Lumen Reads

Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 4: Into the Pale

La caravane s’ébranla à l’aube, longeant la berge nord du Niger jusqu’à ce que le fleuve se rétrécisse en un couloir d’eaux blanches. Émile marchait en tête, le sextant à la main, le regard fixé sur l’horizon. Il connaissait ce point, l’avait marqué sur ses cartes une douzaine de fois. La dernière cataracte. Au-delà, la page blanche.

Il planta le drapeau tricolore dans un sol rouge et craquelé, puis sortit son carnet. Ses doigts tremblaient légèrement — fatigue, se dit-il. Il nota les coordonnées : 13°42’ N, 4°18’ O. Le chiffre lui sembla faux aussitôt écrit. Mais le carnet montrait le même nombre, encre fraîche.

Henri s’approcha, épongeant son front. « Nous y sommes. La fin du monde connu. »

« Le commencement du monde à connaître », corrigea Émile. Mais sa voix manquait de conviction.

Bakary, le guide, resta à l’écart. Il observait le drapeau, puis la ligne d’arbres au-delà, et ne bougeait pas. Ses épaules tendues formaient un angle hostile.

Émile le rejoignit. « Nous partons. »

« Toi, tu pars. Moi, je retourne au village. »

« Nous avions un accord. »

« L’accord s’arrête où la terre sait encore son nom. » Bakary cracha dans la poussière. Il parlait bas, comme si quelque chose pouvait l’entendre. « Mon père a parlé de cette terre. Il l’appelait *la terre qui avale les noms*. Ceux qui y entrent, même s’ils en ressortent vivants, ne se souviennent plus du nom de leur mère, du nom de leur dieu, du nom de leur propre visage. »

Henri rit, un rire court, sans joie. « Des contes de vieillards pour effrayer les enfants. »

« J’ai vu trois hommes revenir de là, répondit Bakary d’une voix égale. Ils disaient être allés chercher de l’or. Ils ne se souvenaient pas de leur propre village. Ils ont demandé où était le fleuve, alors qu’ils en sortaient. Un homme a pleuré la mort de son frère — son frère marchait à côté de lui, vivant, et il ne le reconnaissait pas. »

Émile sentit une piqûre froide dans sa poitrine. Les notes de Boothby, les témoignages de soldats récupérés, la phrase écrite en son écriture : *ils viennent de l’autre côté de la carte*. Il réprima un frisson.

« Je te paie double pour la traversée, dit-il. Triple. »

Bakary croisa les bras. « Tu ne peux pas payer ce que tu ne pourras pas te rappeler avoir promis. »

« Alors je te paie maintenant. » Émile sortit une bourse de sa ceinture, la lança. Le guide la rattrapa, la soupesa, mais ne la rangea pas. Il regarda le marabout qui patientait à quelques mètres, les yeux plissés.

« Je t’accompagne, mais pas pour ton argent. » Sa voix devint plus grave. « J’ai entendu cette terre appeler les noms de mes morts. Mon tour viendra. Je veux voir de quoi elle se nourrit avant qu’elle ne m’atteigne. »

Il plia la bourse en deux, la glissa dans son pagne sans la regarder.

La troupe franchit la ligne invisible que formait le drapeau et s’enfonça dans la savane du pays mandingue. Le soleil montait lentement d’un ciel vitreux. La végétation, d’abord rare et brûlée, se resserra en une brousse dense et verte, traversée d’herbes hautes où glissaient des lézards et parfois quelque chose de plus gros qu’on devinait à peine.

Henri marcha à côté d’Émile. « Ce guide. Il croit vraiment à ces histoires ? »

« Il a vu des choses. Il ne ment souvent pas. »

Henri le dévisagea. « Vous non plus, vous ne mentez souvent pas », dit-il, et le silence qui suivit fut lourd.

Émile savait ce que Henri voulait dire. Mais il n’avait pas l’énergie de répondre. Depuis la sortie du village, il se surprenait à chercher dans sa poche le journal qu’il savait bien avoir dans son sac. Chaque fois il fallait un effort conscient pour se rappeler où il se trouvait. Chaque fois, la mémoire revenait comme une marée hésitante.

