Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 11: The Vanishing Camp
La clairière était vide.
Fournier s'arrêta net, la main levée. Henri, derrière lui, heurta son sac à dos et jura doucement. L'après-midi déclinait, les ombres des acacias s'allongeaient sur l'herbe jaunie, et là où ils avaient planté le camp ce matin — les trois tentes alignées, les caisses de provisions, le foyer de pierres entouré de cendres encore tièdes — il n'y avait rien.
Juste l'herbe. Plate, intacte, comme si personne n'y avait jamais dormi.
— Où est le camp ? demanda Henri, d'une voix qui se voulait ferme mais qui se fissurait déjà.
Fournier ne répondit pas. Il s'avança lentement, les jambes lourdes, scrutant le sol. Aucune trace de piétinement. Aucune marque de mât. Le rectangle de terre battue où il avait étendu sa toile de tente la veille au soir — il se souvenait d'avoir remarqué une fourmilière en miniature contre sa tête de lit — n'était plus là. L'herbe poussait, drue, comme si elle avait toujours été là.
Il tomba à genoux et toucha le sol du plat de la main. La terre était fraîche, humide. Pas une terre qui avait été foulée des heures durant par vingt-trois hommes.
— Émile, répéta Henri, plus fort. Où est le camp ?
Fournier se releva, le cœur cognant contre ses côtes. Il fit un tour complet sur lui-même. La clairière s'étendait autour d'eux, bordée d'arbres aux troncs sombres qu'il ne reconnaissait pas. Il y avait une logique dans le paysage — les baobabs, les épineux, la ligne de collines à l'est — mais c'était une logique décalée, comme un air joué un demi-ton trop haut.
— Bakary ! appela-t-il.
Sa voix rebondit contre les arbres, puis mourut.
Les porteurs étaient restés en arrière, massés en un groupe serré et silencieux. Bakary s'avança, le visage fermé, et sa manière de marcher — prudente, presque féline, les yeux qui balayaient les alentours — disait tout ce que ses lèvres taisaient.
— L'herbe ne plie pas, murmura-t-il quand il les rejoignit.
Fournier suivit son regard. Les traces de leur propre passage, pourtant — ils venaient de traverser cette clairière il y a six heures en partant reconnaître la crête — n'étaient pas visibles. Il y avait une étendue d'herbe dérangée près d'un fromager, là où Mamadou avait posé sa charge pour recoudre sa sandale. Rien.
— Comment... commença Henri.
— Marche, dit Bakary.
Il commença à traverser la clairière d'un pas lent, le torse penché, les yeux rivés au sol. Fournier et Henri échangèrent un regard et le suivirent. Bakary marcha jusqu'au bord opposé, s'arrêta, puis revint sur ses pas, suivant une ligne qu'il semblait mémoriser. À mi-chemin, il s'arrêta et désigna quelque chose dans l'herbe.
Un cairn.
La petite pile de pierres que la sentinelle avait érigée à l'aube, au nord de la tente des provisions, s'élevait à environ dix centimètres du sol. Trois pierres plates, une pierre plus ronde, surmontées d'une quatrième à la teinte rougeâtre. Fournier la reconnut : Henri l'avait ramassée près de la rivière la veille, en plaisantant qu'elle ressemblait à un cœur.
— Le cairn est là, dit Fournier.
— Oui, dit Bakary. Mais pas les autres.
Il s'accroupit et souffla sur l'herbe près de la base du cairn. Les brins se couchèrent, révélant une fine pellicule de poussière grise, presque invisible.
— Les pierres accumulent la poussière, murmura-t-il. L'herbe ne la retient pas. Le vent la prend. Mais les pierres... les pierres se souviennent un peu plus longtemps.
Henri s'agenouilla à son tour, la main suspendue au-dessus du cairn.
— Donc le cairn résiste. Mais le reste du camp disparaît.
— Le cairn est immobile, dit Fournier, la pensée surgissant à mesure que les mots sortaient. Les tentes, les provisions... ce sont des choses qu'on apporte. Des choses déplacées d'ailleurs. Le cairn, lui, est fait de pierres d'ici. De la terre de cet endroit. Et toi, ta poussière...
Il se tourna vers Bakary, la gorge soudain sèche.
— Les symboles que tu as tracés dans la poussière au cercle de pierres. Ils ont résisté jusqu'au matin. Jusqu'à ce que le soleil se lève. Et la photo que j'ai prise des pierres est sortie blanche, mais ton dessin que j'ai recopié à la main est toujours dans ma poche. Qu'est-ce que ça implique ?
Bakary resta silencieux un long moment. Quand il parla, sa voix était basse, presque un murmure, comme s'il craignait que le sol entende.
— Les choses faites de cette terre lui appartiennent. Elle les laisse être. Les choses qu'on amène de dehors, elle ne les connaît pas. Elle les efface.
Le silence qui suivit fut lourd, visqueux. Henri se releva d'un mouvement brusque.
