Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 26: After the Drowning
L'eau s'était retirée aussi vite qu'elle avait monté, laissant derrière elle une boue grise et des débris tordus. Le camp n'existait plus. Les tentes gisaient comme des carcasses trempées, les caisses de provisions éparpillées sur cinquante mètres de rive. Personne ne parlait. Le silence pesait plus lourd que l'humidité qui collait aux vêtements.
Fournier s'assit sur une pierre plate, les mains sur les genoux. Il regardait l'endroit où Mamadou avait disparu. L'eau était calme maintenant, parfaitement lisse, comme si rien ne s'était passé. Cette placidité lui parut pire qu'une menace.
Henri s'approcha, ses vêtements dégoulinant. Il ne dit rien, mais son regard parcourait la même étendue d'eau. Son carnet de notes pendait à sa ceinture, détrempé, les pages gonflées et illisibles.
« On doit construire un cairn », dit Bakary.
Sa voix était étrangement posée. Il se tenait à quelques mètres du bord, face à l'eau, les bras croisés. Il n'avait pas aidé à repêcher les provisions. Il n'avait pas cherché le corps. Il fixait l'endroit où Mamadou avait coulé avec une intensité que Fournier ne savait pas interpréter.
Djimon sortit de l'eau, ruisselant, les mains vides. Il avait plongé à trois reprises. Trois fois il était remonté sans le corps.
« Le courant le garde », dit-il simplement.
— Non, dit Bakary. Le lac ne rend jamais ce qu'il prend. Pas les corps.
La manière dont il dit cela, sans emphase, sans drame, glaça Fournier plus que n'importe quel cri. Bakary savait. Il avait toujours su ce que ce lac pouvait faire.
« Un cairn, répéta Bakary. On doit lui bâtir une mémoire en pierres. Avant que le lac ne la prenne aussi. »
Henri se releva d'un bond. « Pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt ? Tu savais que cette eau tue ! Tu savais et tu nous as laissés camper ici ! »
Bakary tourna lentement la tête vers Henri. Son visage était impassible, mais ses yeux portaient une fatigue ancienne.
« J'ai dit qu'il fallait donner un nom. Vous avez tous cru que c'était une métaphore. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le précédent.
Djimon s'était accroupi près de la rive, le regard perdu sur la surface immobile. Fournier le rejoignit. Il s'accroupit à côté de lui, sentant à peine la douleur dans ses genoux fatigués.
« Tu le connaissais ? » demanda Fournier à voix basse.
Djimon hocha lentement la tête. « Mamadou est venu avec moi depuis Djenné. Nous avons marché ensemble depuis les marais. Il cherchait sa femme. Elle est entrée dans l'eau il y a trois ans, que son âme soit en paix. »
Fournier ferma les yeux. « Il cherchait un nom. »
— Oui. Toujours le même nom. Tous les jours depuis trois ans, le même nom.
Une crampe froide serra la poitrine de Fournier. Mamadou était mort parce qu'il avait donné son nom à l'eau. Parce qu'il avait détesté autre chose que ce qu'il aimait le plus. Parce que le lac lui avait pris ce qu'il avait de plus précieux et l'avait ensuite pris lui-même.
La logique se déployait avec la précision d'un théorème, implacable.
« Bakary, dit Fournier en se relevant avec effort. Tu dis que pour traverser, il faut abandonner le nom de ce qu'on aime le plus. »
Bakary ne se retourna pas. « Oui.
— C'est ce que fait le lac ? Il prend ce qu'on aime pour le garder ?
— Le lac ne prend rien. Il échange. »
La formule était si simple, si terrifiante, que Fournier sentit le sol se dérober sous ses pieds. Ce n'était pas un vol. C'était un paiement.
Il recula instinctivement, comme si la rive elle-même pouvait lui demander sa taxe.
Henri avait commencé à ramasser des pierres sans un mot. Des galets de tailles variées. Il les disposait en cercle maladroit. Ses mains tremblaient.
« Je ne peux pas, dit-il soudain, la voix cassée.
— Peux pas quoi ? demanda Djimon.
— Je ne peux pas construire ce cairn. J'ai peur que... »
Il s'arrêta. Sa main se serrait sur un rocher si fort que ses jointures blanchirent.
« Quoi ? » insista Fournier.
Henri laissa tomber la pierre. Il se laissa tomber sur les genoux dans la boue, le visage entre les mains. Il pleurait. De gros sanglots silencieux qui lui secouaient les épaules comme des hoquets.