Le terrain monta légèrement. La brousse s’éclaircit, et ils émergèrent dans une petite clairière où se dressait, isolé, spectaculaire : un baobab. Énorme. Vieux de plusieurs siècles peut-être. Un de ces géants ventrus que les villages respectaient comme des raconteurs — car on savait leur âge aux cicatrices de leur écorce.

Mais celui-ci n’avait pas les gravures d’animaux ou de cases que l’on faisait souvent au seuil d’une communauté. Sur son tronc gris-beige, en relief, s’entrelaçait un labyrinthe de lignes profondes qui tournait sur lui-même en spirales minuscules, un dessin sans entrée ni sortie.

Émile s’arrêta, fasciné. Il sortit son carnet — il constata qu’il l’avait déjà dans la main sans se rappeler l’avoir pris — et esquissa le motif. « C’est une carte. Regardez. Ça pourrait être le fleuve, ici, les méandres… »

« Ça ne ressemble à aucune carte que j’ai vue », dit Henri. Il avait les mâchoires serrées. « Et ça n’est pas vieux. Regardez la netteté des arêtes : ça a été sculpté récemment. Il y a quelques jours. Quelques heures peut-être. »

Bakary s’approcha doucement, tendit la main. Son index suivit une ligne de l’arbre, lentement, comme s’il lisait du Braille. Puis il retira la main avec une brusquerie sourde.

« Ce signe », dit-il, la voix altérée. « Je l’ai vu sur la porte des maisons des trois hommes qui sont revenus. Chez chacun d’eux. Ils l’avaient gravé, comme des enfants grattent un scarabée sans savoir pourquoi. Ils disaient que la terre le leur avait montré. »

« Quelque chose vous avez vu aux environs de ce type de symbole ? » insista Henri.

Bakary ne répondit pas. Il regardait le tronc, puis la brousse au-delà, avec une attention trop aiguë. Il fit signe qu’il voulait partir. « Nous bougeons. »

Émile referma son carnet. La forme du labyrinthe flottait encore sous ses paupières. Il s’aperçut, sans surprise, qu’il était déjà en train d’oublier les détails du gravage — mais que la direction générale, les entrelacs, restait gravée en lui avec une intensité douloureuse. Il se força à mémoriser chaque courbe, chaque nœud.

« Nous pourrions suivre cette sculpture », proposa Henri en désignant une tangente qui semblait s’étendre au-delà du tronc, vers le nord-ouest. « Elle indique peut-être la route. »

Émile hocha la tête, soulagé de ce semblant de décision.

Ils repartirent. Émile gardait le regard fixé sur la brousse. À moins de dix mètres, sans qu’il eût entendu le moindre bruissement, le baobab avait disparu.

Il cligna deux fois, puis pensa : *Nous avons tourné une colline. Il est caché derrière. C’est tout.*

Mais il connaissait la géométrie de la clairière. Il n’y avait pas de colline.

« Henri, dit-il avec effort. Le baobab — vous le voyez encore où nous étions ? »

Henri se retourna. Son visage se figea. « Je ne… » Il s’arrêta. « Rien. Il est derrière la courbe. » Mais sa voix ne contenait aucune certitude.

Bakary, à l’écart, murmura quelque chose dans une langue qu’Émile ne comprenait pas, en traçant du pouce le signe du labyrinthe sur son propre sternum.

Ils continuèrent.

Quelques heures plus tard, lorsque Émile déplia sa carte topographique pour vérifier le cap, il fut pris d’un vertige froid. Le quadrillage des lignes de crêtes et de rivières s’arrêtait net, remplacé par une zone uniformément blanche, sans le moindre point d’encre. Pas un nom, pas une courbe de niveau. Rien.

Il avait tracé cette carte lui-même. Il le savait. Et pourtant, il ne se rappelait plus ce qu’il y avait dessiné. L’étain était lisse, innocent, précis — comme s’il avait été fabriqué ainsi, avec cette absence en son centre.

Henri le vit, se pencha. Un muscle de sa mâchoire tressaillit. Il ne dit rien, mais son regard allait de la carte au visage d’Émile.

Le silence qui les entourait n’avait plus de qualité naturelle. Sous leurs pieds, très bas, Émile crut percevoir une vibration — un battement régulier, comme un tambour enfoui que l’on aurait frappé de loin, de l’autre côté du monde. Il regarda ses mains.

Sous l’ongle de son pouce droit, il vit une trace de terre rouge. Il ne se rappelait pas avoir touché le sol.