— C'est absurde ! cria-t-il, les bras écartés. Vingt-trois hommes à moitié malades. Des tentes. Des fusils. Une caisse de médicaments. Et le foyer — ce feu brûlait encore quand nous sommes partis ! La fumée montait de la marmite ! Vous l'avez vue, Émile ! Vous l'avez vue !
— Oui, dit Fournier.
Il aurait voulu ajouter quelque chose — une explication, une hypothèse scientifique, un mot qui aurait rendu cela rationnel. Mais les mots ne venaient pas. Son esprit tournait, cherchait des repères, et ne trouvait que le vide.
Il fouilla dans sa poche et en sortit la boussole. L'aiguille tournait — tournait toujours, lente et régulière, comme animée d'une volonté propre. Depuis combien de temps ? Il ne savait plus. Il regarda le soleil. Il était bas sur l'horizon, mais pas là où il aurait dû être à cette heure. Ou peut-être que c'était lui qui avait mal évalué. Plus rien n'était fiable.
— Nous avons marché en cercle, dit-il lentement, en rangeant la boussole. C'est la seule explication. Les cairns que nous avons posés pour marquer la piste — nous y sommes revenus. Ils sont là, ils sont toujours visibles, mais le paysage autour a changé. Ou alors...
Il s'arrêta. Le mot qu'il voulait prononcer était « nous » — nous avons changé — mais il ne fit pas le saut.
Mamadou s'approcha, soutenu par Djimon. Sa fièvre était visible dans l'éclat vitreux de ses yeux, mais sa voix était étrangement calme.
— Les Blancs pensent que la Terre est un tapis qu'on déroule, dit-il. On marche, et le tapier se déroule derrière nous. Mais la Terre n'est pas un tapis. Elle est un œil. Elle nous regarde. Et parfois, elle cligne.
Djimon, le porteur loyal au visage tanné, ajouta :
— Et quand elle rouvre l'œil, rien n'est à la même place.
Un frisson parcourut la ligne des porteurs. Quelqu'un, au fond du groupe, commença à prier à voix basse. D'autres murmures s'élevèrent, anxieux, en wolof et en bambara.
Fournier se retourna vers le groupe. Les hommes étaient épuisés, fiévreux, terrifiés. Et maintenant ils étaient seuls — sans abri, sans munitions, sans eau potable pour plus d'une journée, à moins qu'ils ne trouvent rapidement une source. Les tonneaux d'eau étaient restés attachés aux mâts des tentes. Les tentes n'existaient plus.
L'après-midi s'effondra dans le crépuscule avec une rapidité brutale. Les ombres s'allongèrent, se fondirent en une masse violette, et le ciel vira au jaune sale. Quelque part, très loin, un criquet stridula.
Henri s'approcha de lui, la voix tendue à l'extrême.
— Que fait-on ? On campe ici ? On dort à la belle étoile avec un seul couteau entre nous ?
— On ne dort pas, dit Fournier.
Il regarda le cairn. La pierre rougeâtre, celle qui ressemblait à un cœur, captait les derniers rayons du soleil et semblait briller d'une lumière interne. Le cœur. Symbole fragile. Symbole humain.
Il sortit son carnet à couverture moleskine et son crayon — les seuls objets qui lui restaient, avec le fusil dans son dos et le rectangle de papier plié contenant les symboles de Bakary — et se surprit à dessiner le cairn. C'était idiot. Il le savait. Et pourtant, il le fit, trait après trait, notant la position des pierres, la hauteur, la disposition.
Quand il eut fini, il déchira la page et la glissa dans sa poche. Deux documents de plus entre lui et la dissolution. Deux fragments de papier qui attestaient que quelque chose avait existé.
— Demain, dit-il en se relevant, nous partons avant l'aube. Pas de retour au dernier campement — de toute façon, il n'y a peut-être plus rien à y trouver. Nous cherchons des repères géologiques permanents. Des affleurements rocheux. Des lits de rivières à sec.
— Et s'il n'y en a pas ? demanda Henri.
Fournier regarda le cairn, puis la ligne vague des collines, puis les visages hagards de ses hommes. La lumière baissait. Les ombres s'allongeaient autour de ce petit monument de pierres — le seul vestige de leur campement. La seule preuve qu'ils avaient dormi dans cet endroit, qu'ils avaient mangé, qu'ils avaient été là.
— Il y en a toujours, dit-il.
Mais en prononçant ces mots, il sentit une chose qu'il n'avait pas osé s'avouer depuis des jours : il ne croyait plus que cette terre obéissait aux règles du monde dont il était originaire.
Et quelque part, au fond de sa mémoire, déjà effacée, la certitude qu'il ne reverrait jamais le visage de sa mère — non pas parce qu'il l'avait perdu dans sa jeunesse, mais parce que l'oubli rampait plus vite que lui.
Il serra le poing autour des paperasses dans sa poche et attendit l'aube.
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