Le Cadre Doré
Lire le chapitre 15: A Slip in the Vault
La pièce sentait le renfermé et le vieux papier, un mélange d’archives et de mensonges. Camille suivait Maurice Adler entre les rayonnages métalliques de la réserve, son escarpin glissant à peine sur le sol ciré. Il marchait devant elle, la main posée sur la hanche comme un homme qui possédait tout ce qu’il montrait.
« La provenance, mademoiselle Vernier, c’est la différence entre un chef-d’œuvre et une contrefaçon. Mais vous le savez déjà. »
Elle hocha la tête, le sourire aux lèvres, mais son regard balayait la pièce. Caméras aux angles, oui. Une à chaque extrémité de l’allée. Le classeur signalé par Étienne se trouvait au fond, une armoire blindée à moitié ouverte. Adler s’arrêta devant un tableau encadré sous verre, un petit Chardin aux tons ambrés.
« Celui-là, dit-il en désignant la toile, a traversé trois guerres et deux révolutions. Il mérite mieux qu’une cave. »
Camille s’approcha, feignant l’émerveillement. Son téléphone vibra dans sa poche. Elle ne le sortit pas. Adler l’observait — trop attentivement, trop longtemps.
« Vous avez un œil, mademoiselle Vernier. On vous a bien conseillée. »
« La famille a toujours eu le goût des belles choses. »
Il rit, un son bref, sans chaleur. Puis il se tourna vers l’armoire. « Le dossier Fragonard est là. Nous avons quelques minutes avant que Fontaine ne nous réclame. Je vous laisse jeter un œil, je reviens. »
Il s’éloigna sans se retourner. Camille compta mentalement les secondes. Trop facile. Beaucoup trop facile. Adler l’avait conduite ici sciemment, comme un chat qui laisse courir la souris avant de refermer la gueule.
Elle fit glisser ses doigts sur la poignée de l’armoire. Elle s’ouvrit sans résistance. À l’intérieur, une dizaine de pochettes en cuir, chacune étiquetée à la main. Fragonard. Là. Elle sortit le dossier, feuilleta les documents. Certificats, photographies, rapports d’expertise. Tout semblait en ordre. Trop en ordre.
Le plan d’Étienne était simple : photographier chaque page, repartir, recouper plus tard. Camille déplia son téléphone, activa l’appareil photo en mode silencieux. Un flash — désactivé. Elle cadra la première page.
Clic. La seconde.
Clic. La troisième.
Elle tourna la page, et son cœur s’arrêta. Une signature en bas d’un rapport de restauration, qu’elle connaissait trop bien. Élodie Reynaud. La même écriture soignée, le même paraphe élégant. Daté de trois semaines après la disparition de la restauratrice. Donc Élodie était vivante après sa prétendue disparition, ou quelqu’un imitait parfaitement sa main.
Camille resserra la mise au point.
Une sirène stridente déchira le silence. Le sol sous ses pieds sembla vibrer. Les lumières passèrent du blanc chaud au rouge pulsant.
« Merde. »
Elle referma le dossier d’un geste sec, le fit glisser dans l’armoire, mais la serrure refusa de s’enclencher — le battant était magnétique, codé. Derrière elle, des pas précipités dans le couloir. Elle chercha une issue, mais la réserve était sans fenêtre, une seule porte, désormais verrouillée par une barre de sécurité automatique.
Camille s’accroupit derrière un meuble bas, le souffle court. Les pas approchèrent. Deux paires, peut-être trois. Voix étouffées, puis le bruit d’un code tapé sur un pavé numérique.
La porte s’ouvrit. Un homme en costume sombre entra, un talkie-walkie collé à l’oreille. Il balaya la pièce du regard. Camille retint sa respiration.
« Rien ici, monsieur Adler. Je vérifie les recoins. »
Adler. Bien sûr. Adler avait tout manigancé. Elle s’était jetée dans sa gueule.
Une silhouette apparut dans l’embrasure — valet en gilet noir, plateau d’argent à la main. Il heurta l’homme en costume avec un empressement calculé, un verre de champagne se renversant sur son veston.
« Je suis confondu de maladresse, monsieur », dit-il avec un accent trainant.
Camille reconnut la voix. Étienne. L’homme en costume jura, s’essuya le torse, tandis qu’Étienne s’excusait avec une humilité si parfaite qu’elle en était inquiétante. Dans le même mouvement, il fit tomber son plateau — fracas de verre, éclats sur le sol — et l’agent de sécurité se pencha, distrait une seconde de trop.
Camille rampa le long des rayonnages, atteignit la porte restée entrebâillée. Étienne la croisa sans un regard, ses doigts frôlant les siens dans une impulsion presque imperceptible. Trois doigts levés. Trois secondes. Elle compta dans sa tête.
Un, deux, trois.
L’extincteur mural explosa dans une gerbe de mousse blanche. Les capteurs de mouvement hurlèrent, la sirène redoubla, et dans le chaos blanc, Camille plongea dans le couloir.
Elle courut. Les portes de service défilaient à sa droite, aucune ouverte. Derrière elle, des ordres aboyés, des semelles qui claquaient sur le marbre. L’office de cuisine. Elle poussa la porte, traversa une nuée de serveurs en panique, renversa un chariot de canapés dans son sillage.
L’air frais de la nuit l’accueillit enfin, la cour pavée de l’hôtel particulier, les grilles encore grandes ouvertes pour les invités qui commençaient à affluer. Camille ralentit, rectifia sa tenue, souffla lentement.
Dans sa main, le téléphone fermement serré. Les photos étaient sauvées. Pour l’instant.
Elle traversa la cour d’un pas mesuré, salua deux invités d’un signe de tête, atteignit la rue. Une Peugeot noire stationnait un peu plus loin, moteur allumé. La vitre s’abaissa. Étienne, au volant, le col défait.
« Monte. »
Elle s’installa à l’avant, claqua la portière. La voiture s’engagea dans la circulation nocturne, feux arrière rouges dans la pluie fine qui commençait à tomber.
« Il sait, dit-elle.
— Adler ? Il savait avant que tu n’entres. »
Il conduisait avec une précision calme, les yeux sur la route, mais elle sentit la tension dans sa mâchoire. « Le dossier Reynaud. J’ai vu sa signature. Elle a travaillé pour eux jusqu’au bout, ou quelqu’un la fait chanter. »
Étienne serra le volant.
« Je connais quelqu’un qui pourrait nous aider à déchiffrer ses notes. Mais il est… compliqué. »
« Tout est compliqué, avec toi. »
Elle regarda par la vitre, les façades haussmanniennes défilant comme un décor de théâtre. Son téléphone clignota. Un SMS.
Elle l’ouvrit. Un numéro inconnu. Un seul message.
« La montre est sur vous. »
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Étienne.
Camille lui tendit l’écran. Il marqua un temps, le visage fermé.
« La montre. C’est le code du réseau. Quand un intrus est démasqué, ils préviennent les autres que la surveillance est active. »
« Alors Adler a déjà parlé. »
Il acquiesça, les mâchoires serrées. La pluie s’intensifiait, les essuie-glaces battant la mesure. Camille sentit le froid l’envahir, la certitude qu’elle n’était plus traqueuse, mais cible. Et quelque part dans Paris, quelqu’un venait de recevoir le même message, en connaissant déjà la signification. Quelqu’un qui, à l’heure qu’il était, décrochait peut-être son téléphone.
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