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Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 3: Debt of Paper

La poussière de Ségou collait aux dents comme du sable mouillé. Fournier venait de régler l’achat de deux ânes supplémentaires quand le messager apparut, un Bambara essoufflé, la tunique blanche tachée de sueur, portant une enveloppe cachetée de cire rouge — le sceau du Ministère de l’Instruction Publique.

Il la prit sans un mot, la glissa sous sa veste, et remonta vers le camp sans se retourner. Bakary, adossé à un mûrier, le regarda passer. Il ne dit rien. Il ne disait presque jamais rien, sauf quand c'était utile.

Sous la toile de sa tente, Fournier brisa le sceau. Le papier était épais, filigrané, et la calligraphie impeccable — celle d'un gratte-papier qui n'avait jamais tenu un sextant de sa vie.

*Monsieur le Professeur Fournier,*

*Par la présente, le Ministère confirme l'octroi des crédits exceptionnels relatifs à votre expédition sur le Niger supérieur. Ce financement est accordé à titre unique et conditionnel, en vertu de l'engagement que vous avez pris — engagement consigné dans votre proposition du 3 mars dernier — de reconnaître et de cartographier une voie navigable reliant le Niger aux bassins du sud, voie susceptible de court-circuiter le monopole commercial des caravanes toucouleurs.*

*Il vous est rappelé que le poste de titulaire de la chaire de géographie physique du Collège de France, que vous occupez à titre intérimaire, demeure subordonné à l'heureuse issue de votre mission. À défaut, votre dossier sera transmis au Conseil académique pour réexamen, et les crédits engagés vous seront, le cas échéant, remboursables sur vos deniers propres.*

*Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Professeur, l'expression de notre considération distinguée.*

*Le Secrétaire Perpétuel,* *R. Delambre*

Fournier relut la lettre. Puis il la relut encore — et c'est là, à la troisième lecture, qu'il s'aperçut qu'il ne se souvenait pas de la première. Le texte lui semblait parfaitement nouveau, comme s'il le découvrait à l'instant. Il serra les mâchoires. Depuis Tombouctou, les trous se multipliaient. Des heures entières qui se dissipaient en fumée, des noms de villages qu'il connaissait pourtant qui lui glissaient de l'esprit comme de l'eau entre les doigts.

La lettre parlait d'une « proposition du 3 mars » qu'il ne se rappelait pas avoir écrite. Ou plutôt — si. Il la revoyait maintenant, par bribes. Sa table de travail rue d'Ulm. Une bouteille d'encre presque vide. Et la phrase qu'il avait couchée sur le papier, sachant parfaitement qu'elle était fausse. *Une liaison fluviale probable reliant les hauts plateaux du sud-ouest au Niger, attestée par les relevés concordants des missions Boilève (1856) et Castaing (1872).* Rien de tel n'existait. Boilève était mort à trente kilomètres des chutes, le crâne fendu. Castaing n'avait jamais publié le moindre relevé.

Il savait. Il avait menti. Et le mensonge lui collait à la peau.

Il chercha une allumette. En trouva une. La frotta contre la boucle de sa ceinture. La flamme hésita, puis mordit le coin du papier. La lettre se recroquevilla, noircit, se tordit comme une créature vivante. Il la laissa tomber dans la coupelle de cuivre qui servait de cendrier. Le papier ne brûla pas entièrement. Le coin supérieur, celui avec le sceau et la date, resta intact, noirci mais lisible.

Il allait l'écraser du pouce quand la toile de la tente se souleva.

Henri entra, puis s'arrêta net. La coupelle fumait. L'odeur du papier brûlé emplissait l'air. Les yeux d'Henri — ces yeux bleus trop pâles, qui semblaient toujours enregistrer plus que ce qu'ils regardaient — glissèrent de la coupelle au visage de Fournier.

« Vous brûlez du courrier, Émile ?

— Des notes. Rien d'important.

— Des notes officielles, à en juger par l'odeur. La cire rouge a un fumet caractéristique. »

Fournier resta figé un instant. Puis il rit — un rire court, sans joie — et s'assit sur sa caisse de matériel.

« Asseyez-vous, Henri. »

Henri s'assit en face de lui. Leurs genoux se touchaient presque dans l'espace exigu de la tente. Dehors, le camp s'animait : les porteurs riaient près du feu, quelqu'un accordait un kora. La vie, l'ordinaire de l'expédition, semblait irréelle derrière la poussière de toile.

« Le Ministère me rappelle à quoi j'ai engagé ma parole, dit Fournier d'une voix basse. Une route navigable. J'ai promis une route navigable.

— Vous savez bien que les relevés du lieutenant Castaing...

— Les relevés de Castaing n'existent pas. » Fournier leva les yeux. « Je les ai inventés. »

Henri ne broncha pas. Il resta un long moment silencieux, puis dit simplement :

« Je le savais. »

Fournier cligna des yeux.

« Vous le saviez ?

— Vous avez cité, dans votre proposition, une mission Castaing datée de 1872. Or Castaing était à Bordeaux en 1872. Le registre du port en fait foi — il y a signé comme quartier-maître sur un cargo des Chargeurs Réunis. J'ai vérifié.

