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Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 6: The Ants' March

La chaleur s’abattait sur eux comme un manteau de plomb. Émile essuya la sueur de son front et cligna des yeux, fixant le sol rouge où quelque chose bougeait — non, grouillait. Une ligne sombre et mouvante traversait la piste devant eux, large de près d’un mètre, ondulant comme un fleuve vivant.

— Arrêtez ! cria Bakary en levant la main.

Les porteurs s’immobilisèrent. Mamadou, à l’arrière, posa son chargement et recula d’un pas. Émile s’approcha, intrigué. Des fourmis. Des milliers, des millions de fourmis noires, luisantes, chacune de la taille de son petit doigt, avançant dans une détermination absolue. Leurs mandibules claquaient dans un crépitement sec et continu, comme une pluie martelant des feuilles mortes.

— Des *siafu*, dit Bakary. Les fourmis conductrices. On ne traverse pas leur colonne. On attend, ou on contourne.

Henri, son carnet de croquis à la main, s’accroupit à quelques mètres de la colonne. Il observait leur progression avec un intérêt scientifique presque déplacé.

— Fascinant. Elles chassent en formation. Tout ce qui ne peut pas fuir est dévoré — insectes, lézards, même de petits mammifères. On raconte qu’elles peuvent nettoyer un campement entier en une heure.

Émile ne l’écoutait pas. Il regardait la colonne, et quelque chose clochait. Il sortit sa boussole et s’accroupit, suivant du regard la direction des fourmis sur une trentaine de mètres.

Elles avançaient en ligne parfaitement droite.

Non, pas parfaitement droite — *géométriquement* droite. Les fourmis contournaient les obstacles individuels, certes, mais la trajectoire globale de leur colonne ne déviait pas d’un seul degré. Elle traversait le terrain en ignorant les buttes, les creux, les arbres morts. Comme une règle posée sur un plan.

Émile se releva, la bouche sèche.

— Bakary. Tu as déjà vu des colonnes de *siafu*.

— Oui.

— Est-ce qu’elles suivent toujours une ligne aussi droite ?

Bakary plissa les yeux. Il observa la colonne à son tour, longuement, en silence. Quand il parla, sa voix était basse.

— Non. Elles suivent les odeurs, l’humidité. Elles serpentent. Mais celles-ci… non. Elles savent où elles vont.

Émile sortit sa carte — ou plutôt, ce qu’il en restait. La région du blanc central était désormais totalement vide, sans même les lignes de relevé qu’il avait tracées lui-même. La seule chose qu’il pouvait encore consulter, c’était la périphérie, les zones qu’ils avaient quittées des jours plus tôt. Il sortit son crayon et commença à tracer sur une page blanche un schéma approximatif de la colonne, à partir de son souvenir du terrain — l’embranchement à l’est, la rivière tarie au nord-ouest, le baobab labyrinthique derrière eux.

Il traça la ligne des fourmis. Une ligne droite, orientée nord-nord-ouest.

Puis il traça l’endroit où la colonne bifurquait, cinquante mètres plus loin, selon un angle de soixante-douze degrés. Ce n’était ni un angle naturel, ni une déviation dictée par le terrain. C’était précis. Calculé.

Henri s’approcha.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Regardez. La colonne bifurque ici. Puis là, encore. Trois segments. L’intersection de ces segments forme un motif.

Henri observa le croquis. Son front se plissa.

— On dirait un triangle tronqué. Avec un côté ouvert, qui pointe vers…

Il leva la tête, regardant le paysage au nord-nord-ouest.

— Il n’y a rien par là-bas. Juste la brousse.

— Il y a le lac Ouo, dit Émile, la voix plus assurée qu’il ne se sentait. Par-delà la zone marécageuse, d’après les rapports de la Société de géographie de Lyon. Jamais confirmé. Jamais cartographié.

Bakary secoua la tête.

— Le lac Ouo n’existe pas. Les gens d’ici disent que c’est une histoire pour les enfants. Un lac qui apparaît dans les rêves de ceux qui ont soif.

Émile regarda la colonne de fourmis. Elles continuaient leur progression implacable, leurs segments se rejoignant à des angles qui n’étaient pas naturels. Il compta les portions de colonne qu’il pouvait voir : trois. Trois segments, dont les convergences dessinaient une figure qui ressemblait à un indice. Une flèche vers ce que toute la région disait ne pas exister.

Un lac qui n’existe que dans les rêves.

Armand avait écrit quelque chose, dans son dernier carnet. Émile s’en souvenait avec une clarté douloureuse, parce que c’était l’une des seules choses qu’il n’avait pas oubliées. *« La carte n’est pas le territoire. Le territoire est une idée que la carte rend réelle. »*

Il replia son croquis.

