Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 5: First Lapse
Le silence était pire que la chaleur. Depuis l'aube, la colonne s'enfonçait dans une brousse qui n'avait plus rien de la savane familière. Les arbres s'épaississaient en une voûte sombre, et le sol, d'un rouge brique, semblait absorber le bruit des pas comme une éponge avale l'eau. Seul le souffle des porteurs, chargés comme des mulets, rythmait la marche.
Émile marchait en tête, son carnet de terrain ouvert dans une main. Il le consultait moins pour s'orienter — Bakary ouvrait la piste avec une certitude tranquille — que pour y chercher une confirmation. Il avait noté le passage d'un affluent, hier, un cours d'eau boueux traversé à gué. Il revoyait l'eau jusqu'aux cuisses. Il revoyait le geste de son crayon traçant une ligne pointillée.
La page où aurait dû se trouver ce croquis était blanche.
Pas une page arrachée. Une page intacte, avec son filigrane de bon papier Ministériel, vierge comme au premier jour. Émile la tourna entre ses doigts. Il sentit la sueur perler à sa nuque. Il se força à compter les pages précédentes. Le départ de Djenné. Les croquis du village de Toma. Les notes de végétation. Tout était là, net. Mais hier, entre les deux, il y avait eu une page entière de croquis et d'annotations. Il pouvait presque voir l'encre. Une larme de Gomme arabique, un monticule de termites comme un château, un jeu de courbes de niveau à son sommet.
Il se retourna, cherchant Henri des yeux. Le secrétaire marchait à une dizaine de pas, la tête baissée, portant le théodolite. Émile ralentit pour l'approcher.
— Henri, dit-il d'une voix qu'il aurait voulu plus ferme. Montre-moi ton carnet de croquis, celui du relevé d'hier.
Henri leva les yeux, surpris. Ses cernes étaient lourds. Sans un mot, il tendit le carton à dessin qu'il portait en bandoulière.
Émile l'ouvrit d'une main impatiente. Les feuilles volèrent sous ses doigts. Il tomba sur le croquis du gué. Il le regarda, puis regarda à nouveau. Puis il ferma les yeux, les rouvrit. La page montrait le lit du ruisseau, les herbes hautes d'un des deux berges, les arbres du fond. Mais l'eau qu'il avait dessinée — la ligne sinueuse de la rivière elle-même — avait disparu. À la place, une lande herbeuse uniforme s'étendait jusqu'à l'horizon du papier. Comme si le cours d'eau n'avait jamais existé.
— Henri. Regarde.
Il tendit le carnet au secrétaire, le doigt tremblant pointé sur la feuille.
Henri cligna des yeux. Il prit le carnet, le rapprocha de son visage, l'éloigna.
— Je… ne comprends pas, dit-il lentement. Ce croquis est d'hier soir. Je me souviens l'avoir pris à l'étape. La rivière…
— La rivière est là. Nous l'avons traversée hier à la mi-journée. Nous avons tous eu de l'eau à la taille. Bakary a chargé un homme sur ses épaules.
Henri scruta la page. La perplexité plissa son front. Il tourna la feuille vers la lumière tamisée qui filtrait à travers la canopée. Rien. Le dessin était cohérent, harmonieux — mais il manquait d'un élément central, et le regard de Henri semblait glisser sur ce vide comme sur une huile sur l'eau.
— Je la voyais, murmura Henri. Je l'ai vue hier, je l'ai croquée. Je jure que…
Sa voix se perdit. Il leva les yeux vers le paysage, comme s'il cherchait à se raccrocher à un repère réel. La colonne, elle, n'avait pas attendu. Bakary, plus loin, avait légèrement ralenti, observant la conversation sans la comprendre, mais la tension se transmettait comme un frisson.
Émile reprit le carnet. Il le tint fermement, à deux mains, comme pour empêcher le papier de lui échapper.
— Ce n'est pas une erreur de copie, dit-il à voix basse pour qu'Henri seul l'entende. Ce n'est pas un oubli de ta part. C'est un effacement actif. Cette terre travaille contre nous.
— Contre nous ? Ce n'est pas une terre. C'est du papier. De l'encre séchée. Des images en noir et blanc.
