Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 20: After the Sight
La nuit tombait comme un couvercle. Personne n’avait proposé de camper près du lac, mais personne n’avait proposé d’aller plus loin non plus. Alors ils s’étaient installés à cent mètres de la rive, dans un creux de terre sèche où les racines d’un baobab mort formaient une sorte de berceau renversé. Henri avait planté les piquets de tente sans un mot, les gestes mécaniques d’un homme qui ne voulait pas penser à ce qu’il venait de voir. Djimon s’était accroupi à l’écart, les mains jointes, les lèvres remuant sur des prières que même le vent n’osait pas porter.
Bakary restait debout, face au lac. La lune, montante, dessinait une piste d’argent sur l’eau sans une ride. Lui seul semblait capable de la regarder.
« Ce n’est pas un lac, dit-il enfin. C’est un œil. »
Fournier était assis sur son sac de couchage, les jambes croisées. Il avait les yeux secs mais le crâne lourd, comme si quelque chose avait pesé sur sa mémoire depuis l’autre côté de l’eau. Il revoyait Armand, là-bas, sur la berge. Pas un fantôme. Pas une silhouette floue comme dans les visions précédentes. Une présence nette, vêtue de sa veste de terrain élimée, qui avait marché jusqu’à l’eau et s’était enfoncée dedans sans hésiter. Les empreintes de ses bottes étaient encore humides dans la vase quand Fournier les avait touchées du doigt.
« Et tes yeux, à toi ? demanda Henri sans se retourner, plantant un piquet de plus. Tu les as posés où ? »
Bakary tourna la tête. Son visage buriné semblait plus vieux que le matin. « Je les ai gardés. Mais le démon a regardé à travers moi. Il sait que nous sommes là. »
Djimon se releva, ramassa une poignée de terre et la laissa couler entre ses doigts. « Il faut partir avant l’aube. La lumière d’ici n’est pas la nôtre. »
« On ne part pas. » Fournier surprit presque sa propre voix. Elle sonnait claire, nette, comme une corde tendue. « Les coordonnées d’Armand mènent ici. Il est venu jusqu’à cette berge. Ses traces entrent dans l’eau. »
« Ou bien elles en sortent », dit Bakary. « Et c’est lui qui t’a laissé ces coordonnées pour que tu viennes le rejoindre. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le vent chaud qui avait failli les tuer. Henri lâcha son maillet, se releva lentement. Il ne regardait pas Fournier. Il regardait l’astrolabe, posé contre une pierre, le verre fêlé captant un éclat de lune.
« Qu’est-ce que tu cherches là-dedans, Émile ? demanda Henri à voix basse. Ton mentor ou ta preuve ? »
Fournier sentit la question comme une lame dans une plaie qu’il croyait fermée. Armand. Il tentait de recomposer son visage, encore une fois. Les pommettes hautes, le nez droit, la mèche grise qui retombait sur le front. Rien. Il ne lui restait que l’astrolabe, le poids du laiton, la courbe du limbe. L’homme qui l’avait formé, qui l’avait tiré de sa province et de ses cartes trop propres pour lui montrer ce que signifiait vraiment dessiner le monde — cet homme n’était plus qu’une absence en forme de silhouette.
« Armand est venu ici pour une raison », dit Fournier. Il ne savait pas si c’était à Henri ou à lui-même qu’il répondait. « Il savait ce que ce lac cache. Il a laissé des indications derrière lui, comme un fil. »
« Ou comme un piège », dit Bakary. Il s’accroupit près du feu mourant, tisonna les braises d’un geste expert. La lueur orange dansa sur son visage, creusant des ombres nouvelles. « Le démon des tombes ne te force jamais à le suivre. Il te fait croire que tu as choisi. »
Il leva les yeux vers Fournier, et pour la première fois depuis des semaines, son regard n’était pas celui d’un guide obligé, mais d’un homme qui tentait d’en sauver un autre.
« Tu te souviens pourquoi tu es ici, géographe ?
— Ma mission. L’institut. La cartographie de la boucle du Niger. »
Bakary secoua lentement la tête. « Pas la mission. La raison. Pourquoi Armand t’a-t-il envoyé chercher un homme que tu ne peux plus voir en pensée ? »
Fournier ouvrit la bouche. Rien n’en sortit. Il savait qu’il était parti — il se rappelait le quai, les caisses d’instruments, la poignée de main du directeur. Mais pour quoi ? Pour qui ? Les détails de la mission lui revenaient par bribes, comme des objets flottant sur une eau noire : les ordres écrits, la signature, le sceau de l’institut. Mais la voix d’Armand, sa raison, la lettre qu’il lui avait envoyée avant de disparaître — ces choses-là étaient devenues des trous dans la trame de sa mémoire.
« Je... » Il s’arrêta. Sa main chercha machinalement l’astrolabe, caressa le métal froid. « Je suis ici pour le retrouver. C’est tout ce que je sais. Le reste — les détails — la terre les a pris. »
Henri s’approcha du feu, s’assit lourdement sur une pierre. Pour la première fois, son visage n’était pas fermé par la colère. Il y avait une fatigue muette dans la façon dont il laissa pendre ses bras entre ses genoux.
