Le Cadre Doré
Lire le chapitre 18: The Disappearance
La pluie battait le pare-brise quand Camille se gara devant l’immeuble haussmannien. Le sixième étage, la fenêtre du fond. La lumière y brûlait encore, jaune et crue. Elle coupa le moteur, mais ne sortit pas tout de suite. Ses doigts tambourinaient sur le cuir du volant, un tic nerveux qu’elle croyait avoir éradiqué.
Jean-Pierre Rousseau. Conservateur adjoint au département des arts décoratifs. Dernier collègue d’Élodie avant sa disparition. Trois ans qu’elle ne lui avait pas parlé. Elle avait espéré qu’il serait plus loquace au téléphone. Il avait accepté de la voir ce soir, avec une facilité qui la chiffonnait. Personne n’accepte une visite d’une inconnue à vingt-deux heures sans raison.
Elle sortit sous l’averse. Le porche sentait la cire et le vieux bois, cette odeur de Paris qui ne change jamais. Elle grimpa les marches quatre à quatre. Au sixième, la porte de l’appartement de Rousseau était entrouverte.
Camille ralentit. Un rai de lumière filtrait par la fente. Elle poussa doucement.
Le couloir. Une table renversée. Des papiers éparpillés. Et au fond, la silhouette qui se balançait lentement, les pieds à trente centimètres du sol, la corde attachée au lustre de la salle à manger.
Elle ne cria pas. Elle avait vu assez de scènes de crime pour savoir que le cri ne servait à rien. Elle avança méthodiquement, contourna la table, s’approcha du corps. Rousseau. Les yeux ouverts, fixes, la langue légèrement enflée, les marques de la corde nettes sur le cou. La peau violacée au-dessus du col. Une chaise renversée sous ses pieds.
Tout indiquait un suicide. Le suicide classique, propre, presque clinique.
Mais il y avait la fenêtre ouverte de la cuisine.
Et l’eau qui gouttait encore du rebord.
Quelqu’un était venu par l’escalier de service, avait fait le travail, puis était reparti par les toits. Elle connaissait ce genre de précision. C’était du travail de professionnel. Pas assez de sang, trop de mise en scène.
Dans la salle à manger, une lettre dactylographiée était posée sur la table, près d’une tasse de thé encore tiède. Une lettre de suicide. Elle la lut rapidement. Remords, pressions hiérarchiques, épuisement. Banal. Trop banal.
Les flics n’y verraient que du feu. Elle, elle voyait autre chose.
Sur le mur derrière le bureau, entre deux étagères, quelqu’un avait griffonné au crayon gras. Une écriture nerveuse, hachée, presque illisible. Mais Camille la reconnut immédiatement.
« Le secret est dans le cadre. »
C’était l’écriture d’Élodie. Elle aurait mis sa main au feu. Le tracé particulier du « c », la boucle appuyée du « d ». La calligraphie d’une femme qui dessinait les lettres comme des miniatures, avec une précision d’horloger.
Et sous la phrase, un symbole. Un petit cercle avec une croix à l’intérieur. Une boussole. Ou un cadran solaire.
Camille sortit son téléphone et photographia le mur. Puis la lettre. Puis la pièce entière, méthodiquement, comme elle l’avait appris avant que l’assurance ne devienne son refuge. Rousseau avait-il écrit ces mots lui-même avant de mourir ? Ou les avait-il trouvés, les avait-il copiés, cherchant à laisser un message qu’on ne comprendrait qu’après ?
Le téléphone vibra. Elle décrocha sans vérifier le numéro.
— Camille, où êtes-vous ?
La voix d’Étienne. Pressée. Inquiète. Elle hésita. Depuis le château, depuis la révélation de Marchal, chaque mot qu’il prononçait était devenu un suspect.
— Chez Rousseau. Il est mort.
Silence. Une seconde trop longue.
— Le collègue d’Élodie ?
— Oui. Suicide. Enfin, apparence de suicide.
Elle l’entendait respirer. Des bruits de moteur au fond. Il roulait.
— Il faut sortir de là. S’ils ont fait ça, ils savent que vous alliez le voir. Votre téléphone est tracé.
— Comment le savez-vous ? Que j’allais le voir ?
Nouveau silence. Cette fois, plus long.