Il avait haussé le ton. Un des porteurs, Mamadou, avait ralenti d'un cran, l'oreille tendue vers eux. Émile le vit jeter un coup d'œil furtif à la pierre la plus proche, un rocher émergeant de la terre rouge comme une épaule osseuse. L'homme avait un regard oblique, calculateur. Un homme qui voit, pensa Émile. Qui enregistre.
— Henri, écoute-moi. Il y a une heure, j'ai voulu consulter une note sur la composition du sol au-dessus du 15ᵉ parallèle. Cette page était… blanche. Or je me souviens de l'avoir écrite. Littéralement. Je sens encore la pression de la plume sur le papier, l'onguent sur mes doigts. Mais le papier ne se souvient plus.
Henri ôta son chapeau de toile et s'essuya le front d'un geste lent.
— Vous voyez des fantômes dans votre propre carnet.
— Je vois des pages disparaître. Et maintenant, ta rivière.
Henri lui rendit le carnet avec une raideur de dégoût, comme s'il devenait dangereux.
— Les porteurs, vous savez ce qu'ils disent, non ? Depuis la baobab, ils murmurent. Le guide avec eux. Que la terre absorbe les noms. Moi, je pensais que c'était des superstitions de pagayeurs, des contes autour du feu. Je commence à me demander.
Émile soupira profondément. Il rangea le carnet dans sa sacoche, détacha sa gourde, but une longue gorgée d'eau tiède. L'eau de la rivière, pensa-t-il. Celle qu'il avait traversée hier. Une eau qu'il avait notée, cartographiée, légendée de sa main.
— Nous continuons, dit-il. Nous suivons la route de mon astrolabe, celle d'Armand. Nous savons désormais une chose que la mission n'a pas prévue.
Henri attendit.
— Ce n'est pas nous qui vieillissons mal ici, poursuivit Émile en remettant sa gourde en place. C'est le monde qui rajeunit. Il efface nos traces comme un enfant qu'on apprend à ne pas écrire sur un livre. Il faut marcher plus vite que notre propre mémoire.
Derrière eux, la colonne s'était remise en route sans ordre, comme si le mouvement était devenu réflexe. Bakary avait repris sa machette et fendait l'épaisseur végétale à grands coups réguliers. Émile vérifia une dernière fois sa boussole, le relèvement fixé, et s'engagea sur la piste.
Avant de disparaître derrière un rideau d'acacias, il jeta un dernier regard en arrière. Mamadou était toujours là. L'homme n'avait pas repris sa charge. Il se tenait accroupi près du rocher, son petit couteau à la main. Il gravait quelque chose sur la pierre nue. Un signe. Une flèche. Une marque de retour.
Il surprit le regard d'Émile et se redressa aussitôt, remettant son couteau dans un fourreau à sa ceinture. Il rejoignit les autres à grandes enjambées. Émile ne dit rien. Mais un poids de plus se posa sur ses épaules.
Quand la colonne s'enfonça plus avant, le silence revint. Émile marchait les yeux rivés au sol, comptant ses pas, cherchant un rythme. Il nota mentalement des repères : une termitière effondrée, un arbre mort si sec qu'il sonnait creux comme un tambour, un affleurement de quartz. Il les nota, oui. Il se força.
Il se retourna. La termitière se dressait encore. L'arbre mort se dressait encore. Mais entre lui et eux, le paysage avait légèrement glissé. Les distances ne collaient plus.
Il ouvrit son carnet à la page où il avait, croyait-il, écrit l'instant d'avant. Une feuille blanche. Il tourna la page. Une autre. La sensation de neuf, de trop propre, monta le long de sa colonne comme un doigt glacé. Il ne se souvint pas d'avoir tourné la première page.
Il ferma le carnet et ne le rouvrit plus.
À plusieurs mètres devant, Bakary chantonnait soudain une phrase en malinké, à voix basse. Émile en saisit l'écho, en comprit le sens approximatif : *Ceux qui regardent trop loin finissent par ne plus voir leurs pieds.*
Émile regarda ses pieds. Ses bottes étaient couvertes de poussière rouge. Il ne se souvenait pas les avoir mises ce matin.