Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 24: The Clockwork Heart
Il y avait dans l'air du matin une fausse clarté, cette lumière verte qui montait de l'eau comme si le lac respirait. Fournier ouvrit les yeux dans sa tente, la paume moite refermée sur quelque chose de dur et de froid. La clé. La clé de cuivre du coucou de sa tante. Il la serra un instant, cherchant le souvenir de la pendule, la petite porte d'église gravée, l'oiseau mécanique sortant à chaque heure — mais il n'y avait que la sensation du métal, et derrière, un vide net, propre, comme une page arrachée.
Il se leva, remonta sa montre. Elle était arrêtée. Trois heures trente-trois.
Il crut d'abord à un dérèglement de la nuit, à la tempête, à l'humidité. Mais dehors, Henri tenait sa montre à bout de bras, la tournant entre ses doigts comme un insecte mort. Bakary et Djimon étaient assis près d'un feu éteint, leurs visages fermés. Mamadou secouait la sienne contre son oreille. Tous les visages se levèrent vers Fournier quand il sortit, et il compris avant qu'on lui dise rien.
— La même heure ? demanda-t-il.
Henri hocha la tête. — Trois heures trente-trois. Toutes.
Fournier s'approcha du lac. L'eau était d'un calme absolu, un miroir d'étain sombre sous un ciel incolore. Le vert de la veille était plus pâle maintenant, comme dilué. Il regarda sa propre montre, arrêtée, l'aiguille des minutes exactement à mi-chemin entre la demie et l'heure.
— Ce n'est pas une coïncidence, dit-il à voix basse.
— Rien ici n'est une coïncidence, répondit Henri derrière lui. C'est une signature. Quelqu'un nous a fixé une heure. Une heure pour quoi ? Pour quoi faire ?
Djimon parla. C'était si rare que tout le monde se tourna vers lui. Le jeune homme était d'ordinaire silencieux, presque invisible, tapi à l'arrière de la colonne comme un animal de charge. Il tenait sa montre dans ses deux mains noires, avec une douceur que Fournier ne lui avait jamais vue.
— Trois heures trente-trois, dit-il. C'est mon heure.
Le silence se fit. Henri plissa les yeux. — Ton heure de quoi ?
— De naissance. Ma mère me l'a dit souvent. Trois heures et trente-trois minutes, au matin. Juste avant le premier cri du coq. Elle disait que j'étais né dans le silence, entre deux mondes.
Fournier sentit un froid lui monter le long de la nuque. Il ne connaissait pas l'heure de sa naissance. Personne ne la connaissait. Mais Djimon, lui, savait. Et le lac y avait accès.
— Ce n'est pas l'heure de ma montre, dit Bakary d'une voix sourde. J'ai pris celle d'un mort, sur la piste. Elle n'a jamais servi. Elle s'est arrêtée quand même à trois heures trente-trois.
— Le lac ne connaît pas l'ancien propriétaire, dit Fournier lentement. Il connaît ceux qui la portent.
Il sentit le regard de Djimon posé sur lui, plus pesant qu'aucun mot. Les cailloux alignés autour de l'eau — les cairns et leur unique objet — vibraient à peine, portés par un souffle que lui seul semblait entendre, un murmure à la fréquence exacte de sa respiration.
— Ce n'est pas un hasard non plus, dit-il. Djimon naît à trois heures trente-trois, et toutes les montres s'arrêtent à cette même minute. Le lac ne sonde pas les objets. Il sonde les hommes. Il cherche ce qui vous est propre. Ce qui vous appartient en propre, profondément.
Il retourna vers le camp, les autres le suivirent avec des regards tendus. Il ouvrit son carnet — l'un des derniers intacts, à couverture de toile verte — et déchira quatre pages, les distribua d'un geste qui se voulut ferme mais que sa main trahit en tremblant.
— Nous écrivons chacun pour qui nous cherchons. Le nom. Le lien. La raison.
Henri fronça les sourcils. — Émile, nous savons tous pourquoi nous sommes ici. Vous cherchez Armand. Je cherche à tracer des routes nouvelles pour l'institut. Bakary est notre guide. Ces hommes vous escortent pour l'argent, pas pour une cause perdue.
