Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 19: The Lake of Mirrors
Le crépuscule tombait comme une lame quand nous avons franchi le dernier rideau d’épines. Mes mains saignaient à travers mes gants de cuir, et Bakary, qui ouvrait la marche, s’est arrêté si brusquement que Djimon a cogné contre son dos.
Je l’ai entendu murmurer quelque chose en bambara. Un mot que je n’ai pas compris, mais dont le ton suffisait.
Je me suis frayé un passage entre eux deux et j’ai vu.
La vallée s’ouvrait en coupe devant nous, et au fond, là où la carte ne montrait qu’un blanc obstiné, s’étendait une nappe d’eau si vaste qu’elle touchait l’horizon. Parfaitement immobile. Pas un souffle à sa surface, pas une ride, pas même le miroitement orangé du soleil couchant qu’on aurait attendu d’une étendue d’eau à cette heure.
La lumière du ciel ne s’y réfléchissait pas.
L’eau, noire comme de l’encre, absorbait tout, et au lieu du ciel elle ne montrait rien — ou plutôt, elle montrait une *verdure* uniforme, une étendue de vert sans relief, sans arbre, sans nuage. Comme si le lac reflétait un autre monde, un monde sans forme, ou le souvenir d’une prairie qui n’existait plus nulle part.
J’ai sorti mon carnet — le premier geste, celui qui me définit. Puis je me suis souvenu que les mots que j’y inscrivais finissaient en charabia. Je l’ai rangé sans l’ouvrir.
Henri a sifflé doucement entre ses dents. « Mon Dieu. »
Personne n’a ri.
Nous avons descendu la pente en silence, et chaque pas que nous faisions révélait davantage la rive. Et ce que la rive portait.
Des cairns. Des centaines. Peut-être des milliers, alignés le long de l’eau comme une procession de petits moines de pierre — certains hauts jusqu’à la taille, d’autres à peine des amas de galets. Chacun portait un objet posé à son sommet, exposé aux éléments comme une offrande.
J’ai marché vers le plus proche. Une écuelle de terre cuite, fêlée, posée à plat. Le suivant : un collier de perles de verre, ternies, dont le fil s’effilochait. Plus loin, un miroir de poche en laiton, son verre craquelé en toile d’araignée, qui reflétait le ciel vert du lac au lieu de mon visage.
Depuis des mois, je traçais des cartes de l’Afrique. Je savais que les morts prenaient souvent avec eux ce qui leur avait appartenu. Mais ici, c’était l’inverse. Les objets restaient. C’étaient les hommes qui avaient disparu.
« Ce sont des tombes, a dit Djimon à voix basse. Des tombes sans corps. »
Bakary a secoué la tête, lentement, comme on secoue la tête devant une folie qu’on connaît trop bien. « Pas des tombes. Des *veilleurs*. »
— Veilleurs de quoi ? a demandé Henri.
Bakary a montré le lac d’un geste du menton. « De lui. »
Le démon. Je me suis souvenu de la poussière grasse sur mon visage pendant le vent brûlant, de cette odeur de suie et de chair brûlée qui ne pouvait venir que d’un bûcher, ou d’un charnier.
Un temps long s’est écoulé où personne n’a parlé. Le silence du lieu était si épais qu’on aurait pu le couper au couteau de chasse. Pas un oiseau. Pas un insecte. Pas un mouvement d’air.
J’ai déployé ma carte — la grande, celle que j’avais moi-même dressée à partir des relevés des trafiquants et des missionnaires. Mon doigt a suivi le trait tremblé qui marquait notre parcours, puis s’est arrêté à la limite du blanc.
Ce lac devait avoir un nom. Tous les lieux en ont un, même ceux qui n’ont jamais été cartographiés. Les populations locales nomment ce qu’elles voient, avant même que les Européens n’effacent leurs mots pour écrire les leurs.
« Bakary. Tu connais cet endroit. »
Il a mis un long moment avant de répondre. Il fixait l’eau sans la regarder, comme on fixe une braise qu’on ne veut pas voir s’éteindre.
« Mes pères parlaient du Lac des Miroirs. Là où l’eau montre ce qui n’est pas, et cache ce qui est. » Il a marqué une pause. « Ils disaient qu’on n’y venait jamais. Avant ce jour, je croyais qu’ils parlaient d’une légende. »
Je me suis accroupi près du cairn au miroir brisé. Le laiton était vert-de-grisé, le verre sale, et quand j’y ai jeté un œil, j’ai vu non pas mon visage mais une étendue d’herbe sous un ciel sans soleil. J’ai détourné les yeux en frissonnant. « L’astrolabe. »
Henri l’a sorti de sa sacoche — il le gardait depuis que mon obsession l’avait alarmé, comme un homme garde une arme qu’il n’a pas envie d’utiliser. Il me l’a tendu sans un mot, et je l’ai pris avec une douceur que je ne me connaissais pas.
La lentille fêlée dessinait un cercle d’araignée sur le cadran. Mais cette fois, je ne regardais plus la fissure. Je regardais les coordonnées gravées dans le laiton, si fines qu’elles semblaient avoir été faites par une main délicate et patiente, patiemment, à l’intérieur du boîtier. Les avait-on vues lors des précédentes inspections ? Impossible à savoir. Peut-être que la fêlure les avait révélées, en altérant la lumière.
Vingt-deux degrés, onze minutes, nord. Quatre degrés, trois minutes, ouest.
À la seconde où j’ai fait le calcul mental, j’ai su. Cet endroit. Ce lac qui n’était sur aucune carte.
Quelqu’un d’autre avait fait ce calcul avant moi. Quelqu’un de plus méticuleux, de plus obsessionnel que moi, quelqu’un qui avait gravé ses dernières coordonnées à l’intérieur de son propre instrument, comme un message dans une bouteille.
Armand.
« Il est venu ici. » Ma voix était rauque. « Il a gravé cet endroit avant de disparaître. »
Henri s’est approché. Il a regardé le chiffre, puis le lac, puis les milliers de cairns bordant la rive.
« Ou alors », a-t-il dit lentement, d’un ton qu’il voulait prudent mais qui sonnait cruel, « quelqu’un a gravé ces coordonnées pour que quelqu’un d’autre le suive. »
Le poids de la phrase est tombé dans le silence comme une pierre dans l’eau morte.
J’ai tourné la tête. Au-delà des cairns, à l’extrémité orientale du lac, une silhouette se tenait au bord de l’eau — une forme mince, vêtue d’une redingote sombre, le visage tourné vers nous. Elle ne bougeait pas. Elle n’avait pas la consistance des hommes réels ; on aurait dit un mirage, mais inversé, une figure qui reflétait quelque chose que je n’osais pas nommer.
Armand.
Il m’attendait.
J’ai fait un pas en avant. La main d’Henri s’est refermée sur mon épaule.
« Ne commence pas, Émile. »
J’ai brusquement dégagé son bras. La colère est montée, rouge, aveuglante.
« Alors qu’est-ce que tu proposes ? Qu’on rebrousse chemin ? Que je rentre à Paris avec une carte blanche et un carnet de charabia ? »
Je me suis tu. Le silence du lac est retombé autour de nous, lourd comme de la nuit.
Le lac ne reflétait toujours pas le ciel. La silhouette était toujours là-bas, le dos tourné, ou le visage, je ne distinguais pas.
Et sous la ligne des cairns, à l’endroit précis où la terre humide rencontrait l’eau, j’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir : des empreintes de pas fraîches dans la boue, qui dépassaient la rive et s’enfonçaient sous la surface de l’eau sans jamais en revenir.
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