Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 12: The Crossroads of Ash
Le carrefour se présentait comme une cicatrice dans la terre ocre, cinq sentiers étroits convergeant vers un espace nu où aucune herbe ne poussait. Le sol était d'un noir profond, presque bleuté, comme si une main gigantesque avait brûlé cet endroit pour marquer une frontière. Fournier s'accroupit et toucha la poussière : elle était fine et froide, semblable aux cendres d'un foyer éteint depuis longtemps.
« C'est ici que les routes se séparent », dit-il, plus pour lui-même que pour les autres.
Il compta les hommes. Dix porteurs restaient, adossés à des sacs qu'ils n'avaient pas ouverts depuis deux jours, le regard vide. Leurs visages étaient des masques de fatigue séchée, leurs pieds nus couverts de crevasses. Fournier savait ce qu'ils allaient dire avant même que le plus âgé, un Haoussa nommé Salif, ne s'avance.
« Nous ne pouvons plus continuer. » Salif parlait sans animosité, avec la voix résignée d'un homme qui avait pris sa décision depuis longtemps. « La terre mange nos traces. Elle a mangé nos frères. Elle mangera nos noms. »
Henri fit un pas en avant, la main sur la crosse de son revolver. « Vous êtes engagés jusqu'à la côte. Vous avez signé. »
« Signé. » Salif cracha les syllabes. « Votre papier français a été mangé comme le reste. Quand nous vous avons quitté, l'expédition comptait vingt-deux hommes. Il en reste quatorze. Les contrats ne comptent pas quand le monde lui-même refuse de témoigner. »
Fournier se releva lentement. Il sentait le poids de la boîte de fer dans sa besace, la copie froissée des symboles qu'il avait dessinés à la pierre, et la pierre elle-même qu'il avait gardée pour s'ancrer. Trois fragments de mémoire contre l'oubli. Il compta mentalement sa propre équipe.
Salif désigna les sacs de provisions, les dernières cartouches, les outils. « Nous prenons ce dont nous avons besoin pour revenir. Vous prenez ce qui reste. »
« Ce n'est pas une négociation », dit Bakary, debout à l'écart, les bras croisés.
« Non. C'est un constat. » Salif fit un signe aux autres, et neuf d'entre eux se levèrent en une synchronicité froide. Ils commencèrent à se partager les sacs avec une efficacité méthodique qui disait qu'ils avaient planifié cela depuis plusieurs jours, dans ces murmures nocturnes que Fournier avait choisi d'ignorer.
Il vit Djimon, le plus loyal des porteurs, rester immobile aux côtés de Mamadou. Le vieux Mamadou, les yeux encore fiévreux, ne bougea pas non plus. Trois hommes seulement sur dix. Quatre avec lui. Plus Henri et Bakary. Six personnes en tout, une poignée de riz, un peu de poudre, et la route qui s'ouvrait vers le nord-ouest, vers cette région de son imaginaire qu'il appelait encore, dans un coin reculé de son esprit, « le blanc sur la carte ».
« Vous n'arriverez jamais à sa sortie », dit Henri, le visage crispé, les yeux passant de l'un à l'autre comme s'il cherchait une menace au-delà des mots. « Vous marchez vers la mort. »
Salif fit un geste vague vers le chemin qui serpentait derrière eux. « La mort nous suit peut-être de tout côté, toubab. Mais au moins, en revenant, chaque pas est un pas vers ce que nous connaissons. Vous, vous marchez vers ce que vous ne connaissez même plus. »
La phrase frappa Fournier plus fort qu'il ne le voulut. Il se tourna vers le groupe qui s'apprêtait à partir. Salif et les neuf autres avaient enfilé leurs charges. L'un d'eux tenait le dernier fusil de rechange, un Enfield ; un autre portait les médicaments de quinine qu'ils avaient mis trois jours à transporter jusqu'ici. Fournier compta les hommes une dernière fois. Salif guidait la file qui se mettait déjà en marche.
« Il nous faut partir avant le coucher du soleil », dit Bakary à voix basse. « Leurs traces nous serviront peut-être. Pour un temps. »
Fournier hocha la tête. Il sortit son carnet et essaya de dessiner le carrefour, mais la mine de son crayon semblait glisser sur le papier, comme si la surface refusait d'absorber l'encre. Il rangea l'objet sans insister.
Ils se mirent en route cinquante minutes plus tard, prenant le chemin du nord-ouest que Salif avait refusé. Le groupe se déplaçait en silence. Djimon portait le seul sac restant. Mamadou marchait derrière lui, un bâton noueux pour appui. Henri fermait la marche, se retournant à intervalle régulier vers le carrefour, comme s'il attendait quelque chose.
Bakary s'arrêta net.
« Le brouillard. »
Fournier se retourna. Une brume dense, laiteuse, s'élevait du sol autour du carrefour, comme si la terre elle-même exhalait une fumée lente. Elle se déroulait en volutes paresseuses, d'une blancheur qui semblait absorber la lumière plutôt que la diffuser. Au travers du rideau qui se levait, Fournier distinguait encore les silhouettes de Salif et de ses hommes marchant vers l'est.
La brume les enveloppa. Leurs contours se brouillèrent, leurs pas devinrent flous, leurs dos semblèrent se dissoudre dans le voile laiteux. Fournier remarqua soudain que les silhouettes ne marchaient plus — elles flottaient, immobiles, comme des peintures sur un voile. L'espace d'une seconde, il crut voir Salif tourner la tête vers lui. Son visage était immobile, ses traits vagues, comme un souvenir mal ébauché.
Puis le brouillard se referma, et ils furent partis.
Le silence revint. Le carrefour était jonché de leurs objets : quelques sacs déchirés, des cordes, une chaussure abandonnée, mais les hommes eux-mêmes avaient disparu, avalés par la lumière blanche. Fournier fit un pas vers le brouillard, une main tendue, mais Bakary le saisit par le bras.
« Ne les suis pas. Ils ne sont plus dans ce monde. »
Fournier resta immobile, regardant le dernier lambeau de brume se dissiper comme une respiration. Six hommes restaient. La terre autour de lui était muette, sans trace, sans pas, sans marque. Les sentiers convergeaient derrière lui en une étoile d'oubli, et devant lui, une ligne de brouillard rendait au monde son silence.
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