Le Cadre Doré
Lire le chapitre 16: The Interrogation
La lumière crue du commissariat tombait sur le plateau métallique comme un jugement. Camille avait les poignets encore rouges du menottage trop serré, et une rage sourde qui lui chauffait la nuque. On ne lui avait pas donné le temps de respirer, pas même le luxe de fermer la porte de son appartement derrière elle.
Trois heures du matin. Ils avaient cogné comme des brutes, sans sommation, sans même prendre la peine de sortir leur carte avant de la plaquer contre le mur du couloir. Maintenant, dans la salle d'interrogatoire aux murs gris, elle faisait face à un homme qui la dévorait du regard comme un chat observe une souris boiteuse.
Inspecteur Duret. Il avait la quarantaine grisonnante, des lunettes épaisses et une manière de poser ses doigts joints devant sa bouche qui semblait copiée sur un film américain des années quatre-vingt-dix.
« Mademoiselle Moreau. » Sa voix était doucereuse, presque aimable. « Nous savons tout. Alors pourquoi ne pas nous épargner la comédie ? »
Camille redressa le dos. Son col de chemise était déchiré, souvenir d'un mauvais geste de l'agent qui l'avait appréhendée. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Non ? » Duret se leva lentement, fit le tour de la table. Ses semelles crissaient sur le linoléum sale. « Alors parlons du Fantôme. Le Fantôme. Vous connaissez ? »
Le nom la frappa comme un coup de poing dans le ventre. Le Fantôme — le nom de presse donné au voleur insaisissable dont les œuvres d'art capturées défrayaient la chronique. Le même qui, selon l'angle que prenait son enquête, se révélait être une organisation bien plus vaste.
« J'enquête sur lui. Je suis investigator pour L'Atelier Assurances. C'est mon travail. »
« Votre travail. » Duret sourit, un sourire qui ne montait pas jusqu'à ses yeux. « Votre travail, c'est de frapper aux portes des faux collectionneurs, de vous infiltrer dans des soirées privées où l'on boit du champagne à mille euros la bouteille, et de vous faire passer pour une héritière fictive ? »
Camille sentit le sang se retirer de son visage. Il savait. Il savait pour l'opération Vernier.
« C'est une infiltration légitime. J'avais l'autorisation de mes supérieurs. »
« Vos supérieurs. » Duret sortit une enveloppe de sa poche intérieure, la fit glisser sur la table vers elle. « Comme votre père, vous voulez dire ? Celui qui doit encore deux cent mille euros à des gens très mécontents ? »
Camille ne toucha pas l'enveloppe. Ses doigts se crispèrent sur ses cuisses sous la table.
« Mon père n'a rien à voir avec ça. »
« Vraiment ? » Duret se pencha vers elle, son visage à quelques centimètres du sien. Son haleine sentait le café froid et la cigarette. « Parce que moi, je vois une femme endettée par procuration, qui saute sur une occasion de gagner de l'argent sale dans le milieu de l'art. Et qui se trouve être la même personne qui surgit à chaque scène de crime du Fantôme depuis trois semaines. »
Le silence s'étira. Camille pouvait entendre son propre cœur battre trop fort dans sa poitrine. Il ne s'agissait pas d'une simple vérification de routine. Il s'agissait d'une accusation construite, orientée. Quelqu'un avait parlé.
« Je ne collabore pas avec le Fantôme. Je le traque. J'ai des preuves — »
« Des preuves ? » Duret ricana. « Les preuves que vous avez récoltées en jouant à la fausse héritière dans la maison d'Hélène Fontaine ? En déclenchant une alarme dans des réserves privées que vous n'aviez aucune autorisation de visiter ? Vous appelez ça des preuves ? Moi j'appelle ça de l'intrusion. »
Il sortit d'un dossier des photos — des captures de vidéosurveillance. On y voyait Camille, déguisée, traverser un couloir aux murs lambrissés, puis la silhouette d'Étienne la tirant derrière lui dans une course floue.
« Votre complice. » Duret laissa son doigt planer sur le visage indistinct d'Étienne. « Qui est-ce ? Un autre membre de votre petite bande ? »
« Je travaille seule. »
« Vraiment ? » Duret se rassit, l'air satisfait. « Alors pourquoi votre appartement a-t-il été fouillé cette nuit ? Les voisins ont entendu des bruits vers minuit. Vous étiez où, à minuit, mademoiselle Moreau ? »
La question la cueillit à froid. Minuit. Elle était dans les catacombes avec Étienne. Impossible à prouver. Et même si elle le pouvait, cela signifiait avouer une présence illégale sous terre.
