Le Cadre Doré
Lire le chapitre 14: The Collector's Party
La lumière du grand salon de la villa de Neuilly était une cascade de cristal et de champagne. Camille avait endossé son personnage comme on revêt une armure : sourire de circonstance, robe noire sobre, faux héritage suisse soigneusement mémorisé. Autour d'elle, la crème des collectionneurs parisiens — ceux qui achetaient l'art avec la même discrétion qu'ils géraient leurs comptes offshore.
Maurice Adler l'avait prise par le coude dès son arrivée, tel un gendre guidant une belle-mère importune. Il arborait un smoking impeccable, une barbe poivre et sel taillée au cordeau, et cette aisance grasse des hommes qui n'ont jamais eu à courir.
« Mademoiselle Vernier, permettez-moi de vous présenter notre hôte. »
Hélène Fontaine se tenait au centre d'un petit cercle d'admirateurs, un verre de blanc à la main, les cheveux argentés remontés en un chignon strict. Soixante ans, des épaules de nageuse, un regard qui évaluait chaque personne comme on authentifie un tableau — en trois secondes, sans appel possible.
« La nièce de Gaston Vernier, dit-elle en tendant une main sèche. Votre oncle avait un œil remarquable. Les arts premiers lui doivent beaucoup. »
Camille serra la main, consciente de la moiteur naissante dans sa paume. « Il parlait souvent de vous, madame. Avec une admiration que je comprends mieux ce soir. »
Le compliment passa comme un courant électrique dans le groupe. Fontaine sourit — un vrai sourire, carnassier mais authentique. Puis elle se tourna vers Adler avec une nuance presque imperceptible dans le regard. Un accord tacite. Une validation.
*Elle vérifie auprès de lui. Il a donné son feu vert.*
« Venez, dit Fontaine en s'éloignant. Je voudrais vous montrer la salle des petits formats. »
Camille suivit, Adler dans son sillage. Ils traversèrent une enfilade de salons aux murs couverts de toiles — quelques Sisley, un Pissarro douteux qu'elle aurait pu discréditer les yeux fermés, un Lautrec dont la provenance l'intrigua. La salle des petits formats était une alcôve lambrissée, éclairée par des spots halogènes tamisés. Sur un chevalet central, un tableau de trente centimètres sur quarante : une nature morte de Chardin, pommes et pot de grès, d'une luminosité troublante.
« Ah, dit Camille en s'approchant avec une révérence calculée. Mon oncle possédait une étude préparatoire de Chardin. Il disait que la lumière, chez lui, était une matière vivante. »
Fontaine la regarda avec un intérêt nouveau. « Vous êtes experte en dix-huitième siècle ? »
« Pas experte. Amoureuse. Il y a une différence que les experts oublient parfois. »
La réplique plut. Fontaine hocha lentement la tête, puis désigna Adler d'un geste du menton.
« Maurice me dit que vous cherchez une pièce particulière. Quelque chose qui aurait un... historique. »
Camille joua l'hésitation. Elle laissait planer le silence, laissa Fontaine s'impatienter légèrement, puis :
« Une Vierge au voile. École espagnole, dix-septième. Disparue d'une collection privée à Séville en 2003. L'assurance l'a déclarée perdue. Mais je sais — mon oncle savait — qu'elle existe encore. Quelqu'un la détient. Discrètement. »
Le silence qui suivit était si dense qu'on aurait pu le sertir. Fontaine échangea un regard avec Adler — bref, quasi imperceptible, mais Camille avait appris à lire ces micro-dialogues dans les salles d'audience.
« Une pièce très recherchée, en effet, murmura Fontaine. Une œuvre qui ne supporte pas la lumière trop vive. »
Le code était posé. Camille sourit, comprenant parfaitement qu'on venait de lui tendre une perche : *ne posez pas trop de questions sur son passage récent.*
« Je cherche le dossier de provenance, dit Camille avec le détachement de quelqu'un qui demande le menu du déjeuner. Avant d'engager des fonds de cette ampleur, mon avocat exige une traçabilité irréprochable. »
Fontaine la dévisagea longuement. Derrière elle, dans le reflet d'un miroir ancien, Camille aperçut un mouvement familier. Un homme en costume noir, casque d'oreillette, démarche rigide. Le garde du corps posté près de la porte-fenêtre avait un visage qu'elle connaissait — des traits tirés, une cicatrice au sourcil. *Bastien Leroy. Ancien de la BRI, formé au maintien de l'ordre. On l'avait recruté comme vigile au siège de ForenSciences il y a trois ans.*
Il ne l'avait pas encore reconnue. Mais si son regard croisait le sien, la soirée entière basculait.
Camille reporta son attention sur Fontaine. Elle sentait l'équilibre fragile : une fausse identité, le poids d'un nom inventé, et ce garde comme une épée de Damoclès à l'autre bout du salon.
« La provenance, répéta Fontaine avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Le tableau est passé entre quelques mains dignes de confiance. Je peux vous montrer la copie du reçu de vente — mais le dossier complet, il faudra attendre. Vous comprenez, une pièce de cette nature... »
« Bien sûr », dit Camille en inclinant la tête.
Adler s'approcha, un murmure entre eux. « Je peux organiser une visite privée pour demain, si mademoiselle Vernier le souhaite. »
« Demain ? » Camille fit mine de consulter un agenda invisible. « Je suis prise. Mais peut-être... après-demain ? Une visite à votre réserve ? Les documents sont là-bas, n'est-ce pas ? »
Adler hésita. Toute la négociation tenait dans cette pause. Puis il acquiesça avec une lenteur contrôlée.
« Après-demain, disons dix-sept heures. Je vous enverrai l'adresse. »
Fontaine s'éloignait déjà, happée par un collectionneur japonais qui lui parlait de bronzes animaliers. Camille resta un instant seule avec le Chardin, le cœur battant un peu trop vite. Elle avait obtenu plus que ce qu'elle espérait : accès à la réserve, promesse d'un rendez-vous.
Mais le garde — *Bastien* — avait tourné la tête vers elle. Son regard s'était figé. Il l'avait reconnue.
*Merde.*
Camille soutint son regard deux secondes. Assez pour mesurer la menace. Le temps de lire dans ses yeux la question muette : *Qu'est-ce que la fille de la brigade des fraudes fait là ?*
Elle détourna la tête, rejoignit la foule, attrapa une coupe de champagne. Derrière elle, elle entendit — tout juste perceptible sous le brouhaha — le frottement d'un bouton pressé. Un appel.
Quand elle se retourna, Bastien parlait dans son oreillette, le regard dirigé vers la porte-fenêtre où Adler venait de sortir fumer une cigarette. Les mots n'arrivaient pas jusqu'à elle, mais la posture était claire : il rapportait.
La soirée n'était pas finie. Le piège pouvait se refermer avant qu'elle ne quitte cette villa.
Elle chercha Adler des yeux, le vit parler au garde avec une intensité nouvelle. Quand il revint vers elle, son sourire était intact mais ses yeux n'étaient plus les mêmes.
« Mademoiselle Vernier, dit-il en lui offrant un nouveau verre. Il y a une petite cave privée que certaines personnes de goût apprécient particulièrement. ».
*Un test*, comprit Camille. *Il voudra vérifier que je suis une vraie collectionneuse pour me sortir d'ici, ou me piéger si je ne suis qu'une imposture.*
Elle sourit, levant son verre. Derrière le cristal, elle vit Bastien prendre son téléphone et composer un numéro.
La première carte du château émergeait. Elle savait qu'elle jouait désormais avec les deux mains à découvert.
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