Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 32: The City Underneath
L'eau ne le saisit pas comme une noyade. Elle l'enveloppe, dense et douce, et quand Émile ouvre les yeux, il ne suffoque pas. Il respire. L'air vient par petites gorgées, ou peut-être est-ce autre chose — l'eau elle-même, filtrée, devenue souffle. Ses poumons se gonflent sans douleur, sa poitrine se soulève, et la panique qui avait noué sa gorge se dénoue d'elle-même, remplacée par une curiosité engourdie.
Il flotte un instant, les bras écartés, le regard tourné vers le bas. La lumière est pâle, venue de nulle part, comme celle d'un ciel couvert vu à travers un verre dépoli. Et là, sous lui, s'étend la ville.
Elle est intacte. Les toits d'ardoise, les cheminées de briques, les clochers effilés — tout est à sa place, mais tout est mort. Les vitres des fenêtres sont noires. Les portes sont closes. Les réverbères, des silhouettes de fonte, n'ont jamais porté de flamme. La ville repose au fond du lac comme un corps au fond d'un lit, propre et froid.
Émile bat des pieds et descend. Ses vêtements alourdissent sa chute, mais il ne cherche pas à lutter. Il laisse la gravité le porter vers les toits, puis entre eux, dans l'écart d'une rue étroite. Ses bottes touchent les pavés avec un bruit sourd qui ne résonne pas. L'eau ici est immobile, sans courant.
Il se redresse et regarde autour de lui.
La rue ressemble à celles de Paris. Les façades ont le même crépi, les mêmes volets verts ou gris, les mêmes enseignes de fer forgé au-dessus des boutiques. Mais les lettres sont fausses. Elles ont la forme de lettres — des pleins et des déliés, des courbes et des hampes — mais elles ne disent rien. Aucune langue connue. Du grec vu en rêve, du latin déformé par la fièvre. Émile s'approche d'une plaque fixée au coin d'un mur et la touche du doigt. Le métal est froid, mais les reliefs sont nets. Il suit chaque caractère du bout de l'index, cherchant en vain un souvenir, une correspondance, un sens. Rien.
Il laisse retomber sa main et marche. Ses pas soulèvent de petits nuages de vase qui retombent aussitôt, comme des pensées trop lourdes pour s'élever.
"Paris", murmure-t-il, et sa voix sort de sa bouche en une bulle qui monte lentement, toute droite, jusqu'à disparaître dans la clarté au-dessus de lui.
Non. Pas Paris. Une copie de Paris, une ville sœur, la jumelle morte d'un original vivant. Les proportions sont justes, les matériaux plausibles, mais quelque chose cloche — un décalage d'un degré dans l'angle des toitures, une fenêtre qui devrait être au premier étage et se trouve au second, une rue qui tourne à gauche quand elle devrait continuer tout droit. Émile connaît ces rues. Il les a cartographiées mille fois dans ses carnets, dans ses rêves, dans les récits de sa propre enfance. Mais ici, tout est déplacé d'un cran, comme si la ville avait été reconstruite de mémoire par quelqu'un qui n'y avait jamais mis les pieds.
Il avance. Chaussée de la Seine — il reconnaît le nom, non par l'écriture, mais par la largeur de l'artère, la courbure du quai. Il cherche le fleuve, mais il n'y a pas de fleuve. À la place, un lit asséché, une étendue plate de limon gris où des péniches échouées reposent sur le flanc, leurs chaînes tendues vers le vide.
Un mouvement. Au loin, entre deux immeubles, une silhouette. Elle est debout, immobile, face à lui.
Émile s'arrête. Son cœur bat plus fort, et l'eau autour de lui semble frémir. Il cligne des yeux. La silhouette avance lentement, sans hâte, comme quelqu'un qui a tout le temps du monde et ne sait plus quoi en faire. Elle est vêtue de noir, une soutane, et porte un chapeau à large bord qu'il connaît bien.
Le visage se précise à mesure qu'il approche. L'âge. Les rides. Le menton volontaire. Les yeux gris, usés par trop de confessions et trop de silences.
"Père Antoine", souffle Émile.
Sa voix passe à travers l'eau comme un écho, sans force. Le prêtre s'arrête à quelques pas de lui et le regarde. Ses traits ne trahissent ni surprise ni soulagement. Il a l'air las, comme s'il marchait depuis des années et savait qu'il lui restait encore longtemps à marcher.
"Émile." La voix du prêtre est normale, claire, presque trop nette dans ce monde sourd. "Tu es venu."
Émile secoue la tête, incrédule. "Vous êtes — je vous ai vu mourir. À Tombouctou. La fièvre vous a pris en trois jours, je vous ai enterré moi-même."
Le prêtre incline légèrement la tête, un geste d'acquiescement qui ressemble à l'absolution. "Je suis mort, oui. Mais le lac ne distingue pas toujours le mort du vivant. Il garde ce qu'on lui donne, et il garde tout."
"Vous êtes un souvenir ?" demande Émile. "Une image ?"
