Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 23: After the Storm
L’eau se referma sans un bruit. L’homme qui ressemblait à Armand, ou qui aurait pu être Armand, ou qui n’avait jamais été Armand, s’effaça comme une traînée d’encre diluée. Il ne resta que le lac, sa surface de nouveau immobile, vert-de-gris, obstinément vide. Fournier cligna des yeux. Sa main droite était fermée en poing, les jointures blanchies. Il ouvrit les doigts.
Un objet tomba dans sa paume. Petit, froid, métallique.
Une clé en laiton. Vieille. À l’ancienne, avec une tête ouvragée en forme de rosace et un panneton compliqué, comme celles qu’on utilisait pour remonter les coucous des horloges alsaciennes. Elle était sèche. Pas une goutte d’eau.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Henri.
Fournier la retourna. Le métal portait des traces d’usure, des micro-rayures circulaires, comme si on l’avait insérée et tournée des milliers de fois. Il ne la reconnaissait pas. Ou plutôt, il reconnaissait le *type* d’objet, mais pas celui-ci précisément. Une clé de coucou. Chez sa mère, à Nancy, il y avait une horloge à coucou. Mais la clé était en fer, noire, et plus simple.
— Je ne sais pas, dit-il.
— Elle était dans sa main, remarqua Bakary. Celle de l’homme. Il l’a laissée.
— Ou bien c’est lui qui l’a prise, dit Djimon. Sa voix était rauque, comme s’il n’avait pas parlé depuis des heures. C’était presque vrai. Il s’était tu depuis l’apparition, les lèvres closes, son chapelet enroulé autour des doigts. Il le déroula, lentement, et le rangea dans sa poche.
— Je ne l’ai pas prise, dit Fournier. Je n’ai rien pris.
Il regarda sa main. Elle tremblait. Pourquoi tremblait-elle ? Il n’avait pas peur. Ou si, peut-être. Mais ce n’était pas cela. C’était autre chose. Il avait l’impression d’avoir oublié quelque chose, un geste, une seconde, un intervalle de temps dont il ne restait qu’une impression de chaleur, de présence.
La clé pesait dans sa paume. Pas lourd, non. Mais elle pesait.
— Montre.
Henri s’approcha et tendit la main. Fournier hésita une fraction de seconde, puis la lui donna. Henri l’examina minutieusement, la tournant entre ses doigts, la tenant à la lumière mourante du jour.
— Pas de marque. Pas de poinçon. Du laiton ordinaire, mais vieux. Très vieux. Le dessin est artisanal, pas industriel. Quelqu’un l’a faite à la main.
— Elle appartenait à l’homme ? demanda Bakary.
— L’homme n’existait pas, dit Henri. La silhouette, le prêtre, l’apparition — ce n’était pas un homme. C’était le lac. Une image. Une vision.
Il rendit la clé à Fournier. Leurs regards se croisèrent. Henri avait les yeux durs, sans triomphe, sans ironie. Il constatait simplement un fait.
— Les visions ne déposent pas d’objets dans vos mains, dit Djimon.
— Celle-ci l’a fait, dit Henri. Alors soit l’homme était réel, soit…
— Soit quoi ?
Henri regarda le lac. Sa surface était d’un vert profond, presque noir à présent, le ciel s’assombrissant au-dessus d’eux. La tempête était passée aussi vite qu’elle était venue. L’orage avait éclaté, frappé l’eau, et s’était retiré comme un visiteur pressé de partir.
— Soit le lac fabrique des objets à partir de la mémoire.
Le silence qui suivit fut épais. Fournier sentit le poids de la clé dans sa main. Il la serra. Le métal était tiède à présent, à la température de sa chair.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Bakary.
— Réfléchissez, dit Henri. Le lac réfléchit le ciel. Il réfléchit la terre qui l’entoure. Mais ce qu’il réfléchit, ce n’est pas ce qui est réel. C’est du vert. Du vide. Il a avalé la mémoire de son propre reflet. Il ne montre pas le monde — il montre un monde qui n’existe plus, ou qui n’a jamais existé.
Il marqua une pause. Personne ne parla.
— Et si ce qu’il montre n’est pas une illusion, mais un vol ? Si chaque reflet, chaque figure, chaque apparition n’est pas une création, mais une récupération ? L’image d’Armand que vous avez vue n’était peut-être pas fabriquée. Elle était peut-être extraite de votre propre mémoire, Étienne. Volée à votre esprit et projetée sur sa surface.
— Ce n’était pas mon Armand, dit Fournier. Mon Armand n’aurait pas… Celui que j’ai vu était plus grand. Plus droit. Armand marchait voûté, toujours penché sur une carte ou un carnet.
— Alors peut-être ne venait-il pas de votre mémoire, dit Henri. Ou peut-être votre mémoire n’est-elle plus fiable.
La phrase s’enfonça en Fournier comme une lame fine. Il voulut protester, dire que sa mémoire était intacte, qu’il se souvenait de tout — mais c’était faux, et il le savait. Il ne se souvenait plus pourquoi Armand avait entrepris cette expédition. Ce souvenir s’était effacé, comme si on l’avait frotté à la gomme.
— Et ça ? demanda-t-il en levant la clé. Si le lac vole des souvenirs, d’où vient-elle ?
