Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 21: The Cartographer's Map
La nuit ne venait pas. Autour du lac, l’air restait pris dans une fausse clarté, cette aube verte qui montait des eaux sans jamais aboutir à un jour véritable. Fournier s’était éloigné du camp de quelques pas, assez pour que les murmures d’Henri et de Bakary ne lui parviennent plus, assez pour que le silence du lac devienne la seule voix.
Il tenait la carte.
Celle de l’institut, roulée depuis Paris, passée de mains en mains à travers la savane, la forêt, le désert de buissons d’épines. Ses coutures s’étaient effacées aux pliures ; le papier, jauni, avait pris l’odeur de la sueur et de la poussière. Il la déplia sur ses genoux, à la lueur de la fausse aube.
La carte montrait ce que les hommes savaient de l’Afrique : des côtes détaillées à l’encre fine, des fleuves tracés avec audace, quelques points d’observation, des villages aux noms incertains. Et puis, au-delà d’une ligne pointillée que les cartographes appelaient la limite des connaissances sûres, le blanc.
Le grand blanc.
Fournier l’avait regardé mille fois, ce vide au centre de sa vie. Il l’avait étudié comme un prêtre étudie la page vide entre deux écritures saintes. Mais ce soir, la carte lui parut changée. Il lui fallut un moment pour comprendre pourquoi.
Son doigt courut sur la marge du blanc. Il suivit le contour des hachures fines, le bord dentelé où la couleur cessait et où la feuille demeurait vierge. Ce dessin, cette forme irrégulière, allongée, presque ovale mais avec un étranglement au sud…
Il leva les yeux.
Le lac s’étendait devant lui, immobile comme un verre posé. Sa forme, vue depuis la rive où ils avaient campé, épousait exactement le blanc de la carte. Les pointillés semblaient avoir été tirés d’après ses berges. Non pas le lac — le blanc.
Il se corrigea aussitôt : c’était l’inverse. Le blanc sur la carte, depuis toujours, était le lac. La carte ne montrait pas une ignorance du terrain ; elle montrait le terrain que nul n’avait encore atteint. Mais le contour correspondait trop bien. Les géographes de Paris ne pouvaient pas avoir tracé les rives d’un lac qu’ils ne connaissaient pas.
À moins qu’un autre ne l’eût tracé avant eux.
Il serra la carte entre ses doigts, pensant à Armand. À son mentor, à son obsession. À cette frontière qu’il avait consacré sa vie à repousser, toujours vers l’ouest, vers l’intérieur des terres, vers le néant qui, maintenant, se tenait là, étendu, docile et horrible.
Il voulut replier la carte. Mais son regard était tombé sur les bords du blanc, et quelque chose le retint.
Les contours n’étaient pas nets. Pas comme les côtes, pas comme les fleuves, qu’Henri traçait à la règle et au compas. Les lignes qui cernaient le blanc étaient floues, dilatées, repoussées comme si quelqu’un les avait dessinées avec une main qui tremblait, ou avec une encre que la chaleur avait fait fuir. Le papier lui-même semblait plus mince à cet endroit, usé, comme si une autre main, après Armand, était revenue sans cesse frotter la zone, cherchant à l’effacer davantage encore.
Il sortit son crayon.
C’était un geste de métier. Le cartographe corrige le terrain, ajoute le lac, note la profondeur approximative, donne au néant une forme définitive. Il approcha la pointe de la mine du papier.
Sa main trembla.
Il la regarda trembler, dans la fausse lumière du lac. Ce n’était pas la fatigue — il avait tenu le crayon sur des pirogues dans la tempête. C’était autre chose. Une vibration qui ne venait pas de son bras mais du sol, des pierres, de l’eau. Le lac émettait son murmure habituel, cette note basse au travers des cairns, mais elle semblait maintenant plus forte, plus proche, comme si la rive s’était rapprochée de lui d’un demi-pas.
Il posa la pointe sur la marge.
Une ligne, courte. Mais au lieu de longer la rive qu’il voyait, la ligne partit en travers, petite, maladroite, obstinée — un éclair de plomb qui ne ressemblait à rien.
Il s’arrêta. Ses doigts étaient froids.
Le papier portait à présent une marque qui n’était pas sur la carte — une tache qui n’ajoutait rien au savoir du monde. La pointe du crayon était restée au milieu du blanc. Et dessous, sans qu’il s’en souvienne d’avoir formé les lettres, se trouvait un nom.
Émile.
Il avait écrit son propre nom au centre du grand vide.