Le Père Antoine sourit, et pour la première fois, son visage s'anime d'une chaleur que la mort n'a pas entamée. "Je suis celui qui se souvient d'avoir été le Père Antoine. Que cela suffise ou non, je ne saurais le dire. Viens."
Il tourne les talons et commence à marcher le long de la chaussée vide. Émile hésite une seconde, puis le suit. Ses bottes font des bruits mats sur les pavés moussus d'une verdure inexistante — une simple teinte, un souvenir de mousse.
Ils passent devant des boutiques dont les devantures sont couvertes d'objets familiers : des balances de cuivre, des rouleaux de tissu, des livres. Tout est en place, rien n'a bougé. Mais tout est illisible. Les couvertures des livres portent des titres que ses yeux refusent de déchiffrer, des mots qui se dérobent comme des poissons dans une eau trouble.
"Pourquoi ne puis-je rien lire ?" demande Émile. "Je parle six langues, j'en déchiffre dix de plus. Ce n'est pas une écriture étrangère, je le sens. C'est une écriture que je devrais pouvoir lire, et qui me refuse."
Le Père Antoine ne se retourne pas. "Le lac ne copie pas. Il déforme. Il ne garde que la forme des choses, jamais leur sens. Tu reconnais les rues, n'est-ce pas ? Et pourtant, tu ne saurais dire où elles mènent. Il en va de même pour les mots. Ils ont l'air de mots, mais ils ne transportent rien. Le son est resté, la musique aussi. Le sens, lui, est une autre affaire."
Ils tournent dans une rue plus étroite, bordée de maisons à colombages. Émile reconnaît soudain cet endroit — le quartier de son enfance. La maison de ses parents se dresse au bout de la rue, avec sa façade de pierre blonde et sa porte peinte en bleu. Son cœur se serre.
"Vous l'avez vue ?" demande-t-il, la voix plus basse qu'il ne voudrait.
Le prêtre s'arrête et se retourne. Ses yeux, dans la lumière diffuse, semblent étrangement profonds. "La maison ? Oui. Elle est au bout de ce chemin. Mais Émile, je te préviens : ce que tu y trouveras ne sera pas ta maison. Ce sera la forme de ta maison, habitée par l'absence de ceux qui l'ont faite."
Émile serre les poings. L'astrolabe d'Armand pèse dans sa poche, lourd d'un métal qui n'a pas besoin d'air pour exister. "Et Armand ? Mon mentor. Il est ici. Je l'ai vu sur le lac."
Le Père Antoine hoche lentement la tête. "Il est ici, oui. Mais le lac joue avec le temps comme un enfant avec des osselets. Il le fait durer, le retarde, l'emmêle. Armand est ici, mais je ne peux pas te dire s'il est venu ici avant toi ou après toi. Peut-être n'est-il pas encore arrivé. Peut-être t'attend-il depuis des années."
"Montrez-moi où il est", dit Émile.
Le prêtre le regarde longuement, puis il soupire. Ce soupir traverse l'eau comme un dernier souffle, et quelque chose s'adoucit dans son visage. "Très bien. Mais souviens-toi : ce lac garde tout ce qu'on lui donne, et il ne rend jamais la même chose qu'il a reçue."
Il reprend sa marche, empruntant une rue qui monte légèrement vers un bâtiment aux fenêtres hautes et cintrées. Une église, ou quelque chose qui en tient lieu. La façade est ornée de sculptures, mais les visages des statues sont lisses, sans traits, comme des œufs de pierre posés sur des épaules.
Émile suit le prêtre jusqu'au porche. Le battant de bois est entrouvert, et par la fente s'échappe une lueur grise, la seule lumière qu'il ait vue dans cette ville qui ne soit pas uniforme.
"Elle vous attend", dit le Père Antoine. "Mais elle vous demandera quelque chose en échange. C'est ainsi qu'elle fonctionne. Elle aime les noms."
Émile regarde l'ouverture sombre, puis se tourne vers le prêtre. "Et vous ? Vous n'entrez pas ?"
Le Père Antoine secoue la tête. "Je suis un gardien, pas un visiteur. Je l'ai été toute ma vie, je le suis encore ici." Un silence. "Vas-y, Émile. Mais quand elle te demandera ton nom, réfléchis bien avant de le donner. Un nom, une fois donné à cette eau, ne revient jamais exactement pareil."
Il recule d'un pas, et sa silhouette commence à s'estomper, à se dissoudre dans la pâleur ambiante comme une encre sur du papier mouillé. Émile veut l'appeler, le retenir, mais sa gorge se serre et aucun son n'en sort.
Il se retourne vers la porte. Lentement, il pose la main sur le battant et pousse. Le bois cède sans bruit, avec la docilité de l'eau elle-même, et il s'engage dans l'obscurité.
La porte se referme derrière lui, doucement, sans claquement. Mais il y a un son, très bas, très loin : une voix qui prononce son nom. Émile. Une voix qu'il ne reconnaît pas, mais que le lac semble connaître depuis toujours.
Il continue d'avancer.
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