Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 31: The Row to the Void
L’eau était noire, et la pirogue l’était aussi, taillée dans un bois que Fournier ne reconnaissait pas. Il sentait encore le poids du regard de Henri sur sa nuque, ce mélange de colère et de mise en garde qu’il avait vu briller dans ses yeux quand il avait pris la pagaie.
« Reviens », avait dit Henri, pas comme une prière, mais comme un ordre. Fournier n’avait pas répondu. Il avait poussé la pirogue sur l’eau plate, et le silence avait avalé le bruit de la terre.
Il pagayait depuis une heure, ou peut-être une minute. Le temps n’avait plus de dents. Derrière lui, la rive n’était pas devenue floue — elle avait disparu. Non pas noyée dans une distance progressive, mais effacée, comme si quelqu’un avait gommé une ligne sur une carte. Devant lui, il en était de même.
Il n’y avait plus de ciel. Plus d’eau, à proprement parler. Il y avait un espace gris, infini, et la pirogue qui flottait au centre de rien.
Chaque coup de pagaie soulevait une goutte qui retombait sans éclat, et l’écho lui revenait trop tard, ou trop tôt, comme si le lac avait ses propres règles d’acoustique. Une ou deux fois, Fournier crut entendre sa propre respiration lui revenir en double, décalée d’une demi-seconde, et il se força à ne pas écouter.
Dans sa poche, la pierre que Djimon lui avait confiée était chaude contre sa cuisse, presque brûlante. Il sortit l’astrolabe de sa chemise, le métal froid soudain comme une saignée. L’aiguille ne tremblait plus. Elle pointait droit vers le bas, figée, sans hésitation.
« Vers les profondeurs », murmura-t-il. Sa voix tomba comme une pierre et ne fit pas d’ondulation.
Il pagaya encore. Il ne savait pas pourquoi. Peut-être parce que s’arrêter, c’était admettre qu’il était perdu. Or il devait avancer. C’était la seule vérité qu’il gardait fermement : avancer. Vers Armand. Vers la vérité sur son propre mensonge.
L’eau devint plus claire, non pas en apparence mais en sensation. La pirogue glissait mieux. Ses pensées, aussi, devenaient plus légères — un glissement dangereux. Il sursauta en constatant qu’il avait oublié le nom de Bakary. Un vide net, propre, chirurgical. Il serra les mâchoires jusqu’au point de douleur, et le nom revint, d’un coup, comme un objet tombé de son étagère.
C’est alors qu’il regarda par-dessus le bord.
L’eau n’était plus opaque. Elle était vitreuse, polie, sans une ride — un verre posé sur un tableau sombre. Et sous elle, à une profondeur qu’aucune géométrie ne pouvait nommer, il y avait une ville.
Son souffle le quitta.
Les toits d’ardoise s’étendaient sous la surface, parfaitement conservés. Des clochers d’église, des ruelles en courbes et en angles droits, des places entières avec leurs fontaines asséchées, la pierre rongée non par l’eau mais par quelque chose de plus ancien. Il vit un marché — les étals de bois encore dressés, des paniers tombés, une roue de charrette posée contre un mur.
Des fenêtres éteintes le contemplaient en silence.
Fournier n’avait pas bougé, mais la pirogue continuait d’avancer, portée par un courant qu’il ne sentait pas. Il reconnut les boulevards. La Seine — une rivière sous une rivière. Le pont qui la traversait, avec ses arches massives et sa statue qui tenait encore un objet qu’il ne pouvait distinguer.
Paris. Il regardait les rues submergées de Paris, taillées dans une eau qui était moins de l’eau qu’un souvenir épais et inextinguible.
Mais quelque chose n’allait pas. Les enseignes — peintures sur pierre, plaques de bronze, lettres ciselées dans le bois — étaient toutes écrites dans une langue qu’il ne lisait pas. Des angles, des boucles, des empattements bizarres. Une parabole écrite par un fou. Les noms des rues, les noms des boutiques, tout était autre.
La pirogue ralentit, s’arrêta au-dessus de la place où il avait joué enfant. Il le savait. Il le savait avec une certitude qui ne venait pas de la raison mais de la chair. Sa main toucha l’eau. La surface se replia comme une membrane, et l’antique glait lui répondit.
Une voix, où plutôt l’écho d’une voix — la sienne, ou celle d’Armand, ou celle de quelqu’un qu’il n’avait jamais été — prononça un seul mot dans sa tête, et il le comprit sans qu’il soit prononcé : *descends*.
L’astrolabe tourna dans sa main, lentement, puis vite, puis sans que son pouce eût jamais actionné quoi que ce fût, il s’ouvrit par un mécanisme qu’il n’avait jamais remarqué. À l’intérieur, une aiguille minuscule dessina un cercle complet, puis se brisa. L’objet entier se détacha de ses doigts, flotta dans l’air suspendu, et tomba.
Il plongea vers la ville engloutie, une étincelle dorée qui traça une ligne verticale dans l’eau sombre.
Fournier se leva dans la pirogue, et le canot tangua une seule fois. Il le vit atteindre un toit, le traverser comme un fantôme, et disparaître dans une ruelle qu’il reconnaissait de trop de rêves. Le sillon de lumière resta un instant visible, puis s’éteignit.
Il resta debout, les bras ouverts, les genoux fléchis par un instinct de marin qu’il n’avait jamais possédé. Et alors — sans un bruit, sans une éclaboussure, fait d’un accident délibéré plus ancien que sa volonté — la pirogue se retourna.
L’eau dans sa bouche. Le poids du ciel gris. Et rien d’autre.
Et le monde se referma sur lui comme un poing.
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