« Je marchais. J'avais besoin d'air. »
« À minuit, sous la pluie, sans parapluie. On marche. » Duret hocha la tête lentement. « Vous savez, le Fantôme, dans son dernier message, a signé d'une façon très particulière. Un corbeau perché sur une girouette. Un symbole qui rappelle une vieille affaire — l'affaire Marchal, 2009. Vous connaissez ? »
Camille secoua la tête, mais son cerveau tournait à plein régime. Marchal. Le nom déclencha quelque chose — une mémoire flottante, un dossier lu il y a des années.
« L'affaire dont votre père était le principal expert. L'affaire qui lui a coûté sa carrière. Et sa réputation. »
Le monde bascula légèrement. Duret semblait scruter la faille.
« Ce que je vois, mademoiselle Moreau, c'est la fille d'un homme ruiné par le monde de l'art, qui choisit la même carrière que lui. Puis qui se met soudainement à frayer avec le milieu qu'elle prétend enquêter. Alors dites-moi : êtes-vous en train de le venger, ou de le rejoindre ? »
Camille se força à respirer lentement. Chaque mot de Duret était une flèche. Mais sous l'insulte, une vérité plus inquiétante se dessinait : quelqu'un avait donné à cet inspecteur des informations précises — sur son père, sur ses dettes, sur l'infiltration. La même personne qui avait envoyé le texto « La montre est sur vous ». Adler se protégeait.
« Je veux voir un avocat. »
Duret se renversa en arrière, un mince sourire aux lèvres. « Bien sûr. Vous en avez le droit. »
La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait fini sa phrase. Un homme entra, en costume impeccable, une serviette de cuir à la main. Il avait la cinquantaine élégante, des tempes grisonnantes, et un air de ne s'excuser de rien.
« Ma cliente n'a plus rien à dire, inspecteur. » Sa voix était calme, presque douce. « Et vous n'avez aucune preuve de ce que vous insinuez. Sans quoi vous auriez déjà porté des charges. »
Duret se tendit. « Maître… ? »
« Maître Lefebvre. Mandaté par L'Atelier Assurances pour la défense de mademoiselle Moreau. » Il sortit une carte professionnelle et la posa sur la table. « Le dossier de cette infiltration est classé confidentiel. Tout ce que ma cliente a fait était autorisé par sa hiérarchie, dans le cadre d'une enquête pour fraude artistique qui dépasse — de très loin — vos compétences de commissariat de quartier. »
Duret blêmit. Lefebvre tourna la tête vers Camille, un clin d'œil presque imperceptible dans l'angle mort de la caméra.
« Vous êtes libre, mademoiselle. Mais je vous conseille de ne plus jamais accepter d'invitation sans vérifier la liste des invités avant. »
Il la raccompagna hors du commissariat sans qu'aucun des officiers ne lève les yeux. Air frais de la nuit. Camille tremblait de tout son corps, un mélange de rage, d'adrénaline et de peur froide.
« Qui vous envoie ? » demanda-t-elle dès que la porte se referma derrière eux.
Lefebvre sortit un téléphone de sa poche, puis le rangea. « M. Étienne Marchand est intervenu auprès de votre direction. Il semblerait qu'il vous doive une fierté. »
Marchand. Marchand — Marchal. La révélation la frappa comme un éclair.
« Marchand. Il s'appelle Marchand ? »
L'avocat la dévisagea un instant, puis haussa les épaules. « Je ne commente pas les rapports entre adultes. La voiture vous attend au bout de la rue. Il a insisté pour vous voir. »
Camille suivit son regard vers une berline noire, moteur allumé. Mais son cerveau n'était plus à la voiture. Elle revoyait le visage d'Étienne, ses allusions évasives, son intimité suspecte avec les réseaux de l'art véreux. Étienne Marchand. L'enquêteur qui connaissait trop bien les catacombes. Le complice parfait.
Et soudain, la théorie de Duret ne lui sembla plus si absurde.
Le Fantôme portait un nom.
Et il était assis dans cette voiture à la regarder s'approcher.
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