Le Cadre Doré
Lire le chapitre 19: The Silver Locket's Answer
Le médaillon d’argent pesait dans la poche intérieure de sa veste comme une accusation. Camille l’avait glissé sous la doublure à la hâte, chez Rousseau, quand elle avait compris que le silence de la pièce n’était pas un hasard. Il était trop léger pour être le sien — Étienne avait dû le placer dans sa main pendant qu’il la tirait de l’atelier, ou peut-être plus tôt, dans la voiture, quand elle avait fermé les yeux une seconde de trop.
Elle ne l’avait pas ouvert. Pas encore. Elle avait trop peur de ce qu’il contenait — et trop peur de ce que cela signifiait s’il ne contenait rien.
Assise à la terrasse d’un café près de la Bastille, elle le sortit, le fit glisser entre ses doigts. Un fermoir fin, presque invisible. Elle le tourna. Au revers, gravé à la main, trois lettres : *M.C.* — Marchand, Camille. Ou l’inverse. Une signature, un aveu, un appât.
Elle regarda le soleil décliner sur les toits. La police avait retrouvé le corps de Rousseau avant elle — ou après elle, peu importe. Le message d’Élodie était réel. Et maintenant, le médaillon était là.
Camille ouvrit le fermoir d’un ongle. Pas de photo. Pas de petite serrure. À l’intérieur, une cavité plate, tapissée de velours rouge, contenait un fragment de papier plié en huit. Elle le déplia sous la table. *Quatre jours. Les cadres anciens — ceux du XVIIe. La dorure cache. Cherche les jointures.*
Le papier trembla dans sa main. Il ne restait presque plus de temps. Trois jours, maintenant. Peut-être quatre.
Elle replia le message, le remit dans le médaillon, le referma. Puis elle chercha dans ses contacts le nom d’un homme qu’elle espérait ne jamais revoir : Aleksandre Vassili, dit “Sacha”, receleur de métaux précieux et de cadres volés, qui travaillait depuis la rue des Rosiers. Si quelqu’un savait qui avait pu passer le médaillon entre les mains d’un réseau, c’était lui.
Elle l’appela. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— Camille. Je pensais que tu étais morte.
— Pas encore, Sacha. J’ai un médaillon à te montrer. Argent, ancien, peut-être signé. Tu l’as peut-être vu passer.
Un silence. Un bruit de verre qu’on repose.
— Tu viens seule ? demanda-t-il.
— Je n’ai pas le choix.
— Alors viens ce soir. Vingt et une heures. Passage du Grand Cerf, sous l’horloge. Je te montrerai ce que je sais. Mais Camille — si tu me tends un piège, je te jure que je te fais disparaître moi-même.
Elle raccrocha. Au fond d’elle, une petite voix murmura que c’était peut-être exactement ce qu’il espérait faire.
---
À vingt et une heures, le Passage du Grand Cerf était presque vide. Les verrières anciennes laissaient tomber une lumière sale sur les pavés. Camille avait mis un manteau noir, les cheveux tirés, et une petite lame dans sa botte. Elle savait que ça ne suffirait pas si les choses tournaient mal, mais elle avait besoin que ça ait l’air de suffire.
Sacha l’attendait sous l’horloge — un homme trapu, la cinquantaine, l’air d’un comptable qui aurait mal tourné. Il n’était pas seul. Deux silhouettes se tenaient en retrait, dans l’ombre d’une porte cochère. Camille compta leurs positions, les mémorisa, continua d’avancer.
— Montre-moi, dit Sacha.
Elle sortit le médaillon, le tint entre deux doigts. Il ne le toucha pas. Il le regarda avec la patience d’un homme qui a passé sa vie à évaluer la valeur exacte des choses.
— Il appartenait à Hélène Fontaine, non ? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il leva les yeux vers elle, et son visage changea.
— Tu es marquée, Camille. Tu le sais ? La montre est sur toi.
— J’ai entendu. Mais j’ai besoin de savoir qui a utilisé ce médaillon comme code.
