Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 7: The Mentor's Trace
Le silence, ici, avait une texture. Émile crut d'abord que c'était la chaleur, ce voile épais qui déformait l'horizon et faisait danser les acacias. Mais non. Le silence était dans la terre elle-même, dans le sable fin qui étouffait leurs pas, dans l'air immobile qui refusait de porter le moindre bruissement d'insecte.
Ils émergèrent de la galerie forestière dans une clairière qui n'aurait pas dû exister. Les arbres s'écartaient en un cercle presque parfait, comme s'ils avaient été repoussés par quelque force centrifuge. Au centre, une tache sombre. Un foyer de camp, vieux de plusieurs semaines, peut-être plus.
— *Attendez*, chuchota Bakary, la main levée.
Le guide s'accroupit, ses doigts effleurant les pierres noircies du foyer. Il renifla l'air, puis se releva lentement. Ses yeux parcoururent la clairière avec cette prudence animale qu'Émile avait appris à respecter.
— Personne. Mais pas parti depuis longtemps.
Henri s'était déjà avancé, son carnet de croquis ouvert. Émile le regarda dessiner rapidement les contours du camp, puis s'arrêter net.
— Fournier. *Venez voir.*
Le ton de Henri n'était pas celui de la découverte. C'était celui du malaise.
Émile traversa la clairière en évitant de marcher sur les traces. Une toile de tente effondrée, à moitié mangée par les termites. Des cordelettes, un bidon rouillé. Et posée contre un tronc, une boîte de fer-blanc, cabossée, le couvercle entrouvert.
Il la ramassa. Le métal était chaud sous ses doigts. Il l'ouvrit.
À l'intérieur, des tablettes de nourriture de campagne, moisies et durcies, un étui à crayons vide, et un billet plié, jauni par l'humidité. Émile le déplia avec précaution. L'encre avait bavé, mais certains mots restaient lisibles : *latitude incertaine*, *le lac ment*, et une phrase qu'il dut relire deux fois : *je ne me souviens plus de ma mère*.
Il eut un mouvement de recul si brusque qu'il faillit lâcher la boîte. Henri était derrière lui, silencieux.
— Initiales, dit-il doucement. Sur le couvercle.
Émile retourna la boîte. Gravé dans le métal, avec une pointe d'acier : *A.C.*
— Armand Chenier, souffla Henri.
Émile laissa la boîte retomber contre le tronc. Sa gorge s'était serrée.
— Ça ne prouve rien. Armand n'est pas venu par ici. Plusieurs expéditions ont précédé la nôtre, et certaines ont pu avoir les mêmes initiales. Un Anglais, peut-être. Un négociant.
— Tu trembles, dit Henri.
— La fatigue.
— Tu trembles, répéta Henri, parce que tu reconnais ces affaires. Parce que tu sais que ton prédécesseur est passé ici. Et parce que tu ne veux pas regarder ce que cela signifie.
Émile se tourna vers lui, les mâchoires serrées. Mais Henri n'avait pas fini.
— Armand Chenier a disparu dans cette région. Nous trouvons son camp, ou celui d'un homme qui lui ressemble, avec un billet qui parle d'un lac qui ment et d'une mère oubliée. Et toi, tu prétends que c'est une coïncidence de rival ? Tu sais que c'est faux. Tu le sens, ici, dit Henri en se touchant la tempe, dans le trou que cette terre est en train de creuser dans ta mémoire.
Émile ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots lui manquèrent. Parce que Henri avait raison. Il ne reconnaissait pas la boîte. Il ne reconnaissait pas l'écriture du billet, bien qu'elle ressemblât à celle d'Armand, qu'il avait étudiée pendant des années dans ses cartes annotées. Mais il reconnaissait la *sensation*. Cette certitude froide, au creux du ventre, que quelque chose avait été pris à lui sans qu'il pût dire quoi.
Mamadou s'était accroupi à l'orée de la clairière. Il ne regardait pas le camp. Il regardait les pierres. Lentement, il en prit une, la retourna dans ses paumes, puis la posa contre une autre, en équilibre. Un cairn miniature.
Bakary l'observa un long moment avant de parler.
— Il y a une histoire, dit-il à voix basse. Les Mpongwé la racontent près du feu, quand les enfants ont peur du noir.
Il s'assit sur une souche, les coudes sur les genoux. Son visage, d'habitude impénétrable, était traversé d'une ombre que la lumière du soleil déclinant ne parvenait pas à dissiper.
— Avant les Mpongwé, avant les Bambara, avant tous les peuples qui marchent encore, il y avait un territoire qui n'appartenait à personne. Pas parce qu'il était vide. Parce qu'il était *trop* plein. Plein de noms. Chaque pierre avait un nom, chaque arbre, chaque grain de sable. Les démons du ciel, jaloux de cette richesse, descendirent pour l'envier. Mais ils ne pouvaient pas compter les noms. Alors ils firent ce qu'ils savaient faire.
Il marqua une pause.
