Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 18: The Fallen Astrolabe
La poussière retombait à peine quand je sentis le choc. Le métal heurta la pierre avec un son sec, presque dérisoire, et je sus immédiatement ce qui venait de se produire. Je me retournai. L'astrolabe gisait face contre le sol aride, son verre éclaté en une toile d'araignée de fissures blanches.
Le temps sembla se suspendre. Henri se relevait à côté de moi, la main encore tendue de son geste de sauvetage, le souffle court. Il regarda l'instrument, puis mon visage, et je compris qu'il mesurait déjà ma réaction.
« Tu l'as fait tomber, murmurai-je, la voix étranglée par une rage qui montait de mes tripes. Tu l'as fait tomber.
— Je t'ai empêché de marcher vers un mirage, répliqua Henri, les mâchoires serrées. Il est tombé pendant que je te retenais. C'est toi qui l'as lâché.
— Je ne l'ai pas lâché ! »
Je m'agenouillai, ramassant l'objet avec une délicatesse que je n'avais pas eue pour mes propres membres depuis des semaines. Le verre fissuré laissait passer la lumière du soleil mourant, projetant des reflets brisés sur ma paume. La monture de laiton était chaude, presque brûlante, comme si elle avait absorbé la colère du ciel.
« C'est un instrument, dis-je. Un instrument de précision. Sans lui, comment veux-tu que je—
— Que tu quoi, Émile ? »
Henri ne criait pas. C'était pire. Sa voix avait cette douceur dangereuse que je lui connaissais lorsque la fatigue l'avait rendu lucide au point d'en être cruel. Il s'accroupit à ma hauteur, ses yeux plongeant dans les miens comme pour y chercher une vérité que je ne m'étais pas avouée.
« Regarde-le. Vraiment. Quand as-tu utilisé cet astrolabe pour la dernière fois ?
— Je l'utilise tous les jours. Pour les relevés. Pour vérifier notre position.
— Non. Tu le portes comme une relique. Tu le sors, tu l'astiques, tu le regardes briller. Mais depuis que nous avons quitté Saint-Louis, tu n'as jamais fait un seul calcul avec. L'eau de cette région a bouffé nos cartes, nos boussoles ont perdu le nord, et toi, tu continues à trimballer ce machin comme s'il allait nous sauver. »
Je voulus protester. Les mots me vinrent, pressés, convaincants—mais ils moururent sur mes lèvres. Je me souvins de la dernière fois que j'avais réellement visé une étoile à travers la lunette. C'était avant le fleuve. Avant que les cartes ne commencent à se vider d'elles-mêmes. Avant que les noms des villages ne s'effacent comme craie au soleil.
« Il appartenait à Armand », dis-je enfin.
Henri resta silencieux. Le vent se leva, léger pour une fois, portant une odeur de cendre rance qui me fit plisser les narines. Je sentis le regard de Bakary sur moi, immobile à quelques pas, et celui de Mamadou qui s'était approché, curieux ou inquiet, je ne savais plus.
« Je sais, dit Henri doucement.
— Comment le saurais-tu ? Je ne te l'ai jamais dit.
— L'inscription est gravée dans la monture. "À Armand, qui mesure le ciel pour mieux comprendre la terre." Tu ne l'as jamais cachée. Tu n'as simplement jamais parlé de lui. »
Je baissai les yeux vers l'objet. Oui, l'inscription était là, patinée par les années. Combien de fois avais-je lu ces mots en cachette, dans la solitude de ma cabine ou sous la tente, comme s'ils pouvaient me rendre quelque chose que la terre m'avait volé ?
« Il n'est pas mort, dis-je.
— Émile...
— Je le sais. Je le sais parce que je l'ai vu. Dans le vent. Entre les pierres. Il m'appelait. Il est ici, quelque part, dans cette terre qui dévore les souvenirs. Et tu veux que je renonce à lui ? Tu veux que je laisse son astrolabe se briser comme si rien n'avait d'importance ?
— Je veux que tu arrêtes de te leurrer. »
Henri se releva, et je l'imitai, serrant l'astrolabe contre ma poitrine. Les fissures du verre semblaient pulser comme un cœur malade.
« Armand était ton mentor, poursuivit-il. Ton guide. Ton modèle. Et cette expédition, cette folie de marcher vers des pierres que personne n'a jamais cartographiées, c'est son obsession transmise à toi. Regarde les faits, Émile. Armand est parti dans la région il y a six ans. Six ans. Personne n'a jamais revu sa route. Ses carnets, ses cartes, rien n'est réapparu. Que gardons-nous de lui ?
