Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 22: The Trial of Name
L’orage ne vint pas du ciel. Il monta du lac.
D’abord un frémissement, comme si l’eau respirait. Puis les cairns se mirent à vibrer, chacun à son tour, une onde qui parcourut la rive et fit trembler la vase sous nos pieds. Les nuages, jusqu’alors immobiles et blancs, se déchirèrent selon une ligne parfaitement droite, comme si un doigt invisible avait tracé une frontière dans le ciel.
Henri jura. Mamadou tomba à genoux. Bakary, lui, resta debout, les yeux fixés sur l’eau, et je vis ses lèvres remuer sans produire aucun son.
La foudre frappa le centre du lac.
Pas une foudre ordinaire—un pilier de lumière blanche, vertical, aveuglant, qui s’enfonça dans la surface sans la briser. L’eau ne bougea pas. Elle absorba l’éclair comme une bouche avale une gorgée. Puis elle changea.
La surface, si claire qu’elle reflétait un néant vert, devint opaque. Lait. Porcelaine. Un voile blanc posé sur l’eau, si épais que je ne voyais plus rien en dessous.
— Ne regarde pas, dit Bakary.
Je regardais.
L’homme sortit du brouillard qui s’était levé de la rive. Il marchait sur l’eau—non, il marchait vers nous, depuis la ligne où le voile blanc rencontrait le ciel, et ses pieds trouvaient une consistance là où il n’y en avait pas. Grand. Mince. Habillé de noir, du col romain à la soutane, des vêtements de prêtre français, mais usés, délavés par des années de soleil et de sel.
Son visage était paisible. Ses yeux bleus, presque transparents, me fixaient avec une douceur qui me serra la gorge.
— Émile Fournier, dit-il.
Sa voix portait sans effort, comme si le lac amplifiait chaque syllabe.
— Je suis le père Antoine. J’ai été envoyé par la Société de Géographie, il y a de cela—il hésita, comme s’il comptait des années sans nombre—longtemps. Je cherchais le même homme que vous.
Armand.
Le nom traversa mon esprit comme une flèche, mais je ne pus le rattacher à rien. Le visage de mon mentor—sa barbe brune, ses lunettes cerclées—me revint, puis s’effaça, comme une page qu’on tourne, et je restai avec la sensation d’avoir vu quelque chose sans avoir pu le lire.
— Vous l’avez trouvé ? demandai-je.
Ma voix était rauque. Je ne me souvenais pas de m’être approché de l’eau, mais je constatai que mes bottes étaient à quelques pouces de la rive, dans la boue humide qui suintait entre les roseaux morts.
Le père Antoine sourit. Un sourire triste, qui creusait ses joues.
— Le lac ne garde pas les souvenirs, dit-il. Il les digère. Votre Armand est ici, d’une certaine manière. Comme tout ce qui s’approche trop près de sa surface. Il fait partie de la mémoire liquide, maintenant. Mais vous, Émile—vous êtes encore entier. Vous pouvez encore repartir.
— Pourquoi restez-vous, alors ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il tourna la tête vers le lac, et je vis une lueur dans ses yeux, une chose que je ne pus nommer.
— Parce que j’ai fini par comprendre, dit-il. Le blanc sur les cartes n’est pas une ignorance. C’est un territoire. Un royaume qui se nourrit de ceux qui cherchent à le définir. Chaque nom qu’on y inscrit, chaque ligne qu’on y trace, devient une proie. Je suis resté pour enseigner au lac ce que le monde sait—pour lui apprendre la forme des choses. Mais c’est lui qui m’a appris la mienne.
Il tendit la main vers moi.
— Venez, Émile. Laissez-moi vous montrer ce que j’ai trouvé. La carte véritable. Celle que nul n’a jamais osé dresser, parce qu’elle exige qu’on s’y perde pour la comprendre.
Ma main se leva.
Je la vis se lever, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre, et je sentis l’air autour d’elle devenir plus chaud, plus humide, plus réel. La main du père Antoine brillait, à présent, d’une lumière douce qui nimbait ses doigts d’un halo vert.
— NON !
La voix de Bakary déchira le moment. Il se tenait à dix pas derrière moi, les bras écartés, le visage tordu de colère.
— Il n’est pas réel ! cria-t-il. Regardez-le bien, Fournier ! Regardez ses pieds !
Je regardai.
Le père Antoine se tenait toujours sur l’eau, mais à présent je vis ce que je n’avais pas voulu voir : ses pieds ne touchaient pas la surface. Ils étaient au-dessous. En dessous de l’eau opaque, comme s’il se tenait dans une autre dimension, et que seule la moitié supérieure de son corps émergeait du brouillard. Et il n’avait pas de reflet.
Le lac était blanc, opaque, mais autour de lui, à l’endroit où devait se trouver son image, l’eau restait claire. Comme s’il avait bu son propre reflet.
— Il sort de l’eau, dit Bakary, mais il n’est pas de l’eau. Il est de la faim. De votre faim, Fournier. De celle qui vous a amené ici. Il a pris le visage que vous cherchiez, et il le porte comme un appât.
Le père Antoine ne bougea pas. Son sourire resta figé, immobile, parfait—et c’est cette perfection qui me glaça. Aucun homme ne sourit ainsi face à une accusation. Aucune créature vivante ne garde une pose si exacte, si éternelle.
— Il ment, Émile, dit le père Antoine doucement. Le guide craint ce qu’il ne comprend pas. Mais vous, vous êtes un homme de mesure. Un homme de vérité. Vous pouvez voir ce qui est réel.
Je le regardai.
Je regardai Bakary.
Je regardai mes mains. Ma peau était couverte de chair de poule. Je ne me souvenais pas d’avoir mis un pied dans l’eau, mais mes bottes ruisselaient, noires et lourdes de liquide.
Le père Antoine tendit de nouveau sa main.
Une simple clé de laiton y reposait, du genre de celle qui ouvrait les horloges anciennes—les coucous, celles qui abritaient des oiseaux mécaniques et des danseurs de bois.
— Prenez-la, dit-il. Elle ouvre ce que vous cherchez.
L’orage gronda. La foudre frappa de nouveau le lac, et cette fois, l’eau devint noire.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.