Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 25: The Turning of the Water
L’eau montait déjà autour des jambes de la tente quand la première feuille de papier se décolla des doigts d’Henri. Le vent ne soufflait pas. Le papier s’éleva pourtant, comme soulevé par une main invisible, et tomba dans l’eau noire à trois mètres du rivage.
— Mes notes ! cria Henri.
Il fit un pas vers le lac. Fournier l’attrapa par l’épaule.
— N’y va pas.
Le lac n’était plus un miroir. Il bouillonnait lentement, une rotation paresseuse qui s’accélérait sous la surface, entraînant des feuilles mortes, des brindilles, des graviers dans un cercle de plus en plus net. Au centre, l’eau se creusait. Un entonnoir. Un tourbillon qui s’élargissait, avalant la lumière du matin.
— Reculons, dit Bakary. Maintenant.
Il avait déjà saisi son sac et reculait vers les rochers qui bordaient la rive nord, un affleurement de granit qui surplombait le camp de quelques mètres. Djimon suivit sans discuter. Fournier hésita une seconde, les yeux rivés sur le tourbillon — et dans ce creux liquide, il crut voir une forme, une silhouette debout, bras croisés, qui le regardait avec la patience d’un chasseur.
— Fournier ! hurla Henri.
L’eau avait atteint ses chevilles. Pas une vague. Une montée, lente, régulière, comme une marée venue de nulle part. Il courut. Derrière lui, les tentes vacillèrent puis s’abattirent, happées par l’eau qui continuait de grimper, qui léchait déjà les caisses de vivres, les rouleaux de corde, les carnets abandonnés sur la table pliante.
Le voyage vers l’affleurement fut un chaos de pieds glissants et de bretelles de sacs qui cassaient. Mamadou arrivait en dernier, portant la machette et la caisse à instruments de Fournier. Il trébucha sur une racine noyée, tomba à genoux dans une eau qui lui montait à la taille, et lâcha le matériel.
— Laisse ça ! cria Djimon. Laisse, monte !
Mamadou se releva, la caisse dans les bras, et pataugea vers les rochers. Il n’était plus qu’à cinq mètres quand quelque chose lui saisit la cheville.
Il n’y eut pas de cri. Il y eut un hoquet — un son de surprise, pas de douleur. La caisse lui échappa des mains et tomba dans l’eau avec un ploc sourd. Mamadou fut tiré en arrière, le buste rejeté en arrière dans une courbe brutale, et sa tête frappa la surface avec un bruit mou, comme un poing qui frappe un tambour.
— Mamadou ! crièrent plusieurs voix.
Fournier se jeta à plat ventre sur le granit, tendit la main. Mais le courant était trop fort. Mamadou coulait, tournait sur lui-même, les bras battant l’eau sans trouver de prise. Le tourbillon l’attrapa et le fit pivoter. Fournier vit ses yeux — grands ouverts, effarés, mais clairs, lucides — fixés sur les siens. Puis le corps coula, happé en une seconde, et le tourbillon se referma sur lui comme une paupière.
Silence.
L’eau avait cessé de monter. Elle se tenait maintenant à un mètre sous l’affleurement, plane, immobile, parfaitement noire. Aucune ride. Aucune ondulation. Le cercle de bronze des montres brisées, les papiers d’Henri, les caisses de Fournier, même les machettes — tout avait disparu. Et Mamadou.
Personne ne parlait. On entendait la respiration des quatre hommes restants, rauque et courte, et le battement de la vibration des cairns qui montait des pierres, une pulsation sourde qui semblait maintenant épouser le rythme du cœur de Fournier.
— Mamadou, dit enfin Djimon, d’une voix petite, presque un murmure.
Henri était assis, le dos contre un bloc de granit, les mains tremblantes sur ses genoux. Son visage était gris.
— Ce n’était pas le courant, dit-il.
— Non, dit Bakary. C’était elle.
Il était debout, à l’écart, les bras croisés. Son regard ne quittait pas la surface du lac.
— Elle a pris ce qui l’intéressait, dit-il. Elle a pris le sang. Pour faire tourner sa roue.
— Taisez-vous, dit Fournier, encore couché, les doigts accrochés au bord du rocher comme s’il pouvait encore attraper Mamadou.
Bakary ne se tut pas. Il fit un pas vers Fournier.
— Il y a une seule façon d’en sortir, dit-il. Il n’y a qu’une seule façon de passer de l’autre côté ou de revenir où on était. Il faut lui donner un nom. Pas une chose matérielle. Un nom. Ce que tu aimes le plus au monde. Ton frère. Ta mère. Ton village. Toi-même. Il faut le dire à voix haute, face à l’eau, et elle le prend.
Personne ne parla. Djimon se releva lentement, les mains ouvertes devant lui.
— Et si on ne peut pas ? demanda-t-il.
— Alors on reste ici, dit Bakary. Et elle finit par prendre.
La vibration monta d’un cran. L’eau du lac trembla à peine, un frisson de surface que Fournier sentit dans ses dents. Sur son avant-bras, les marques de la montre cassée semblaient lire une autre heure — une heure qui n’existait pas.
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