— Ils les mangèrent. Ils mangèrent les noms des pierres, des arbres, des rivières. Et quand il n'y eut plus de noms pour les lieux, ils mangèrent les noms des hommes qui y vivaient. Les hommes oublièrent leur chemin, leurs femmes, leurs enfants. Ils oublièrent qui ils étaient. Ils devinrent comme des rois sans royaume, errant sans savoir pourquoi.
Henri avait arrêté de dessiner. Le silence retomba, plus lourd qu'avant.
— Et le démon ? demanda Émile, malgré lui.
Bakary releva les yeux vers lui. Dans les prunelles du guide, quelque chose brillait — non pas de la peur, mais d'une certitude ancienne, presque sereine.
— Le démon ne mange pas lui-même. Il ne peut pas. Mais les noms qu'il avale, il les garde en lui, et chacun le rend plus fort. Plus il dévore, plus il s'enfonce sous la terre, alourdi par son trésor. Et quand il est devenu trop lourd pour se lever, il dort. Il dort sous une eau qui n'existe pas, entre les roseaux qui ne poussent que dans les rêves.
Il tendit la main vers le nord-est, dans la direction que les fourmis avaient indiquée.
— Cette eau a un nom, même si elle n'existe pas. Les Mpongwé l'appellent Ouo. Le lac qui ment. Et le démon qui dort dessous, quand il rêve, ses rêves aussi sont des mensonges.
Émile sentit le sol se dérober. Non pas physiquement — il tenait debout, ses bottes plantées dans le sable. Mais quelque chose en lui bascula, comme une de ces cartes qu'on retourne sans comprendre qu'on regarde l'envers.
*Le lac ment.* Le billet d'Armand. Le mirage qu'il avait vu, cette eau scintillante entre deux vagues de chaleur.
Il n'avait pas poursuivi une illusion. Il avait poursuivi le repaire d'un songe.
— C'est une légende, dit-il, la voix rauque.
Bakary se leva lentement. Pour la première fois depuis le début de l'expédition, il regarda Émile droit dans les yeux.
— Les légendes ne sont pas des mensonges, monsieur Fournier. Elles sont des souvenirs que les gens ont assez bien portés pour les garder. Le fait que vous les appeliez autrement ne les rend pas vides.
Il jeta un coup d'œil à la boîte de fer-blanc, toujours contre l'arbre.
— Votre ami, celui qui est venu avant vous. Il a cru que la vérité était une ligne droite, comme sur ses cartes. Il a marché vers le lac. Et le lac l'a mangé, nom par nom, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de lui à rendre.
Émile regarda la boîte. Il pensa à Armand, à ses lettres enthousiastes, ses croquis détaillés d'une région qu'il décrivait comme "le dernier territoire vierge du monde". Il pensa à la phrase qu'il avait lue, celle qu'Armand avait écrite en dérivant vers la folie : *je ne me souviens plus de ma mère.*
Il pensa à la sienne. Il essaya de se rappeler son visage.
Rien.
Un trou noir. Une absence lisse, comme les pages blanches de son carnet.
Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, sa main était allée chercher dans sa poche le bout de papier froissé — la phrase inconnue qu'il avait trouvée dans son propre journal, écrite de sa propre main, dans une écriture qu'il ne reconnaissait pas.
Il ne la relut pas. Il la remit dans sa poche. Mais sa main tremblait.
— Nous continuons vers le lac, dit-il.
Henri fit un pas en avant.
— Émile, après ce que Bakary vient de dire, tu veux encore...
— Armand a écrit avant de mourir. Il a écrit que le lac *ment*. Mais un mensonge, Henri, cela veut dire qu'il y a une vérité derrière. Quelque chose que le lac essaie de cacher. Et je veux savoir quoi.
Il ramassa la boîte de fer-blanc et la tendit à Mamadou.
— Vous la porterez. Elle est légère, et elle nous rappellera pourquoi nous sommes ici.
Mamadou prit la boîte sans un mot. Ses doigts s'attardèrent une seconde sur le couvercle, sur les initiales *A.C.*, puis il la glissa dans son sac, entre deux couvertures.
— Et si ce que dit le guide est vrai ? demanda Henri à voix basse. Si la terre nous mange nos noms à nous aussi, pendant que nous avançons ?
Émile regarda la clairière autour de lui. Les pierres noircies du foyer où Armand avait fait bouillir son dernier thé. La trace de la tente, effacée lentement par le vent. Les petits cairns de Mamadou à l'orée des arbres, comme des perles sur un fil invisible.
— Alors nous ne les laisserons pas à la terre, dit-il. Nous les porterons à sa place.
Il se mit en marche vers le nord-est. Ses bottes laissèrent des empreintes dans le sable, mais il ne se retourna pas pour les regarder. Il savait que, derrière lui, le vent était déjà en train de les effacer.
Et quelque part sous le lac qui n'existait pas, sous une eau que les cartes ignoraient, il crut entendre un battement profond — un tambour, ou un cœur.
Il accéléra le pas.