Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 5: The Debt
Le lendemain matin, la lumière entrait à flots dans la chambre sous les toits, et Camille se réveilla avec la sensation étrange d'avoir dormi dans un endroit qui n'était pas le sien mais qui ne lui était pas hostile. Elle s'assit, frotta ses yeux, et le souvenir du carton de lettres lui serra la poitrine. Elle ne les avait pas lues. Juste touchées, soupesées, reposées. Elle n'était pas prête.
Elle descendit les escaliers en colimaçon. Le rez-de-chaussée sentait le café brûlé et le savon de Marseille. Julien était adossé au comptoir de la cuisine ouverte, une enveloppe ouverte dans une main et une tasse dans l'autre. Il ne l'entendit pas arriver.
— Tu reçois du courrier tôt, dit-elle.
Il sursauta. L'enveloppe lui échappa et glissa sur le carrelage, révélant un document officiel estampillé du logo de la Banque du Crédit Provençal. Il se baissa trop vite, mais elle fut plus rapide. Elle ramassa la feuille et la lut malgré elle.
« Madam Roux, Camille — Prêt personnel n° 0448-723 — impayé depuis onze mois — capital restant dû : 5 120,00 euros — mise en demeure. »
Son propre nom. Son nom à elle. Elle n'avait jamais contracté ce prêt.
— C'est une erreur, dit-elle, la voix tendue.
— Tu crois que je le sais pas ? répondit Julien, les mâchoires serrées. Tu crois que j'ai besoin de ça en ce moment ? Je suis déjà endetté jusqu'au toit avec cette maison. Le toit, justement. La plomberie. L'assurance de Claire qui me réclame des fonds que j'ai pas. Et voilà que ton fantôme financier débarque dans mon courrier.
Camille sentit le sang lui monter aux joues. Son ex-mari. C'était forcément lui. Marc avait toujours eu des doigts habiles pour la paperasse. Il avait signé à sa place. Il avait dû falsifier sa signature, utiliser son passé de bonne cliente, sa fiche familiale.
— C'est Marc, dit-elle. C'est mon ex-mari. Il a pris ce prêt quand on était encore mariés. Je parie qu'il a mis mon nom sans que je le sache.
— Bien sûr. C'est toujours la faute de l'autre.
Elle releva les yeux. Il ne la regardait pas. Il regardait la feuille dans sa main, les sourcils froncés.
— C'est pas une accusation, Camille. C'est une dette. Et cette dette, elle atterrit chez moi parce que cette maison, le bail, les comptes, tout est lié à mon nom à moi quand tu as signé le mois dernier. Tu es ma locataire officielle à présent. Et ta dette est devenue mon problème.
— Je vais l'appeler. Je vais lui faire rendre gorge.
— Et en attendant ? La mise en demeure exige un paiement sous quinze jours. Tu as cinq mille euros ?
Le silence tomba, épais comme la chaleur de l'été provençal. Camille savait que son compte en banque ressemblait à une scène de crime : vide, mais avec des traces de richesses passées.
— Non, admit-elle.
Julien passa une main dans ses cheveux grisonnants aux tempes. Il semblait épuisé, pas seulement par cette nouvelle, mais par des années de poids accumulés sur ses épaules.
— Écoute. Je vais appeler la banque. J'ai un contact là-bas — Michel, un vieux du lycée. Il peut vérifier la signature, ouvrir une enquête pour fraude. Ça peut prendre des semaines, ou des mois. Mais en attendant, je peux faire un arrangement.
Camille cligna des yeux.
— Tu ferais ça pour moi ? Après ce que je t'ai fait quand je suis partie ?
Julien la regarda enfin. Ses yeux étaient d'un bleu délavé, comme s'ils avaient été lessivés par des années de déceptions. Mais il n'y avait pas de colère dedans. Juste une lassitude immense.
— On n'est plus au lycée, Camille. Je suis pas en train de te demander de m'aimer. Je suis en train de te proposer un marché.
Elle attendit la suite.
— Tu as des talents. T'es chef. Elles sont fermées, les cuisines de la maison, depuis des années. Si tu m'aides à remettre le petit-déjeuner en service, à préparer les menus, à gérer la partie culinaire quand les premiers clients arrivent en septembre — je paie la mise en demeure. De mon compte. Et on régularise. Tu me rembourses quand tu peux, sans intérêt. Mais tu te rends utile.