— De vous-même, peut-être, dit Henri. D’un souvenir que vous avez perdu sans savoir que vous l’aviez. Une horloge. Une maison. Une enfance.
Fournier secoua la tête.
— Je n’ai jamais eu de coucou. Ma mère avait une pendule à balancier, au salon. Le coucou, c’était chez ma tante.
Sa voix s’arrêta net. Sa tante. Oui. Chez sa tante Élisabeth, à Colmar. Pendant les étés de son enfance, il dormait dans une chambre au premier étage, sous les toits. Il y avait un coucou au mur. Le mécanisme grinçait dans la nuit, les petits oiseaux jaillissaient à chaque heure avec un bruit de ressort.
Mais la clé ?
Il ne se souvenait pas d’une clé. Et pourtant ses doigts semblaient connaître la forme, le poids, l’équilibre. Ils la tenaient comme on tient un objet familier.
— Vous avez vu de la reconnaissance dans ses yeux, dit Henri. Quand l’homme est apparu, vous ne l’avez pas regardé comme on regarde une apparition. Vous le regardiez comme on regarde quelqu’un qu’on attendait.
— Il ressemblait à Armand.
— Vous l’avez dit vous-même : il ne lui ressemblait pas vraiment. Alors qui attendiez-vous ?
Fournier ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre. La question ouvrait un vide en lui, un espace blanc, une tache vierge dans sa propre carte intérieure.
Le lac restait immobile. Les cairns qui cerclaient ses rives se dressaient en silence, chacun portant son objet : une tasse ébréchée, un soulier d’enfant, une montre arrêtée, une pipe. Des objets. Tous des objets. Comme si chaque personne venue ici avait laissé quelque chose, ou comme si le lac avait pris quelque chose à chacune.
Djimon parla soudain, à voix basse :
— Les prières ne marchent plus. Depuis que nous sommes ici, je les récite et elles ne montent pas. Elles tombent. Dans l’eau. Elles ne reviennent pas.
Il semblait vieilli, les yeux vides, regardant ses mains comme si elles ne lui appartenaient plus.
— L’eau absorbe tout, dit Henri. Les prières. Les reflets. Les souvenirs. Elle prend et elle restitue sous une autre forme. Des objets.
Il désigna la clé du menton.
— Ceci n’est pas une illusion. C’est un souvenir rendu solide. Une mémoire matérialisée. Le lac ne crée rien — il traduit.
— Traduit quoi ? demanda Bakary.
— Ce qu’on lui donne. Ce qu’on lui offre involontairement. Votre anxiété, vos peurs, vos attachements. Toutes les choses que vous portez sans savoir que vous les portez.
Bakary fronça les sourcils et cracha par terre.
— Le lac est une bête qui fouille les poches des vivants.
Henri haussa les épaules.
— Ou un miroir qui ne reflète pas le corps, mais l’esprit. Les diables de votre religion, les esprits de la vôtre — dit-il en regardant Bakary —, les démons, les dieux, peu importe comment vous les appelez. Le principe demeure : quelque chose ici lit dans les hommes.
Fournier serra la clé dans sa main. Le métal entrait dans sa paume, imprimant sa forme dans sa chair. Il regarda le lac. Sa surface était presque lisse à présent, quelques rides à peine, la tempête n’étant plus qu’un souvenir d’eau.
— Si c’est un test, dit-il lentement, il faut que nous le comprenions. Nous ne pouvons pas fuir — nous ne savons pas où aller. Derrière nous, la brousse a déjà refermé la piste. Devant nous, ce lac sans fond. Nous sommes entre les deux.
Il attendit que quelqu’un contredise. Personne ne parla.
— Nous allons attendre qu’il se calme, dit-il. Qu’il redevienne ce qu’il était avant l’orage. Et puis nous le regarderons. Nous le lirons. Nous essaierons de comprendre ce qu’il veut nous dire.
Henri le dévisagea longuement, les bras croisés.
— Et si ce qu’il veut dire est une question ?
— Alors nous y répondrons.
— Nous ne connaissons pas la réponse.
Fournier regarda la clé dans sa main. Sa tante Élisabeth. Le coucou de Colmar. Les étés de son enfance, les après-midi passés à lire les atlas de son père dans le grenier, à tracer des routes imaginaires sur des terres blanches.
— Nous la trouverons, dit-il.
Il rangea la clé dans la poche de sa veste, soigneusement, comme un objet précieux, comme un souvenir que l’on veut garder.
La nuit tomba. Ils mangèrent en silence, installés autour du feu, le dos tourné au lac. Mais ils le sentaient derrière eux, immense et attentif, et aucun d’eux ne se retourna.
Bakary fit le premier quart. Les autres couchèrent. Fournier ne dormit pas tout de suite. Il resta éveillé, la main sur la poche où reposait la clé, à écouter la vibration sourde qui montait des cairns, cette vibration qui semblait épouser le rythme de sa respiration, comme si le lac respirait avec lui, comme s’il apprenait à le connaître.
Au matin, ils découvrirent que toutes les montres s’étaient arrêtées à la même heure. Trois heures trente-trois. Mais ceci est une autre histoire.
Fournier s’endormit enfin, la clé contre son cœur, et il rêva d’un coucou qui n’arrêtait pas de sonner, sans oiseau, sans porte, juste le bruit d’un mécanisme qui tourne à vide, et l’eau verte qui montait entre les lattes du plancher.
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