Il resta immobile, le crayon suspendu, la respiration courte. Autour de lui, le lac ne bougeait pas. Mais il sentait la vibration dans le sol, dans la carte, dans ses os comme une corde tendue — le lac le voyait, le lac l’avait lu.
Un pas derrière lui. Il sursauta, replia la carte à la hâte, mais Henri était déjà là, le regard baissé vers le papier froissé.
« Tu dessines la rive ? »
Fournier ne répondit pas. Il glissa le crayon dans sa poche. La carte, mal pliée, montrait l’envers ; le nom qu’il avait écrit se trouvait à présent caché contre la toile de sa chemise. Mais il savait que la trace y était. Que le geste y était. Qu’il avait fait autre chose qu’un relevé.
Henri s’accroupit près de lui. Il avait les traits tirés, l’ombre d’une barbe qui le vieillissait de cinq ans. Il parlait bas.
« Émile. Tu essaies encore de comprendre ce lieu par le dessin. Mais le dessin ne marche plus, ici. Tu l’as vu avec l’astrolabe. Tu l’as vu avec la boussole. Deux aiguilles qui n’indiquent plus rien, une lentille qui montre des coordonnées qu’on nous a laissées comme des miettes. »
« Des miettes qui mènent quelque part, » dit Fournier.
« Des miettes qui mènent à un lac qui reflète le vide. Et sitôt qu’on regarde l’eau, on ne se souvient plus du visage de ses proches. Est-ce que c’est le lieu que tu voulais trouver ? Est-ce que c’est le lieu *qu’Armand* voulait trouver ? »
Fournier releva la tête. Il voulut répondre, mais les mots ne vinrent pas. Ce qu’il savait d’Armand, pourquoi il était parti, ce qu’il cherchait — cela avait fondu, comme fond la glace dans la main. Il restait la certitude d’avoir eu une raison, et le trou béant où cette raison avait été.
« Je ne me souviens plus, » dit-il. La phrase le surprit. Il ne l’avait pas prononcée à voix haute, jusqu’ici.
Henri ne répondit pas aussitôt. Il regarda le lac, puis le papier dans les mains de Fournier. Et Fournier, avec un serrement au cœur, vit que le regard de son ancien ami restait posé sur la pliure d’où dépassait le nom.
« Tu m’as dit que tu venais chercher Armand, » dit Henri lentement. « Tu m’as dit qu’il avait trouvé quelque chose, là-bas, qui valait la peine de sa vie. Mais tu ne me dis plus ce que c’était. Et moi, je ne suis pas sûr que *tu* le saches encore. »
Le silence s’étira entre eux, plein du murmure des pierres.
« Ce que je sais, » reprit Fournier, « c’est que nous y sommes. Que ses pas entrent dans l’eau. Et que si je repars maintenant, je ne saurai jamais pourquoi il est descendu. »
Il se leva. La carte glissa de ses genoux, tomba face contre la terre. Il ne la ramassa pas tout de suite.
Henri se releva à son tour, se pencha pour saisir la carte, la retourna distraitement. Il resta un instant figé, le regard fixé sur le blanc.
« Tu as écrit quoi, là ? » demanda-t-il.
La voix était étranglée.
Fournier plongea la main vers la carte, mais Henri recula d’un pas. Dans la lumière verte, il ne distinguait peut-être pas bien. Mais il avait vu, c’était certain.
« Ce n’est rien, » dit Fournier. « Une erreur de ma main. »
Henri le regarda, l’expression hésitant entre l’incrédulité et la peur.
« Une erreur de ta main qui a écrit ton nom. »
Il rendit la carte, lentement, comme s’il tenait une chose vivante et dangereuse.
« Émile. Un homme n’écrit pas son nom au milieu d’un blanc sur la carte à moins que quelque chose en lui ne se soit mis à se croire le centre de ce blanc. »
Fournier saisit le papier. Il voulut dire que c’était un geste involontaire, un dérapage de fatigue. Mais il suivit le regard d’Henri, et vit que l’autre ne regardait pas la carte — il regardait le lac. Et dans le miroir immobile, là où l’eau aurait dû refléter le ciel vide, une figure se tenait.
Grande. Sombre. Parfaitement nette.
Un homme dans l’eau, debout, comme s’il marchait sur un fond invisible.
Fournier reconnut la silhouette. La haute taille, les épaules, la façon de se tenir comme s’il jugeait le monde.
« Armand, » souffla-t-il.
Le reflet ne bougea pas. Mais dans l’eau, parfaitement visible au travers du miroir, une main se leva et fit signe d’approcher.
La carte glissa des doigts de Fournier et tomba dans la poussière.
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