Fournier n'avait jamais vu Henri pleurer. En six années de collaboration, de nuits arctiques, de déserts et de tempêtes, jamais. Henri était le roc, celui qui ne cédait jamais au désespoir.
« Je ne cherchais pas le passage, dit Henri dans ses mains. Je ne cherchais pas les sources, ni les tribus, ni le golfe.
— Alors quoi ? »
Henri releva la tête. Ses yeux étaient rouges, gonflés, mais pour la première fois depuis des semaines, Fournier les trouva parfaitement limpides.
« Je voulais écrire ce livre. Le grand récit de l'expédition vers l'inconnu. Celui qui ferait de moi un nom parmi les écrivains voyageurs. »
Fournier resta figé.
« C'est tout ? demanda-t-il sans colère.
— Tout, oui. Toute ma vie, j'ai collectionné les notes, les croquis, les observations. Je me préparais. Et quand tu es revenu avec ton projet, j'ai vu la matière. J'ai vu la page.
— Une page, répéta Fournier.
— Une page. La première. Celle qui commence par "Lorsque je quittai Marseille en cette année de grâce...". Voilà ce que j'aime. Pas la découverte. La phrase. »
Le rire qui échappa à Fournier fut amer. « Tu es venu jusqu'ici pour écrire une phrase. »
— Pour écrire *une bonne* phrase. La première du premier chapitre. Celle qui justifierait trois ans de ma vie.
Henri se mit à rire à travers ses larmes, un rire brisé qui ressemblait à un hoquet. « Alors oui, je peux abandonner ce nom. Je l'abandonne ici, maintenant. Elle ne sera jamais écrite, cette phrase. Et si je survivais, je n'aurai plus rien à dire. »
Il dit cela sans tragédie, avec une étrange douceur, comme s'il avait tourné une page lui-même.
« Je n'ai rien, dit Fournier. Je ne peux rien abandonner. »
Djimon s'approcha, un galet sombre entre les mains. « Tu as ta carte. Ton travail. L'Institut. »
Fournier secoua la tête. Le mot ambition venait de mourir sur ses lèvres. C'était faux. C'était trop simple. L'ambition n'était qu'un contenant vide. Ce qu'il aimait était plus profond, plus enfoui.
Mais il ne trouvait pas le nom.
« Et toi, Bakary ? demanda-t-il. Tu dis que tu ne peux pas. Pourquoi ? »
Bakary se tourna enfin. Son visage était fermé comme un coffre.
« Parce que le nom que je dois abandonner n'est pas le mien. C'est celui de mon fils. Il est mort avant de naître. Si je l'abandonne, il n'aura jamais été. »
La phrase tomba comme une pierre dans l'eau.
Bakary reprit, plus bas : « Ma femme est morte en le mettant au monde. Le lac venait de nous prendre notre troupeau. Nous traversions vers le sud. Elle m'a donné le garçon, puis elle est partie. Et moi j'ai porté le corps de mon fils jusqu'à un arbre mort, et je l'ai enterré là, et j'ai prononcé son nom chaque jour depuis.
— Quel nom ? demanda doucement Djimon.
— Je ne le dirai pas. Si je le dis, je commence à l'abandonner. »
Le silence revint. Quatre hommes courbés sur une étendue d'eau qui contenait leurs morts et leurs secrets.
Fournier se baissa lentement et ramassa une pierre. Une pierre lisse, blanche, veinée de gris. Il la posa au centre du cercle qu'Henri avait commencé.
« On lui bâtira ce cairn, dit-il. Et on y déposera nos mots sans les offrir à l'eau. »
Les trois autres le regardèrent. Puis Djimon ramassa une pierre, puis Bakary, puis Henri.
Le cairn crût en silence, pierre après pierre, sur le rivage gris. Le vent s'était levé, lavant l'air de l'orage.
Quand le dernier moellon fut posé, les quatre hommes restèrent debout devant la tombe improvisée, sans prière, sans chant, seulement présents.
C'était pour cette présence que nul nom n'était requis.
Bakary s'agenouilla. Il posa la main sur la pierre du sommet, ferma les yeux. Quand il les rouvrit, des larmes sèches marquaient ses joues, comme des lits de rivières abandonnés.
« Demain, dit-il simplement. Demain nous parlerons du passage. »
Henri s'assit sur le sol détrempé, épuisé. Fournier resta debout, regardant l'eau et l'envahissant d'une colère sourde.
Le lac scintillait, innocent, calme, sans mémoire.
Sans noms.
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