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Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 10: The First Fever

La fièvre arriva sans tambour ni trompette, comme toutes les calamités de cette terre. Elle s'annonça par un frisson, un simple frisson qui parcourut la tente des porteurs avant l'aube.

Bakary secoua Fournier au creux de la nuit — ou ce qui en tenait lieu, car le ciel refusait obstinément de montrer ses étoiles.

— Ils grelottent. Trois, peut-être quatre.

Fournier suivit le guide entre les formes allongées. Les corps des porteurs tremblaient sous leurs couvertures fines, mais leurs fronts brûlaient comme des pierres exposées au soleil. Il posa une main sur le cou de Boubacar, un jeune homme robuste qui avait porté quarante kilos de fret depuis la côte sans se plaindre une seule fois. La peau était sèche, ardente, presque trop chaude pour être humaine.

— Paludisme, dit Fournier, plus pour lui-même que pour Bakary. Il me faut de la quinine.

Il fouilla dans son paquetage, mais ses doigts s'emmêlaient dans les coutures, refusaient d'obéir. Ses mains tremblaient — un léger tremblement, à peine perceptible, mais il le sentait jusque dans la moelle. Il dut s'y reprendre à trois fois pour défaire le nœud du sac de toile cirée.

C'est alors que Mamadou se mit à parler.

Le vieux porteur était adossé à un arbre mort, les yeux grand ouverts mais visiblement ailleurs. Il parlait en bambara, d'une voix monotone et douce, comme on récite une prière apprise dans l'enfance. Bakary s'accroupit près de lui, l'écouta un moment, puis se releva avec une expression que Fournier ne lui avait jamais vue.

— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda Fournier.

Bakary hésita. Ce n'était jamais bon signe.

— Il dit qu'un homme sans ombre les suit depuis hier. Il dit qu'il s'est glissé entre les tentes cette nuit et qu'il a soufflé sur les visages des dormeurs.

— Une hallucination. La fièvre.

— Peut-être. Mais Mamadou n'a pas transpiré une seule goutte. Ses mains sont froides. Ce n'est pas la malaria qui le fait délirer.

Fournier s'approcha du vieil homme et vérifia son pouls. Régulier. Trop régulier. Il avait vu des dizaines de cas de fièvre paludéenne sur d'autres expéditions — jamais une fièvre qui ne s'accompagnait ni de chaleur, ni d'accélération du cœur. À la lumière tremblante de la lanterne, le visage de Mamadou paraissait étrangement reposé. Pas l'agitation fiévreuse des corps en lutte. Quelque chose de plus proche de la résignation.

— Il dit encore que l'homme sans ombre lui a murmuré son nom deux fois dans la nuit, ajouta Bakary à voix basse. Une fois pour l'appeler. Une fois pour le prendre.

Fournier sentit un froid remonter le long de sa nuque. *Les noms.* La légende que Bakary avait racontée à propos de la créature du lac Ouo parlait d'une chose qui se nourrissait de noms, précisément. Le silence autour d'eux n'était troublé que par les gémissements des malades et le souffle régulier de Mamadou qui continuait de murmurer sa litanie.

Henri tomba de son côté en fin de matinée. L'explorateur avait dressé son carnet de notes avec une régularité méthodique, consignant chaque déviation de la boussole, chaque orientation du vent, chaque piste d'animal qu'il croisait. Quand Fournier le retrouva adossé à un rocher, son crayon tombé entre les jambes, il avait les yeux fixes et des mouchetures de sang dans le blanc de ses yeux.

— Ils étaient trois hier, dit-il sans préambule quand Fournier s'approcha. Les fourmis. Tu te souviens ? Les colonnes qui formaient la flèche vers le lac. Elles étaient trois.

— Je me souviens de trois colonnes, oui.

— Il y en avait quatre. J'ai relu mes notes ce matin. Je les ai comptées au moment même où tu les as vues. Quatre, j'en mettrais ma main au feu. Et pourtant je me souviens de trois. Je me souviens de deux choses différentes, et je ne peux pas dire laquelle est vraie.

Il releva la tête vers Fournier. Son regard n'était pas celui d'un homme atteint de fièvre. C'était celui d'un homme qui regardait le fond d'un puits dont il savait qu'il était sans fond.

— C'est quoi, la vraie, Fournier ? Est-ce que je perds la raison, ou est-ce que je l'ai déjà perdue sans m'en rendre compte ?

Fournier ne sut pas quoi répondre. Ses mains tremblaient toujours. Il les fourra sous ses aisselles, honteux de ce corps qui le trahissait. Il pensa à la mère dont il oubliait le visage, aux pages blanches de son carnet, aux cairns qui disparaissaient dans leur dos comme si quelqu'un, quelque part, ramassait le paysage morceau par morceau.

