux dire. Si on a une bonne critique dans le guide, les gens viendraient de toute la région dès l'ouverture.
— Je vais t'appeler demain matin, dit Julien en croisant les bras. On va prendre le temps d'en parler, tranquillement, avec un vrai café et pas cette lavande de la salle qui nimbe tout d'un voile poétique.
Ils restèrent un moment sans parler, le silence confortable de deux personnes qui ont travaillé côte à côte toute la soirée et qui savent que les mots ne sont pas toujours nécessaires. La fatigue, la fierté, l'épuisement joyeux de la réussite les enveloppaient d'un cocon partagé.
— Tu sais ce que m'a dit ton père, tout à l'heure ? demanda Camille en repliant son torchon.
— Que la lavande de la parcelle nord était trop serrée ?
— Non. Il m'a dit que tu avais douze ans quand tu lui avais promis de sauver ce mas. Une promesse d'enfant. Et que tu l'avais tenue, contre tous les obstacles. Il était dans la cour, à regarder les tables pleines, et il avait les larmes aux yeux.
Julien détourna le regard, la gorge soudain serrée.
— Mon père ne pleure jamais, protesta-t-il.
— Ce soir, si. Moi aussi, il m'a dit quelque chose de beau, reprit-elle en avalant sa salive. Il m'a dit que sa femme, ta mère, aurait adoré me connaître. Et que tu avais enfin retrouvé quelqu'un qui te poussait à regarder vers l'avant, m'a-t-il semblé.
La phrase resta suspendue entre eux. Camille vit les épaules de Julien se soulever à peine, comme s'il cherchait l'air nécessaire pour répondre.
— Elle aurait adoré te connaître, murmura-t-il enfin. C'est sûr.
Le silence qui suivit était chargé, fragile, comme une porte entrouverte qu'on n'ose pas pousser complètement. Camille pressa la carte du critique entre ses doigts, sentant le poids de l'opportunité qu'elle tenait et de la promesse silencieuse que son père venait de faire surgir entre elle et Julien.
Dehors, les criquets reprirent leur chant.
— Camille, dit soudain Julien, sa voix plus posée qu'à l'ordinaire.
— Oui ?
— Tu sais que tout ce qu'on construit ici, je le construis pour toi aussi. Le restaurant, la terrasse, la nouvelle cave… C'est pas seulement pour sauver un héritage. C'est pour te donner un ancrage. Toi, pas juste moi.
Elle voulut répondre, mais les mots se refusèrent à elle. Alors elle fit trois pas et posa sa tête contre son épaule, juste un instant, juste assez pour qu'il sentît ses cheveux contre sa joue.
— Je vais ranger les assiettes, dit-elle en se redressant après quelques secondes, la voix enrouée.
— Non. Je m'en occupe, la coupa Julien. Va t'allonger. Tu te lèves avant l'aube demain pour le marché.
Elle sortit dans la nuit, le menton haut, le cœur plein d'une émotion qui la traversait de part en part. En passant devant la table où les derniers invités avaient reposé leurs verres, elle remarqua une enveloppe fermée d'un ruban de lavande sèche, posée là sans doute par Claire avant de partir.
Elle l'ouvrit d'un geste distrait. À l'intérieur, une lettre manuscrite, courte :
*Camille, je t'ai jugée avant de te connaître. C'est peut-être trop peu, mais voilà : si tu as besoin d'un toit pour ta mère quand ta maison sera vendue, je connais une petite maison au bout de mon chemin, libre depuis octobre. Je ne la loue jamais à des gens que je ne connais pas bien. Mais je crois que je commence à te connaître assez.*
Elle relut la lettre deux fois. L'écriture fine, le ton direct, la même Clara qui lui lançait des poignées de lavande séchée sur la tête pour la taquiner pendant la préparation de la salle. Camille plia la lettre, la glissa dans la poche intérieure de sa veste, et leva les yeux vers les étoiles qui commençaient à se détacher du velours de la nuit.
La vente approchait. L'avenir, soudain, se dessinait sous une forme nouvelle : un restaurant, peut-être, un guide gastronomique, une maison pour sa mère, des amis retrouvés. Et un homme, juste derrière la porte de la cuisine, qui avait murmuré qu'il la voulait pour ancrage.
Un détail la taraudait pourtant, alors qu'elle montait les escaliers : la date sur l'en-tête de la lettre de Claire. Une semaine plus tôt. Elle savait qu'elle ne s'était pas trompée sur le contenu de son cœur ni sur ce qu'elle voyait de Camille.
Mais une autre question, plus sourde, venait de naître : si le *Guide du Sud* débouchait sur une proposition venue de l'extérieur, de Saint-Rémy, de Lyon, peut-être même de Paris — serait-elle capable de dire non, cette fois ?
Elle s'arrêta sur le palier, la main sur la rampe, et se retourna vers la cour. Julien était sorti, deux bouteilles vides à la main. Il n'alluma pas les lampes. Il resta là, dans l'obscurité, à regarder les collines.
Et pour la première fois, elle ne sut pas identifier l'expression sur son visage.
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