— Parce que j’avais prévu de l’interroger moi-même demain matin. J’avais rendez-vous. Son assistante me l’a confirmé il y a deux heures.
Camille ferma les yeux. Elle regarda le corps de Rousseau, la lettre, puis le mur.
— Il y a un message, Étienne. De l’écriture d’Élodie. « Le secret est dans le cadre. »
— Quoi ?
Le ton changea. La tension dans sa voix devint auditive, presque palpable.
— Vous en êtes sûre ? C’est bien son écriture ?
— Absolument.
Un souffle. Puis une sonnerie dans le lointain, comme s’il avait reçu un appel sur l’autre ligne. Un mot qu’elle capta à peine, noyé dans le bruit : « Bonnat ».
— Écoutez, Camille. Sortez de là. Maintenant. Passez par l’escalier de service et rejoignez la rue de Babylone. Je viens vous chercher.
— Vous ne me dites pas tout.
— Non. Et vous non plus. Mais là, je vous demande de me faire confiance pour une fois. Rousseau travaillait sur une exposition Bonnat l’année de la disparition d’Élodie. Il a été tué pour ça. Vous êtes dans le viseur.
Elle regarda à nouveau l’écriture au crayon gras. Une phrase à moitié effacée, comme si l’auteur avait commencé à l’écrire, puis avait hésité, puis avait continué. Les dernières lettres étaient plus pâles, le geste moins sûr.
Soudain, un bruit. Derrière elle, dans le couloir.
Elle se retourna. Une silhouette dans l’embrasure de la porte. Un homme. Casquette, imperméable sombre.
Il vit qu’elle l’avait vu. Une fraction de seconde. Puis il tourna les talons et dévala les escaliers.
— Quelqu’un vient de fuir, dit-elle d’une voix blanche.
— Camille, sortez. Je vous rejoins rue de Babylone.
Elle prit une dernière photo du mur. Une photo de la lettre. Une photo du corps, pour elle, pour la vérité. Puis elle franchit la fenêtre de la cuisine, emprunta l’escalier de service que l’assassin avait utilisé, et descendit les six étages à pied, aussi vite que ses jambes le permettaient.
La rue de Babylone était déserte à cette heure. Les lampadaires diffusaient une pâle lumière jaune sur les trottoirs mouillés. Elle se colla contre un porche, attendit.
Cinq minutes. Dix. Elle allait partir quand une voiture sombre s’arrêta au coin, feux éteints. La vitre descendit. Le visage d’Étienne apparut, tendu, fatigué.
— Montez.
Elle obéit. Il démarra aussitôt, prit la rue de Sèvres, puis bifurqua vers les quais.
— Rousseau était un ami d’Élodie, dit-il finalement. Il a été le dernier à la voir avant sa disparition. Pendant des années, il a tout nié. Et puis maintenant…
— Maintenant il est mort.
— Et il avait les mêmes symboles que ceux que vous avez vus au château. Le cadran solaire.
Camille le regarda. Il ne croisa pas son regard, les yeux sur la route. Il savait quelque chose qu’il ne disait pas. Et pourtant, ils étaient liés désormais, pris dans la même mécanique de mensonges qui se resserrait.
— Le cadre, murmura-t-elle. Nous avons passé des semaines à chercher le tableau. Mais l’information n’a jamais été dans la toile, n’est-ce pas ?
Étienne serra la mâchoire.
— Cette phrase, j’ai déjà vu cette écriture. Sur le procès-verbal du commissariat, après la disparition. Le même crayon gras. Élodie avait écrit quelque chose avant de partir. Personne n’y avait prêté attention.
— Quoi donc ?
— « Ne cherchez pas la peinture. Regardez le cadre. »
Il se tourna enfin vers elle. Ses yeux étaient gris, presque métalliques dans la nuit.
— Nous avons poursuivi un fantôme, Camille. Mais le vrai trésor n’a jamais été dans le tableau. Il est dans les cadres des peintures authentiques que le réseau a laissées passer depuis des années.
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Les pièces s’assemblaient avec la brutalité d’un coup de poing. Le faux Fragonard, les dossiers falsifiés, le laboratoire désaffecté. Tout n’était que façade.
Le message quitté par Élodie pour elle se lisait enfin, après toutes ces années.
Le secret était dans les cadres.
Et quelqu’un était prêt à tuer pour qu’elle ne le découvre jamais.
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