« Elle nous prend par étapes, dit-il doucement. Les visages d’abord. On nous l’a dit. Puis les noms. Puis les raisons. Ensuite, il ne reste qu’un but nu. Et vous marchez, vous marchez, sans vous rappeler pourquoi la marche est devenue votre seul refuge. »
Djimon s’agenouilla près du feu, les paumes tendues vers les braises. Il récita quelque chose dans sa langue — Fournier ne connaissait que quelques mots de peul, et ceux-ci ne figuraient pas parmi eux. La prière monta et retomba, rythmée comme une respiration. Quand il eut fini, il leva les yeux vers le lac.
« Cet œil, dit-il. Ce qu’il regarde, il le retient. Mes prières ne traversent pas l’eau. Elles reviennent ici, dans ma bouche, sans force. »
Bakary hocha la tête, comme si Djimon avait confirmé ce qu’il savait déjà. « L’eau ne réfléchit que ce qu’elle veut garder. Nous avons vu son reflet — vert, vide, sans ciel, sans arbres, sans nous. Elle a avalé la vision de notre monde et nous montre ce qu’elle en a fait. »
Un long silence s’étendit sur le camp. Le feu crépita. Quelque part, derrière les cairns, un son monta — non pas un chant, mais quelque chose de plus bas, une vibration qui semblait venir du sol lui-même. Les pierres des tombes bourdonnèrent sous leurs mains comme des cordes de contrebasse. Puis le son mourut, avalé par l’eau immobile.
« Elle nous écoute, murmura Henri. Ce n’est pas un hasard si nous parlons d’elle ici. »
Fournier se leva. Ses jambes le portaient sans qu’il en ait conscience. Il s’approcha de la limite du camp — une ligne invisible que les autres avaient tracée instinctivement, à la distance ou la pierre pouvait encore atteindre. Là, au bord de cette frontière tacite, il regarda le lac.
La surface était toujours verte, vide, lisse comme une dalle de jade. Mais quand il y plongea ses yeux assez longtemps, il crut voir quelque chose bouger — pas sur l’eau, non, dans le reflet lui-même. Une forme sombre, debout, qui n’était pas la sienne.
« Armand », dit-il, presque sans bruit.
La forme ne bougea pas. Fournier resta là, debout dans l’air frais de la nuit, et il comprit soudain quelque chose qui lui sembla plus important que toute la mission, toute la science, tout le métal froid de son astrolabe.
Il ne se rappelait plus pourquoi Armand était parti.
Pourquoi son mentor était-il venu chercher cette terre perdue ? Pour la cartographier ? Pour l’étudier ? Pour prouver une théorie ? Ces raisons, qui avaient dû lui être familières, étaient maintenant des endroits vides dans sa tête, comme les blancs sur ses cartes. Il était debout au bord d’un lac de néant qui regardait ce qu’il aimait — et il ne se souvenait même plus pourquoi il l’aimait.
Il se retourna lentement. Le camp était silencieux. Henri dormait peut-être déjà, recroquevillé autour de l’astrolabe comme un enfant autour d’un jouet. Djimon montait la garde, la tête basse, le fusil en travers des genoux. Bakary était accroupi, immobile, les yeux ouverts qui ne clignaient plus, fixant le lac par-dessus l’épaule de Fournier.
« Moi non plus, je ne me souviens plus », dit Fournier, suffisamment fort pour qu’ils l’entendent tous. Sa voix était calme — étrangement calme. « Pourquoi il est venu ici. Je me souviens du quai. De la carte. Du sceau. Je me souviens de tout le monde sauf de lui. »
« Alors tu comprends », dit Bakary doucement, « que tu marches vers quelque chose, peut-être. Mais que tu ne sais plus ce que c’est. »
Fournier baissa la tête. Le reflet du lac était encore dans ses yeux, par-dessus la forme sombre de l’homme qui n’était pas là.
« Je sais seulement que je dois continuer. Je sais que la réponse est là, dans l’eau, dans les pierres. Et je sais que si je recule maintenant, je perdrai même cette certitude. »
Il retourna vers son sac, s’assit sans dérouler son couchage, et resta éveillé, les bras autour des genoux, à regarder le lac sans le regarder. Autour de lui, le camp s’endormait par à-coups — Djimon murmurant encore sa prière, Henri tournant dans son sommeil, Bakary ne dormant pas, les yeux ouverts sur le noir.
À l’est, une lueur fausse se leva. Pas l’aube véritable, mais un halo verdâtre qui tombait du lac et se répandait sur la terre, allongeant les ombres dans la mauvaise direction. Fournier la sentit comme un poids sur sa nuque — une invitation muette à marcher encore une fois vers la rive, à entrer dans l’eau comme l’avaient fait tant de pas frais avant lui.
Il resta assis. Mais il ne détourna pas les yeux de l’œil vert de la terre.
Cette nuit-là, personne ne rêva.
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