— Et pourtant vous vous êtes arrêtés à cette heure, dit Fournier. Tous. Le lac ne butine pas dans nos intentions de surface. Il pioche plus profond. Il faut bien lui donner quelque chose. Sinon il prendra tout.
Henri ne répondit pas. Il saisit une page, chercha un crayon dans sa veste. La pointe hésita un long moment au-dessus du papier.
Djimon s'était assis à l'écart, les jambes repliées. Il ne regardait pas sa feuille. Il regardait le lac.
— Je ne sais pas écrire, dit-il sans expression. Vous voulez que je fasse quoi ? Une marque ? Un signe ?
Fournier s'approcha de lui, s'accroupit à sa hauteur. — Alors tu me diras, et j'écrirai pour toi. Qui cherches-tu ? Ou qu'est-ce que tu cherches ?
Le visage de Djimon était sculpté dans la patience, cette qualité immense des hommes qui n'ont jamais rien possédé et qui savent tout attendre. Il regarda Fournier avec des yeux très blancs dans la lumière crue.
— Je cherche la maison où je suis né. On dit que c'est de l'autre côté du lac. Après l'eau, les vieux racontent qu'il y a une terre où les cases ont des portes, de vraies portes, qui se ferment. Je veux voir une porte qui se ferme. Juste une fois.
Fournier écrivit la phrase. Pas un nom. Mais c'était bien plus précis qu'un nom. Il posa sa propre page sur ses genoux. Sa main hésita. Le nom de son maître restait suspendu dans sa tête comme un fruit trop haut, il pouvait voir la branche, le feuillage, mais le mot lui-même n'était qu'une forme au contour flou.
*Armand*. Le nom vint. Puis la date qu'il cherchait avec lui. Puis le pourquoi.
Sa main s'arrêta au-dessus de la ligne. Qu'est-ce qui amenait Armand ici ? Qu'est-ce qui avait poussé son maître à traverser trois mille milles de savane et de fièvre pour atteindre un lac qui ne figurait sur aucune carte, un lac que Fournier reconnaissait désormais comme la forme exacte du blanc sur sa carte de l'institut ? Il le savait hier. Il l'avait su pendant vingt ans. Mais maintenant, entre le souvenir et sa bouche, il y avait de l'eau. De l'eau opaque. Un vert.
Il posa le crayon.
— Je ne peux pas, murmura-t-il.
Henri le regardait, sa propre page déjà couverte d'une écriture dense et serrée. — Vous ne pouvez pas quoi ?
— Écrire pourquoi il cherchait. Je l'ai oublié. Pas le nom. Pas le visage. La raison.
Le silence retomba parmi eux. Bakary, qui n'avait pas pris de page, observait le lac avec une colère froide. Puis il leva la main, lentement, et désigna l'eau. La surface entière avait changé.
Ce n'était plus un miroir. C'était une vitre, sous laquelle plusieurs couches d'images s'enfonçaient en profondeur, comme les strates d'un sédiment. Et au centre, à l'endroit exact où la carte blanche aurait dû avoir son nom, une spirale se formait. Petite d'abord. Puis large. L'eau commençait à tourner.
Fournier regarda sa propre montre, toujours arrêtée à trois heures trente-trois. Il releva les yeux. Le tourbillon achevait de dessiner une figure sur le lac, une figure qui n'était pas une forme naturelle, mais quelque chose de net et de gravé, comme sur une carte. Une signature.
Il reconnut la forme. Il l'avait tracée lui-même, la veille, dans le blanc de la carte lorsque sa main avait désobéi et écrit son propre nom.
La spirale dans l'eau dessinait ce nom, en grandes lettres sombres, tournoyant lentement à la surface. ÉMILE. Puis, sous les lettres, quelque chose montait des profondeurs, vêtu de drapé vert, une silhouette qui n'était ni vraiment Armand, ni vraiment un homme.
La main de Fournier lâcha le papier. Le carnet tomba dans le sable. L'eau commençait à monter, presque imperceptiblement, sur la berge.
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