— Vous avez vérifié.

— Je tiens les comptes de l'expédition, Émile. Je tiens aussi les comptes des hommes. Je préfère savoir de quoi ils sont capables avant de m'engager. »

Fournier se prit la tête entre les mains. La chaleur de la tente, l'odeur de papier brûlé, le bourdonnement d'une mouche — tout lui semblait converger vers un seul point de pression entre ses sourcils.

« Je n'avais pas le choix, dit-il. Sans cette promesse, pas de crédits. Et sans crédits... La chaire m'échappe. Armand l'a tenue avant moi. Armand l'a perdue. Je ne voulais pas... Je ne pouvais pas laisser tomber. »

Henri hocha la tête, lentement. Pas une approbation — plutôt une prise d'acte.

« Et si nous trouvons cette route ? demanda-t-il.

— Elle n'existe pas. C'est bien le problème.

— Vous en êtes sûr ?

— Les fleuves ne mentent pas, Henri. Les cartes non plus. Ce que mes cartes montrent, au-delà des chutes, c'est une région que personne n'a jamais relevée. Une région qui... »

Il s'arrêta. Le mot « vide » lui vint à l'esprit, mais ce n'était pas tout à fait cela. Une région *qui n'était pas là*. Une absence qui courait sur ses cartes comme une déchirure dans le tissu du monde — lui-même l'avait tracée, la savait tracée, mais ne se souvenait pas l'avoir dessinée. L'avait-il seulement dessinée ? Ou s'était-elle dessinée toute seule, entre deux tracés de rivière, un espace blanc dont ses propres notes ne parlaient jamais ?

Il ouvrit la bouche pour en dire davantage. Puis la referma.

Henri le regardait, toujours silencieux, toujours patient. Cet homme avait le don de ne rien presser.

« Avez-vous réellement l'intention de trouver une route que vous savez impossible ? demanda-t-il enfin.

— Non. »

Le mot sortit plus vite que Fournier ne l'avait voulu. Henri leva un sourcil.

« Alors pourquoi partons-nous ?

— Parce que c'est là-bas que je trouverai la vérité sur Armand. »

Le nom tomba dans la tente comme une pierre dans une eau calme. Henri ne le connaissait que par oui-dire. Le professeur Armand Delage, prédécesseur de Fournier à la chaire, disparu cinq ans plus tôt sur ce même fleuve. On avait parlé de maladie, de fièvres, d'une mort bête et sans gloire. Le Ministère avait étouffé l'affaire. Mais Fournier n'y avait jamais cru.

Il sortit l'astrolabe de sa poche. Le cuivre était tiède, usé aux angles. Sur le limbe, presque effacée, une inscription fine comme un cheveu : *Koumbi*. La main d'Armand, il en aurait mis sa main au feu. Armand était le seul homme qu'il connût assez fou pour graver le nom d'une cité légendaire sur un instrument scientifique.

« Armand savait ce qu'il y avait là-bas, dit Fournier. Il a laissé des indices. Je les ai trouvés trop tard. Je ne referai pas cette erreur. »

Henri exhala lentement. Il considéra l'astrolabe, puis le visage de Fournier, puis la coupelle encore chaude.

« Très bien, dit-il. Mais si nous allons là-bas — sous un prétexte faux, avec un financement volé, à la poursuite d'un fantôme — alors je demande une chose. »

Fournier attendit.

« Si je constate que vous perdez la tête, je prends le commandement. Et je ne vous laisserai pas vous tuer, pas plus que les hommes qui vous suivent. »

Il n'y avait rien de menaçant dans ces mots. C'était pire : c'était un constat. La sentence d'un homme qui avait déjà vu des chefs perdre la raison, et qui savait exactement ce qu'il ferait ensuite.

Fournier regarda le coin de lettre carbonisé dans la coupelle. Le sceau du Ministère le fixait de son regard rouge.

« Soit, dit-il. Mais sachez ceci : ce que nous cherchons là-bas n'est peut-être pas une ville. Armand ne poursuivait pas une cité perdue. Il poursuivait... quelque chose d'autre. Quelque chose qui a laissé des marques sur ses cartes. Et sur les miennes. »

Il releva la tête. Ses yeux étaient fiévreux.

« Les cartes d'Armand ne montrent pas une région vide, Henri. Elles montrent une région *qui a été effacée*. Et je crois que quelqu'un — ou quelque chose — a entrepris d'y effacer aussi nos souvenirs. »

Dans le silence qui suivit, on entendit au loin le cri d'un oiseau — puis, plus étrange, un son que ni l'un ni l'autre ne put identifier. Une vibration sourde, comme un tambour frappé sous la terre.

Henri demanda :

« Qui vous a dit cela ?

— Personne. » Fournier se leva. « Je l'ai lu dans mon propre journal. Une page qui n'y était pas la veille. Une phrase que je ne me souviens pas avoir écrite. »

Il fixa l'astrolabe.

« Elle disait : *Ils ne viennent pas du fleuve. Ils viennent de l'autre côté de la carte.* »