Camille se laissa tomber sur la chaise près de la fenêtre. Le paysage s'étendait devant elle, collines de lavande et de cyprès, dorées par le soleil levant. Le village au loin, avec son clocher après-midi d'enfance. C'était le plus beau cadeau qu'on ne lui avait jamais fait — et le plus exigeant.
— Pourquoi ? demanda-t-elle doucement.
— Parce que je crois pas à ce papier. Parce que t'as cru que je t'avais trahie. Parce que le mensonge de mon oncle a tout abîmé entre nous. Et que j'en ai marre de laisser le passé choisir où je vais. C'est tout.
Le mot « oncle » la fit tressaillir. Les lettres forgées. Le carton sous son lit. Elle ouvrit la bouche pour parler, pour tout vider, mais un coup frappé à la porte la coupa net.
La femme à la valise apparut dans l'embrasure, silhouette élégante en lin blanc, cheveux noirs courts, sourire commercial.
— Julien ? Tu m'avais dit que les travaux seraient finis cette semaine. Le bâtiment extérieur ressemble à un chantier abandonné.
Claire. Sa partenaire. Elle promena ses yeux de Julien à Camille, s'attarda sur le papier froissé que Camille tenait encore dans la main.
— Une dette ? fit-elle, un sourcil haussé, avec un intérêt malsain.
Julien se plaça entre elles, geste protecteur que Camille ne remarqua pas, mais qui fit se contracter mâchoire de Claire.
— Une erreur. Je règle ça.
— Ah. Bien. Comme les autres erreurs ? Tu as déjà dépensé ton avance sur le projet. La banque de ton côté, c'est elle qui va frapper à la porte, pas cette maison.
Camille comprit alors quelque chose de brutal. Julien n'était pas seulement endetté. Il était au bord du précipice. Claire le tenait peut-être davantage par les cordons de sa bourse que par un simple partenariat. Et son offre de l'aider n'était pas de la générosité — c'était un sauvetage mutuel.
— Je viens de signer le bail pour la chambre bleue, dit Camille, en serrant le papier. Et je suis cuisinière. Si vous voulez que cette maison survive à septembre, vous aurez besoin de moi plus que je n'ai besoin de vous.
Claire la dévisagea. Le sourire commercial ne vacilla pas. Mais ses yeux, eux, s'assombrirent.
— Vous êtes aussi naïve que je le pensais, dit-elle en pénétrant dans la cuisine sans y être invitée. Bon. Il y a du café ?
Camille et Julien échangèrent un regard. Dans ce regard, il n'y avait pas encore d'affection retrouvée, mais il y avait une alliance. Une dette mutuelle, certes, mais aussi une conviction nouvelle : ils étaient tous les deux en train de se noyer dans les eaux de La Maison Bleue, et seule, personne n'en sortirait.
Elle déposa délicatement le papier de la banque sur la table. Puis elle alla chercher une tasse propre pour Claire.
— Noir, sans sucre ? demanda-t-elle.
Claire sourit d'un sourire de requin.
— Je vois que vous avez encore du sang-froid. Bien. On va en avoir besoin.
À la fin de la matinée, quand Claire fut partie après une liste interminable d'exigences — peinture de la façade, nouvel arrivage d'eau minérale, calendrier de réservation révisé — Camille remonta dans sa chambre. Elle ouvrit le carton de lettres sous son lit. À trois reprises, elle approcha ses doigts du premier feuillet. À trois reprises, elle les retira.
Elle avait accepté l'aide d'un homme qui mentait sur la plomberie, dont l'oncle avait fabriqué des lettres à son nom, et qui semblait ignoré de sa propre partenaire. Elle avait accepté cette dette. Mais elle savait que la véritable dette, celle qui pesait sur son cœur, n'avait pas d'échéance dans quinze jours.
Elle remit le carton sous le lit, se releva, et alla frapper à la porte de la chambre où elle avait logé la première nuit. La chambre bleue. Celle qui avait été construite par le grand-père de Julien, celle qu'on appelait la chambre des confidences. Elle avait besoin de comprendre pourquoi cette maison l'attirait ainsi — et ce qu'elle était prête à révéler en retour.