— Ce n’est pas un code, dit-il. C’est une carte. Et tu viens de me confirmer que tu l’as.
Un signal. Camille l’aperçut dans le mouvement imperceptible de sa tête. Les deux silhouettes sortirent de l’ombre. Il y eut un déclic métallique — un cran d’arrêt qui s’ouvre.
— Sacha, dit-elle posément, je ne suis pas venue pour me battre.
— Mais moi, je suis payé pour que tu ne repartes pas.
Le premier homme bondit. Camille recula, la main sur sa botte, mais une autre main l’attrapa par le bras avant qu’elle puisse dégainer — le deuxième homme, plus rapide qu’elle ne l’avait estimé. Il la plaqua contre le mur de briques. Le médaillon tomba, roula sur les pavés.
Camille planta son genou dans l’estomac de l’homme. Il grogna, lâcha prise un instant. Elle voulut se baisser vers le médaillon, mais la lame du premier homme fendit l’air à quelques centimètres de son visage. Elle bascula sur le côté, roula, se releva face aux deux.
L’horloge sonna la demie. Quelque part, un chien aboya.
Puis une silhouette fine passa au-dessus d’elle — un saut depuis la mezzanine du passage — et atterrit entre Camille et les deux hommes. Blouson de cuir, visage masqué d’un foulard noir. Mais elle le reconnut à la manière dont il tenait ses épaules, à la courbe de son dos quand il se baissa pour ramasser le médaillon.
Étienne.
Il n’avait pas d’arme visible. Les deux hommes hésitèrent un quart de seconde — un quart de seconde de trop. Le premier tenta une attaque latérale ; Étienne l’esquiva, lui attrapa le poignet, le força à lâcher la lame, et l’envoya valser contre la vitrine d’une boutique fermée. Le deuxième essaya de profiter de la confusion. Étienne ne se retourna même pas — il fit un pas en arrière, évita le coup, et frappa l’homme au plexus, juste sous le menton. L’homme s’effondra, le souffle coupé.
Silence. Sacha avait disparu. Camille s’approcha d’Étienne, le médaillon serré dans sa main.
Il releva le foulard. Son visage portait une coupure fraîche sur la pommette — elle décida de ne pas demander.
— Tu me suis ? dit-elle froidement.
— Je te protège. Il y a une différence.
— Tu m’évites, depuis l’atelier. Tu ne réponds pas quand je t’appelle. Et maintenant tu surgis de nulle part pour me sauver, comme si de rien n’était.
Il ne répondit pas. Il regardait les deux corps à terre, puis le médaillon.
— Tu ne l’as pas ouvert devant lui. C’est bien, dit-il.
— Parce que tu savais que je l’ouvrirais. C’est toi qui l’as mis dans ma poche.
Un long silence. Un passant attardé jeta un coup d’œil au passage, puis pressa le pas.
— Oui, dit Étienne.
— Tu es le fantôme.
Il la regarda droit dans les yeux. La lueur des vitrines éteintes dansait sur son visage, et elle ne put lire aucune réponse. Puis il dit :
— Je t’expliquerai. Mais d’abord, ouvre-le. Là, maintenant.
Elle hésita. Son cœur battait vite, trop vite. Elle ouvrit le fermoir.
À l’intérieur, le papier — mais il était doublé. Entre le papier et le velours, une forme plus fine, plus dure. Camille la retira avec précaution. Une lame de silicium, minuscule — un microchip de la taille d’une pièce de deux euros, soudé sur un support d’argent souple.
— Une puce, souffla-t-elle.
Étienne hocha la tête. Un sourire triste à peine esquissé sur ses lèvres.
— Le secret n’est pas dans les cadres, Camille. Il est dans les choses qu’on met dedans.
Il fit un pas en arrière.
— Viens avec moi. Je te montrerai où je vis. Et je te dirai tout — mais tu devras d’abord me faire confiance.
Elle regarda la puce dans sa main, puis le visage de l’homme devant elle. Le coup de feu d’un doute la traversa, brutale — mais elle avança quand même, prit son bras et le suivit dans la nuit.
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