Le Cadre Doré
Lire le chapitre 17: The Underground Workshop
Le hangar sentait l’encre sèche et la poussière de papier. Une presse monumentale trônait au centre, masse de fonte et de rouleaux endormie depuis des décennies. Mais l’air, lui, vivait — chargé de solvants, d’essence de térébenthine, et d’une odeur plus douce, presque animale : la colle de peau de lapin.
Camille suivit Étienne entre les piliers de béton, son ombre portée par la lampe torche qu’il tenait basse. Elle ne lui avait pas parlé depuis la sortie du commissariat. Le nom Marchand résonnait encore en elle comme un glas.
— Tu es sûr de l’endroit ? dit-elle, la voix étouffée par le tissu de son écharpe.
— Le transporteur que je faisais suivre a livré trois châssis en chêne ici la nuit dernière. Bois ancien, profil dix-huitième. Ça ne sert qu’à une chose.
Il s’arrêta devant une porte blindée, entrouverte. Ses gants noirs effleurèrent la serrure.
— On est passés après eux. La voie est libre. Pour l’instant.
Camille ne répondit pas. Elle pensait à son père, au dossier Marchal, aux pièces qui ne cessaient de se réarranger en figures nouvelles. Étienne la précéda dans l’atelier.
La lumière crue des néons révéla un espace d’une propreté chirurgicale. Des chevalets alignés comme des soldats. Des tubes de pigments rangés par teinte, étiquetés à la main. Une centrifugeuse pour le vieillissement accéléré, un spectromètre portable, des lampes UV sur bras articulés. Et surtout, des toiles — une vingtaine, posées contre les murs, dans toutes les étapes du mensonge.
Camille s’approcha de la plus proche. Un paysage hollandais, ciel chargé, moulin à vent. À demi peint.
— C’est un Ruysdael, murmura-t-elle. Ou ça le sera.
Elle passa deux doigts sur la surface. La couche de vernis craquelait déjà, imitée par un réseau de fines fissures. Elle reconnut la technique — résine élastique, poussière de brique pour les craquelures, puis cuisson douce au four.
— Ils sont méthodiques.
Étienne s’était accroupi près d’un établi bas. Il tenait un carnet cartonné à la couverture graisseuse, usée aux coins. Il le feuilleta lentement, et Camille vit son visage se fermer.
— Quoi ?
Il tourna le carnet vers elle. Des colonnes manuscrites, une écriture serrée et anguleuse. Dates, titres d’œuvres, noms de galeries — une dizaine, toutes familier à Camille. Et en face de chaque entrée, un prix de vente. Suivi d’un second chiffre, plus grand.
— La galerie Voss. La maison Debeaux. Le fonds Adler, aussi, inévitablement.
Étienne leva les yeux.
— Tu comprends ce que ça veut dire, Camille ?
Elle s’approcha. Ses doigts suivirent les lignes.
— Ils ne volent pas pour vendre les faux. Ils substituent les copies, puis ils vendent les faux comme originaux *avec certificat ForenSciences*. Et les vrais, ils les gardent.
— Exactement. En collatéral.
Il tapota une colonne en marge — des lettres, pas des chiffres. Des références.
— Ça, ce sont les entrepôts de stockage. Si on met la main sur ce carnet, on a la chaîne complète. Du chevalet au coffre.
Camille sortit son téléphone. Elle photographia chaque page, dosant le cadrage malgré ses doigts légèrement tremblants. Elle avait déjà la sensation de brûler — le flash semblait hurler dans le silence.
— On part, dit Étienne soudain.
Elle se redressa, le carnet encore ouvert sous sa main.
— J’ai pas fini. Il y a une entrée pour Élodie. Une restauration, datée trois semaines après sa disparition.
Il s’immobilisa.
— C’est elle. Ou quelqu’un qui signe à sa place.
— Et si elle est vivante ? demanda Camille.
— Si elle *coopère*, tu veux dire. Ou si on la fait signer.
Camille referma le carnet, le glissa sous sa veste.
— Je l’emporte.
— Non. On le photographie, on le remet exactement en place. S’ils s’aperçoivent qu’il manque…
— Tu as dit qu’ils ne reviendraient pas avant demain.
— Je me suis trompé.
Il avait la voix serrée. Camille tourna la tête. Par la fenêtre sale, côté cour, deux phares venaient de balayer le mur opposé. Une voiture s’arrêtait, moteur au ralenti.
— Merde, dit Camille.
Elle reposa le carnet sur l’établi, dans la position qu’elle croyait d’origine. Les phares s’éteignirent. Une portière claqua.
Étienne coupa la lumière des néons. Le noir tomba comme un voile, dense, absolu. Camille sentit sa main — elle ne savait pas comment — qui l’attirait entre deux piles de châssis.
— Sors par l’arrière, souffla-t-il. Le conduit d’aération donne sur le quai. Je les retiens.
— Non. On part ensemble.
— Camille. C’est pas le moment.
Elle distingua la lueur de ses yeux, si proche. Un souvenir de catacombes lui traversa l’esprit — cette même obscurité, ce même pouls.
— Tu as le téléphone. Tu as les photos. C’est ça l’important.
Une voix monta dans l’atelier, mâle, indifférente, qui appela un nom qu’elle n’entendit pas. Le bruit d’une caisse qu’on poussait.
— Va. Je te rejoins au pont. Tu connais celui-là.
Camille hésita. Une rage froide lui noua le ventre — pas contre lui, contre cette nécessité qui les séparait toujours à l’instant précis où elle aurait voulu comprendre.
— Si tu ne viens pas…
— Il faut que tu saches, dit-il plus bas, presque dans son oreille. Marchal, c’est mon père. Ce n’est pas ce que tu crois. Mais ce n’est pas ce que je croyais non plus — pas avant de te rencontrer.
Il la poussa vers l’aération. Camille rampa dans l’étroit tunnel, le métal froid contre ses coudes, la poussière dans ses narines. Les voix s’éloignaient derrière elle. Quand elle chuta sur le quai désert, le silence de la rue lui parut assourdissant.
Elle se releva. Les mains tremblantes, elle consulta la dernière photo prise dans l’atelier.
Le carnet était clair. Les entrepôts identifiés par lettres — A, B, C. Une seule fois, une référence plus longue : *Vernier Dossier — Château Bonnat, Cellule 7*. Le nom de son alias d’emprunt, couplé à un lieu.
Château Bonnat. Elle croyait connaître les entrepôts, les guard-meubles, les coffres-forts de la région. Ce nom-là ne lui disait rien. Elle le nota mentalement, puis accéléra vers la Seine.
Pont de Sully. Il serait là. Ou pas. Et si Marchand était le fils du fantôme, alors il marchait sur une corde au-dessus du même abîme qu’elle.
La nuit était froide. Elle marcha vite, et ne se retourna pas.
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