Lumen Reads

Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 8: The Directionless Path

Le matin se leva, pâle et terne, comme si le soleil lui-même hésitait à éclairer cette terre. Émile Fournier sortit sa boussole de sa poche – un geste devenu aussi instinctif que de respirer – et la maintint à plat devant lui.

L’aiguille trembla, puis se mit à tourner lentement, comme une feuille morte emportée par un courant invisible.

— Ce n’est pas possible, murmura-t-il.

Il la secoua doucement, la remit à plat. L’aiguille continua sa danse circulaire, sans jamais se fixer. Il la porta à son oreille, comme si elle pouvait lui avouer son secret par quelque cliquetis interne.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Henri, qui s’approchait déjà, le nez plissé par le petit-déjeuner frugal qu’il achevait à peine.

— La boussole. Elle ne se stabilise plus.

Henri sortit la sienne, l’observa quelques secondes. Son visage se ferma.

— La mienne aussi.

Ils se regardèrent, et Fournier eut soudain la sensation déplaisante que le sol sous ses pieds avait bougé, qu’il marchait depuis des jours sur un tapis qu’on pouvait tirer à tout moment.

Bakary arriva sans bruit, comme toujours. Ses yeux suivirent l’aiguille frénétique, puis se posèrent sur Fournier avec cette expression de pitié patiente qu’il commençait à détester. Le guide s’accroupit, dessina une ligne dans la poussière.

— L’aiguille de fer ne connaît pas cette terre. Elle voit le nord du monde, pas le nord d’ici. Trop de fer sous la pierre, peut-être. Ou autre chose.

— Le nord est le nord, Bakary. Il n’y a pas de magie là-dedans.

— Alors pourquoi elle tourne comme une folle ? demanda le guide en se relevant.

Fournier rangea sa boussole dans sa poche sans répondre. Mais il vit Henri faire de même, lentement, et dans ce geste commun il lut la peur qu’ils partageaient tous les deux : sans aucun point de repère, sans boussole, ils étaient venus s’enfoncer volontairement dans un territoire qui refusait d’être mesuré.

La colonne se remit en marche. Fournier décida de garder le cap d’après la course du soleil – méthode grossière, avouait-il, pour celui qui avait tracé des méridiens au cordeau toute sa vie – et ils avancèrent ainsi, silencieux.

Les arbres étaient devenus plus maigres, plus espacés. Le sol se faisait sableux, d’une teinte rougeâtre qui rappelait une plaie à peine refermée. Par endroits, des affleurements de granit émergeaient de la terre comme les épaules de bêtes englouties. Fournier nota mentalement ces points de repère, tout en sachant que sa mémoire ne valait plus grand-chose comme instrument. Il ne voulait pas sortir son carnet – il ne le sortait plus, depuis qu’il avait découvert des pages devenues blanches, ou pire, des pages qu’il ne se souvenait pas avoir écrites.

À la fin de la journée, il ne savait plus comment ils étaient arrivés là.

— Nous avons traversé une rivière, ce matin ? demanda-t-il à Henri sans le regarder.

— Oui. Un gué peu profond, l’eau tiède. Nous avons marché environ une heure avant de trouver ce bosquet.

Fournier fronça les sourcils. Il se souvenait du gué – un souvenir clair, l’eau sale jusqu’aux genoux, Mamadou maudissant les sangsues entre ses dents. Mais de l’entre-deux, de ce qui s’était passé entre la rivière et le bosquet, il ne restait rien. Un vide propre, sans angoisse. Comme si ces heures n’avaient jamais existé.

— Tu es pâle, dit Henri.

— Le soleil baisse.

Le camp s’installa dans un silence inhabituel. Mamadou alluma le feu avec une obséquiosité mécanique, tandis que Boubacar le jeune – le porteur que le guide gardait sous son aile – dressait les tentes d’une main tremblante. Bakary, lui, s’était éloigné à une centaine de pas, là où un affleurement rocheux offrait un point de vue. Il ne regardait pas le paysage. Il écoutait.

Fournier le rejoignit. Le ciel prenait cette couleur d’abricot malade qu’il commençait à reconnaître comme celle du crépuscule dans cette région.

— Tu entends quelque chose ? demanda le géographe.

Bakary ne répondit pas tout de suite. Il resta immobile, tête légèrement inclinée, les paumes ouvertes sur les cuisses.

— Temps en temps, dit-il enfin. Un bruit sous la terre. Comme un tambour très loin, ou un cœur qui bat très lentement. Il n’était pas là avant.

— Avant quoi ?

— Avant nous. Avant que nous soyons assez loin pour qu’il nous remarque.

Fournier sentit le froid descendre le long de sa nuque.

— Vous pensez que c’est pour nous que ce bruit est là.

— Je pense que c’est pour qu’ils sachent que nous sommes là. Ou peut-être pour que nous nous perdions. Le bruit désoriente. Il dérange l’oreille, et l’oreille trompe l’œil, et l’œil trompe la tête.