— L'astrolabe.
— Oui. Un astrolabe que tu prétends utiliser mais que tu ne fais que porter. Un astrolabe que le pays lui-même a fait tomber, comme s'il voulait te montrer que ton lien avec Armand est une chaîne, pas une boussole. »
Je sentis mes doigts se serrer sur le laiton. La colère montait à nouveau, chaude et irrationnelle, et je fis un pas vers Henri.
« Armand n'était pas fou, crachai-je.
— Je n'ai pas dit qu'il était fou. Je dis que son obsession l'a tué. Ou perdu. Ou absorbé par ces sables qui volent les visages. Et je te préviens, Émile, parce que je suis ton ami et parce que quelqu'un doit te le dire : tu es en train de suivre le même chemin. Tu marches vers des pierres parce qu'un fantôme t'appelle. Tu tiens un instrument cassé comme un crucifix. Tu cherches un homme qui, s'il est vivant, n'est plus celui que tu as connu. »
Le silence s'épaissit. Bakary toussa, un son presque animal, et je me tournai vers lui.
« Et toi ? demandai-je. Tu crois à ses paroles ? »
Le vieux chasseur détourna les yeux, ce qui était une réponse en soi. Après toutes nos épreuves, la confiance que j'avais cru tisser s'effritait comme le reste.
« L'astrolabe est tombé », dit enfin Bakary. Puis, après un temps : « Le pays ne fait rien par hasard. Il prend, il donne, il transforme. Peut-être qu'il t'a montré que ton étoile est morte. »
Je voulus répondre, mais quelque chose me retint. Je regardai l'instrument. Le verre fissuré, la monture intacte. Et, dans la lumière déclinante, je remarquai un détail que je n'avais jamais vu auparavant. Une ligne gravée le long de l'anneau extérieur, si fine qu'elle ressemblait à une rayure accidentelle. Je frottai le métal de mon pouce.
Des coordonnées.
Pas celles d'un lieu céleste. Non. Ces chiffres n'étaient ni des degrés ni des mesures de temps astronomique. Ils formaient une suite étrange, presque arbitraire—et pourtant je les reconnus. Ils correspondaient à la latitude et à la longitude que la carte de l'expédition d'Armand portait comme dernier relevé avant que tout ne devienne blanc.
« Henri, dis-je lentement.
— Quoi ?
— Cette gravure. Elle était cachée sous la patine. Ou peut-être... peut-être que c'est seulement maintenant qu'elle apparaît. »
Il s'approcha, méfiant, et se pencha pour examiner l'inscription.
« Ce sont des coordonnées, dit-il enfin.
— Oui.
— Vers quelque chose ?
— Vers l'endroit où la carte d'Armand s'arrête. Le point où il a disparu. »
Henri releva les yeux vers moi. Son regard contenait un mélange d'inquiétude et de résignation.
« Tu veux y aller.
— C'est là que se dressent les pierres.
— Et si c'est un piège ? Nous avons vu ce que cette terre peut faire. Elle a volé nos souvenirs, réécrit nos journaux, nous a montré nos propres démons.
— Alors il n'y aura plus de carte pour me guider, répliquai-je. Il ne restera que la terre. Et j'ai appris, ces derniers jours, à ne plus douter de ceux qui me suivent. »
Je jetai un regard à Mamadou. Il tenait son fusil sans munitions comme une canne, mais il hocha doucement la tête. Bakary renifla, sceptique, sans s'engager. Henri resta un long moment à me fixer.
Puis il tendit la main.
« Donne-moi l'astrolabe. Je ne le laisserai pas tomber cette fois.
— Tu ne me crois pas.
— Je ne te crois pas, non. Mais je crois encore en toi. Et cela suffit, pour l'instant. »
Je lui remis l'instrument, hésitant. Ses doigts se refermèrent sur la monture, et pour la première fois je remarquai à quel point le laiton semblait terni. Les fissures du verre formaient désormais une constellation que je n'avais jamais vue dans aucun ciel.
Le vent se leva à nouveau, plus chaud, plus lourd. Il portait une odeur de sel—pas celui de la mer, mais quelque chose de plus minéral, comme si le désert n'avait jamais connu la pluie et ne pouvait que rêver d'humidité. Bakary se raidit.
« Le démon souffle, dit-il. Et les tombeaux se remplissent. »
Je me tournai vers les pierres. Là-bas, dans la distance pâle, elles semblaient attendre. Pas comme un piège. Pas comme un leurre. Comme un compte à rebours.
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