— On y va. On suit les fourmis.

Bakary le regarda comme s’il avait proposé de marcher dans un brasier.

— On suit les fourmis qui mangent tout sur leur passage ?

— On suit leur direction générale. Pas la colonne elle-même. On bifurquera avant de les croiser à nouveau. Elles nous montrent une trajectoire.

— Elles montrent une route, dit Bakary. Les routes ici finissent quelque part. C’est un guide. Mais quel guide nous mène ? C’est la terre qui nous parle, ou c’est autre chose qui utilise sa voix ?

Émile eut un frisson. Il se souvint du son sourd et grave entendu sous ses pieds la veille de leur départ du village — une vibration qui semblait monter du sol lui-même, à peine perceptible, comme un tambour très lointain battant dans les profondeurs.

— Je ne sais pas. Mais je sais une chose : cette colonne de fourmis n’est pas un accident naturel. Et dans cette région, tout ce qui n’est pas un accident est un signe.

Mamadou, qui n’avait pas dit un mot depuis leur départ de la veille, posa son fardeau et s’accroupit. Il ramassa une pierre, la brisa contre une autre, et en déposa deux fragments en croix au bord de la piste.

— Qui traverse le territoire des Mpongwé ne marche jamais sur des lignes droites, dit-il sans lever les yeux. Les géomètres ont toujours tort ici. Ils regardent le ciel au lieu de regarder leurs pieds.

Émile le regarda. C’était le troisième marquage en pierre que Mamadou laissait discrètement derrière lui, à près de deux heures de marche du précédent. Bakary avait raison : le porteur était en train de tracer une piste de retour. Et il semblait connaître le terrain d’une manière qui dépassait la simple connaissance d’un guide.

— Nous marchons nord-nord-ouest, dit Émile, s’efforçant de garder une voix ferme. Mais nous allons contourner les fourmis, pas les traverser. On va suivre la rive du marigot asséché à l’ouest de la colonne — elle court parallèlement à leur trajectoire sur un kilomètre environ avant de tourner. Ce sera notre couloir de route.

Henri hocha la tête, un peu trop vite.

— Et si on se perd ?

Émile ouvrit la bouche pour répondre, puis se ravisa. Il avait failli dire *« je sais où nous sommes »*. Mais la vérité, c’est qu’il ne savait plus depuis combien de temps ils marchaient. Combien de temps il était debout. S’il avait déjeuné le matin, ou si c’était hier — ou si c’était lui, même, qui avait préparé le thé.

Il regarda ses mains. Il pouvait voir la saleté sous ses ongles — la terre du baobab, celle qu’il ne se souvenait pas avoir touchée.

— Je ne me perds pas, dit-il. Je suis un géographe. C’est ce que je sais faire.

Bakary rit doucement, sans humour.

— Les géographes meurent ici comme les autres. Ils rentrent fous ou ils ne rentrent pas.

Émile rangea sa boussole dans sa poche et prit son sac d’une main. Une colonne de fourmis passait par-dessus ses chaussures, indifférente à sa présence, comme s’il n’existait pas. Comme si lui et toute son expédition n’étaient que des fantômes marchant sur un sol qui ne les reconnaissait pas.

— Alors, dit-il, je ne serai pas un géographe. Je serai autre chose.

Henri le regarda, les sourcils haussés.

— Quoi ?

Émile se tourna vers la direction que les fourmis indiquaient. Le soleil était presque à son zénith, et le paysage tremblait dans la chaleur. Au loin, il crut distinguer une lumière — non, un reflet. Une surface qui brillait entre les arbres comme un miroir posé à plat sur terre.

Un lac.

Il cligna des yeux, et la vision disparut.

— Je serai un homme qui croit que le blanc sur la carte n’est pas du vide, dit-il doucement. C’est une écriture qu’on n’a pas encore appris à lire. Et elle nous montre le chemin.

Il commença à marcher vers le nord-nord-ouest. Derrière lui, il entendit le bruit des porteurs se remettant en mouvement, les grondements de Bakary, le pas plus vif d’Henri.

Mais en marchant, il ne pouvait s’empêcher de scruter le sol devant lui.

Il avait vu le reflet. Il ne savait pas si c’était l’eau, une illusion, ou quelque chose que le lac Ouo — le lac qui n’existait que dans les rêves — utilisait pour les attirer.

Et il avait compté les segments de la colonne de fourmis.

Trois segments. Trois angles. Trois mots écrits quelque part dans sa mémoire, des mots qu’il avait lus dans le carnet d’Armand avant que le blanc ne les mange :

*Vers la surface.*