Le guide se retourna enfin vers lui, et Fournier vit dans ses yeux la même fatigue que dans les siens, mais teintée d’une résignation plus ancienne.

— Chaque pas que nous faisons depuis deux jours pourrait nous éloigner du lac au lieu de nous en rapprocher. L’aiguille ne sait plus où elle va. Vous ne savez plus où vous êtes allés. Moi-même, je ne suis pas certain de reconnaître les collines que je vois à l’horizon.

— Nous ne pouvons pas faire demi-tour.

— Je sais. Nous ne pouvons pas faire marcher en arrière ceux qui ont mangé la terre. Elle nous a déjà pris une partie de nous.

Cette nuit-là, Fournier resta les yeux grands ouverts sous la tente. Il n’avait pas besoin d’une bougie pour savoir que les pages de son carnet étaient encore un peu plus blanches. Il le sentait, c’était tout – une attention sourde, presque organique, comme celle qu’on porte à un membre que l’on sait blessé avant de voir le sang.

Le lendemain, Henri proposa son plan au petit-déjeuner.

— Un cairn tous les cent pas.

— Quoi ?

— Nous construisons un petit tas de pierres tous les cent pas. C’est simple, cela ne demande pas de boussole, pas de carte. Nous pouvons compter nos pas. Mamadou compte, Bakary compte, je compte. Trois hommes, trois nombres, une même distance.

Fournier fit tourner la pensée dans sa tête. À un moment, un jour, il aurait répliqué en levant les yeux au ciel et en disant que cela ralentirait la marche de moitié. À présent, ce qui le serrait était plus profond.

— Vous voulez marquer le chemin pour que nous puissions le retrouver.

— Pour que nous puissions savoir d’où nous venons, dit Henri.

— Et si nous ne revenons pas sur nos pas ?

Henri n’eut pas besoin de répondre. Fournier comprit le sous-entendu : ces cairns ne seraient pas seulement des repères. Ils seraient des traces, des preuves de passage. Si eux tous disparaissaient, quelque chose subsisterait, une ligne de pierres traversant la savane pour dire : des hommes sont passés ici. Des hommes ont existé.

— Va pour les cairns, dit Fournier.

Ils se mirent en route avec une discipline nouvelle. Chaque centième pas – toujours compté par l’un des trois hommes, jamais deux fois de suite par le même – voyait l’un d’eux ramasser deux ou trois pierres et les empiler aussi droit que possible. Au début, les cairns marquaient une ligne presque rectiligne. Puis, insensiblement, Fournier s’aperçut que la piste déviait vers le sud-ouest alors qu’il croyait marcher plein ouest. Il ne dit rien. Peut-être se trompait-il. Sa perception du temps et de l’espace n’était plus fiable.

Ce fut à la mi-journée que Mamadou toucha son épaule.

— Monsieur.

Le porteur désignait du menton un point derrière eux. Sur l’horizon, là où ils étaient passés une heure plus tôt, se dressaient encore les cairns qu’ils avaient érigés. Mais ils semblaient croître à vue d’œil.

Fournier plissa les yeux. Non. Ils n’étaient pas plus grands. C’était le terrain qui changeait – ou plutôt, c’était comme si les cairns se détachaient dans un relief devenu plus accusé, comme un visage dont les traits s’accentuent à la lumière basse.

— Il y a plus de pierres qu’on en a posées, dit Mamadou d’une voix étrangement calme.

Fournier compta. Cinq cairns visibles. Ils en avaient construit douze depuis le matin.

Il ne regarda pas Mamadou. Il ne chercha pas Henri. Il compta les cairns de nouveau, comme s’il pouvait corriger sa vision par la multiplication des certitudes.

Il y en avait bien cinq.

La terre avait mangé sept de leurs marques. Le reste du chemin disparaissait derrière eux à mesure qu’ils avançaient, comme une écriture qui se défait sous la main même qui l’a tracée. Ils n’avaient pas besoin de retrouver leur chemin. Il n’y avait plus de chemin à retrouver.

Fournier toucha la petite clef plate dans sa poche – la clef de la boîte de fer d’Armand, qu’il gardait seule avec lui comme on porte un objet de mémoire. Il jeta le poing vers l’ouest.

— Nous continuons.

Henri ouvrit la bouche, puis la referma. Bakary détourna les yeux. La colonne repartit, treize hommes marchant vers un lac qui n’existait peut-être nulle part, dans une terre qui effaçait jusqu’aux preuves de leur passage.

Mais Fournier savait désormais une chose que lui avait apprise le regard de Mamadou, un regard qu’il n’avait jamais vu à un homme de ce pays : ce n’était pas seulement le chemin qu’on leur volait.

C’était le nombre même de leurs pas. Et s’ils ne pouvaient plus compter ce qu’ils faisaient, pouvaient-ils encore dire qu’ils le faisaient ?

L’après-midi, il marcha en fredonnant une comptine de son enfance, les comptines étant parmi les dernières choses qu’il se souvenait avoir apprises par cœur.