Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 9: The Prayer Stone
La pierre se tenait seule au milieu d’une clairière que rien n’annonçait, ni talus, ni relief, ni rupture dans la monotonie herbeuse. Elle n’était pas dressée, mais posée, comme un œuf oublié par un géant. Autour d’elle, un cercle de moellons plus petits, à moitié engloutis par une terre rougeâtre, dessinait une géométrie trop parfaite pour être naturelle.
Fournier s’arrêta net, la main levée pour faire halte. Il cligna des yeux, s’attendant à ce que la vision s’évanouisse comme les autres mirages de cette région maudite. Mais la pierre demeura, massive, grisâtre, veinée de stries sombres qui semblaient suinter une humidité ancienne.
Bakary, qui marchait en tête depuis l’aube, se figea. Son souffle se fit court, et Fournier vit les muscles de sa mâchoire se contracter sous la peau tendue. Sans un mot, le guide posa son sac à terre, retira ses sandales, et s’approcha de la pierre à pas mesurés.
— Bakary, qu’est-ce que c’est ? demanda Fournier en s’avançant.
Le guide ne répondit pas. Il s’agenouilla devant la pierre, le front presque au contact de sa surface, puis traça lentement un cercle dans la poussière autour de lui. De son autre main, il préleva une pincée de terre et la porta à ses lèvres.
Mamadou recula d’un pas. Henri, carnet ouvert, crayon en suspens, semblait hésiter entre l’émerveillement du scientifique et l’instinct du survivant.
— Laissez-le, murmura Mamadou. Il parle avec les anciens.
Fournier observa Bakary, qui commençait maintenant à dessiner des symboles dans le sol à l’aide d’un bâton sec. Des boucles, des angles, des signes qui n’appartenaient à aucune langue qu’il connaissait. Le geste était précis, rituel, répété sans hésitation, comme une prière apprise par cœur.
— Nous sommes à la frontière du domaine de l’Ouo, dit soudain Bakary sans se retourner. Les anciens qui ont bâti ce cercle savaient. Ils posaient leurs questions ici, quand ils ne voulaient pas que les esprits entendent leur voix.
Henri s’accroupit et fit un rapide croquis des symboles. Fournier sortit son appareil photographique boîtier en bois, trépied pliant, bâton de magnésium. Il cala l’objectif, régla le temps d’exposition.
— Il faut documenter, dit-il d’une voix qu’il voulait ferme. C’est la première trace humaine de cette région.
Bakary se tut, traçant un dernier symbole au centre du cercle. Puis il resta immobile, tête baissée, dans un silence qui semblait peser sur toute la clairière.
Fournier actionna le magnésium. La flamme blanche jaillit, projecteur aveuglant sur la scène. Le déclic de l’obturateur claqua comme un os qu’on brise.
Quelque chose changea dans l’air. Une vibration sourde parcourut le sol, à peine perceptible, comme le premier roulement d’un tonnerre lointain. La pierre parut plus sombre, plus dense, comme si elle avait absorbé la lumière du flash.
Bakary se releva brusquement, le visage tourné vers l’ouest, là où le soleil déclinait sur des étendues planes.
— Il faut partir. Maintenant. Avant qu’il ne fasse trop sombre.
— Mais ils ne sont que trois heures de lumière ? protesta Henri. Le camp est installé à moins de deux kilomètres.
— Le camp est déjà là où nous le laisserons, répondit Bakary.
Fournier rangea son appareil avec soin, le sentiment tenace que cet instant avait échappé à son contrôle. Dans sa poche, il glissa discrètement le papier sur lequel il avait reproduit les symboles de Bakary — une copie rapide, au crayon, faite quand personne ne regardait. Dans son carnet, il nota l’emplacement approximatif du cercle, puis referma le cahier avec un geste d’habitude.
Mais avant de le ranger dans sa sacoche, il jeta un œil à la page précédente. Les notes qu’il était certain d’avoir écrites ce matin sur la course du soleil et la position du camp ne montraient plus qu’un gris uniforme, comme si l’encre s’était évaporée.
Il referma le carnet. Il ne l’ouvrirait plus.
La marche de retour fut rapide, presque silencieuse. Bakary menait un train soutenu, le regard fixé droit devant lui, refusant de se retourner vers le cercle. Mamadou fermait la file, déposant de temps à autre un caillou discret au pied d’un arbuste.
Fournier sentit le poids de la poche intérieure de sa veste, là où il avait glissé le papier des symboles. Il ne savait pas pourquoi il l’avait pris. Un instinct de conservation, peut-être, ce même réflexe qui faisait que les naufragés cachent un bout de corde dans leur ceinture.
Au camp, les porteurs avaient fait du feu et réchauffé un reste de bouillie de mil. Fournier s’assit à l’écart, sortit la plaque photographique, l’examina à la lumière vacillante.
Elle était parfaitement blanche. Aucun détail, aucune ombre, aucune trace du cercle de pierres, de Bakary en prière, de la lumière du magnésium. La plaque avait enregistré le flash et rien d’autre, comme si l’appareil n’avait jamais vu la scène.
Il la retourna, la tint à contre-jour. Rien.
Un frisson lui parcourut l’échine, qui n’avait rien à voir avec la fraîcheur du soir. Il sortit le papier des symboles, le regarda encore, puis le replaça dans sa poche intérieure. Il ne le montrerait pas aux autres, pas encore. Il ne savait pas quel sens donner à ces signes, mais leur copie physique était la seule preuve qu’il possédait que cet après-midi avait eu lieu.
Henri s’approcha, s’accroupit près de lui.
— Alors ? demanda-t-il. Belle plaque ?
Fournier hésita une seconde de trop.
— Il faudra développer au retour. Trop sombre ici pour révéler correctement.
Henri hocha la tête, mais son regard s’attarda une seconde de plus que nécessaire sur la plaque opaque.
— Émile, murmura-t-il. Tu es certain que tu vas bien ?
— Parfaitement.
— Parce que tu as l’air, comment dire… absent, depuis que nous avons quitté la clairière.
Fournier inspira profondément, sentit le papier contre sa poitrine, au-dessus du cœur. Il compta silencieusement les battements de son cœur sur les notes de la comptine de son enfance, cette chanson qu’il chantait à voix basse quand il était seul, la seule chose que la région n’avait pas encore effacée.
Un, deux, trois. Quatre, cinq, six.
Il se leva, regarda vers l’ouest, là où le soleil avait disparu sous l’horizon, les dernières lueurs du jour estompées en rose pâle. La terre elle-même semblait l’observer en retour.
— Nous repartons à l’aube, dit-il. Nous allons trouver ce lac.
Bakary, assis près du feu, releva lentement la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de Fournier et, pendant un instant, le géographe vit dans le regard du guide une chose qui ressemblait à de la pitié.
— Trouver, dit Bakary. Peut-être. Mais ce que tu cherches, ce que tu crois chercher, ce n’est pas forcément la même chose.
La nuit tomba d’un coup, comme un voile qu’on jette. Les étoiles apparurent par milliers, et Fournier s’aperçut qu’il ne reconnaissait plus une seule constellation.
Il glissa la main dans sa poche, toucha le papier plié une dernière fois avant de dormir. Les symboles étaient là, ils existaient, il les avait vus de ses propres yeux. Il les garderait précieusement, cachés, parce qu’ils étaient la seule chose qui appartenait encore à sa mémoire.
Il s’endormit en chantonnant la comptine, les doigts refermés sur la poche intérieure de sa veste, comme sur une dernière preuve d’existence.
Au matin, la clairière et le cercle de pierres n’étaient plus là. Mais le papier, lui, était toujours dans sa poche.