— La quinine, dit-il. Nous avons besoin de quinine pour les porteurs.

Henri lâcha un rire bref, presque amer.

— Nous avons besoin de sortir d'ici. Aucune quantité de quinine ne guérira ce que cette terre nous fait.

Le soleil atteignit son zénith dans un ciel sans nuages. Fournier prit la décision à contrecœur, après avoir examiné les porteurs un à un. Quatre hommes étaient couchés, dont Boubacar dont le délire avait pris un tour inquiétant — il criait parfois en français, parfois en peul, appelant une femme que personne ne connaissait. Les huit autres étaient valides, mais leurs yeux évitaient les tentes des malades. Peur, plus que fièvre. Ils étaient encore trop loin de toute mission civilisée pour que la malaria fasse des ravages de cette ampleur.

Il fallait faire appel au seul homme en qui il avait encore confiance. Un porteur nommé Tchangoy, petit et nerveux, qui ne s'était jamais plaint et dont les yeux demeuraient clairs lorsque tous les autres semblaient déjà ailleurs.

Fournier le prit à l'écart, dans la broussaille sèche qui s'étendait à l'est du camp.

— Tu vas retourner vers la côte. Parcours la route que nous avons suivie. Tu sais reconnaître les cairns que nous avons laissés ?

Tchangoy hocha la tête.

— Il n'en reste que cinq. Je les ai comptés quand nous sommes revenus sur nos pas hier.

Le mot *revenus* heurta Fournier. Revenus ? Ils n'avaient pas fait demi-tour. Pourquoi Tchangoy employait-il ce mot ? Il écarta la pensée d'un geste.

— Suis les cairns, et si la trace disparaît, oriente-toi au soleil. Livre cette lettre au poste français de Médine. Elle explique notre position estimée et notre intention de rejoindre le lac.

Il remit à Tchangoy une enveloppe cachetée à la cire, écrite la veille au soir — une lettre détaillée décrivant la route parcourue, l'emplacement estimé du lac Ouo, les noms des membres de l'expédition. Il avait obtenu de sa mémoire fatiguée un récit à peu près cohérent, et il s'y était accroché comme à une bouée.

Tchangoy prit l'enveloppe, la glissa dans sa chemise. Il ne dit rien. Son regard vacilla un instant vers le camp, puis revint se poser sur le visage de Fournier avec une intensité étrange.

— Si je ne reviens pas, dit-il enfin, ne continuez pas vers le lac.

— Que veux-tu dire ?

— Simplement que si je ne reviens pas, ce sera que la terre vous a pris plus que ce que vous imaginez. Dans ce cas-là, le lac n'attendra pas. Il vous appellera. Et vous irez, parce qu'il vous appellera, et vous ne pourrez pas résister. Mais ce sera une mauvaise chose.

Il partit sans attendre la réponse, légèrement chargé en provisions, ses pas s'effaçant dans la poussière brune. Fournier regagna le camp et passa le reste de la journée à tenter d'organiser le transport des malades. Le soir, quand il compta les têtes — un geste devenu automatique — Tchangoy n'était plus là.

Ce n'était pas une surprise.

Ce qui l'était, c'est que le porteur disparu semblait n'avoir laissé aucune trace de son passage. Les empreintes qu'il avait créées en quittant le camp étaient là. Mais plus loin, à la lisière de la broussaille, là où les arbustes épineux formaient une barrière naturelle, elles s'arrêtaient. Pas de continuation de l'autre côté du feuillage. Pas de branches cassées. Juste des empreintes qui cessaient d'exister entre deux pas, comme si l'homme avait marché hors du monde.

Fournier les examina longuement, jusqu'à ce que le crépuscule lui vole la lumière et que ses mains — il s'en rendit compte soudain — cessent enfin de trembler.

Ce fut une pensée brève, presque fugitive, qui s'insinua comme une aiguille dans sa conscience.

*Cette terre nous a si bien pris.*

*Ce ne sera peut-être pas terrible.*

*Ce sera juste une fin.*

Il chassa l'idée d'un revers mental, se força à revenir auprès des malades, mais quelque chose avait changé en lui. Il le sentait dans la manière dont ses doigts ne cherchaient plus son carnet de notes. Dans sa façon de prononcer son propre nom dans sa tête, pour vérifier qu'il l'avait encore.

Émile Fournier. Émile Fournier.

Il le répéta jusqu'à ce que les mots perdent leur sens et deviennent une musique vide qui le berçait dans une nuit complice.