Le Cadre Doré
Lire le chapitre 20: The Microchip's Data
L’air dans la chambre d’Étienne était encore chargé de l’humidité de la nuit. Camille s’assit sur le bord du lit défait, le microchip entre le pouce et l’index, le métal froid contre sa peau. Elle le tourna, le retourna, comme s’il pouvait livrer ses secrets par la seule volonté.
« Tu as un lecteur ? » demanda-t-elle sans lever les yeux.
Étienne se tenait près de la fenêtre, les rideaux à moitié tirés sur la rue étroite du Marais. Il la regarda un long moment avant de répondre.
« Un vieux portable, sous un faux nom. Aucune connexion au réseau. »
Il sortit d’un tiroir un ordinateur robuste, aux coins éraflés, et le posa devant elle. Camille inséra le microchip dans un adaptateur qu’il lui tendit. L’écran s’alluma, gris, puis une icône unique apparut : un dossier nommé « Inventaire Bonnat ».
« Bonnat, murmura-t-elle. Encore. »
Elle cliqua. Une liste s’ouvrit, longue de plusieurs dizaines de lignes. Chaque entrée comportait une date, un nom de collectionneur, et une mention manuscrite scannée. Camille parcourut les premières lignes, le souffle court.
« 1998, Gérard Vasseur, *Le Portrait de Madame de X*, Fragonard. 2001, Hélène Duport, *La Leçon de musique*, Boucher. 2004, Antoine Lefèvre, *L’Assemblée dans le parc*, Watteau. »
Elle leva les yeux vers lui. « Ce sont des collections privées. Des pièces qui n’ont jamais été exposées au public. »
Étienne s’approcha, les mains dans les poches. « Continue. »
Elle fit défiler. Les dates s’étendaient jusqu’à l’année précédente. Mais ce qui la frappa, ce ne furent pas les noms. C’était une colonne discrète à droite, que son œil d’enquêtrice avait remarquée d’instinct.
« Regarde. » Elle tourna l’écran vers lui. « Chaque entrée a un statut. Remplacée. Restaurée. Vérifiée. »
Elle pointa une entrée précise : *Rousseau, 2019, Château Bonnat — Vérifiée en attente.*
« Rousseau était sur la liste. Il travaillait sur le château. » Elle passa la main sur l’écran. « Et regarde les dates des statuts. Tout ce qui est "remplacée" correspond à des ventes récentes, des prêts à des musées, des expositions temporaires. »
Étienne resta silencieux. Il regardait l’écran avec une intensité nouvelle.
« Ce que tu es en train de dire, commença-t-il lentement, c’est que les œuvres qui ont été "remplacées" sont les vraies. Et celles qui sont exposées, vendues, prêtées… »
« Sont des fausses. » Camille ferma le dossier et rouvrit une autre sous-section. Elle contenait des scans de lettres, des certificats de provenance, des photographies d’atelier. « Les voleurs ne prennent pas des tableaux pour les revendre. Ils prennent les vrais pour les protéger. Et laissent des copies à la place. »
Elle se leva, fit les cent pas dans la pièce étroite. « C’est pour ça qu’il ne vise que les collectionneurs privés. Pas les musées. Pas les galeries. Parce que les musées ont des protocoles de sécurité, des conservateurs, des historiens d’art qui examinent chaque pièce. Un collectionneur privé, lui — il ne veut pas que sa pièce soit exposée. Il la garde dans son salon, il la montre à ses amis triés sur le volet. Personne n’analyse la peinture. Personne ne voit la différence. »
Étienne s’adossa au mur, les bras croisés. « Et les vrais ? »
« Protégés. » Elle rouvrit la liste. « Regarde les localisations. Pas d’adresse précise. "Entrepôt neutre", "Dépôt provisoire", "Cellule climatique". Ces types ne volent pas pour l’argent. Ils volent pour préserver. »
Un silence s’installa entre eux, épais comme le vernis d’un tableau ancien. Camille se retourna vers lui.
« Tu savais. » Ce n’était pas une question. « Tu savais pour Bonnat. Tu savais que Rousseau y travaillait. »
Étienne soutint son regard. Il y eut une hésitation — presque imperceptible — avant qu’il ne réponde. « Rousseau m’a contacté il y a six mois. Il prétendait avoir des informations sur un trafic de faux qui passait par le château. Je lui ai donné un rendez-vous. Il n’est jamais venu. »
« Et tu ne m’en as pas parlé ? »
« Je ne te faisais pas confiance. » Il dit cela simplement, sans agressivité. « Je ne fais confiance à personne. »
Camille pinça les lèvres. Elle aurait pu se fâcher, mais elle connaissait trop bien ce sentiment. Elle l’avait porté comme une armure pendant des années.
« Maintenant tu me fais confiance ? »
Il ne répondit pas directement. Il s’approcha de l’ordinateur, fit défiler la liste jusqu’en bas. Une dernière entrée, en date du mois précédent, attira son attention.
« Regarde ça. »
Camille se pencha. L’entrée comportait un nom qu’elle ne connaissait pas — et un statut qu’elle n’avait nulle part dans la liste.
« *Le Bain de Diane*, Boucher. Dernier verrou. Possession : inconnue. Localisation : Château Bonnat, salle ouest. »
« Salle ouest ? » Elle consulta sa mémoire. « Le château ouvre au public. La salle ouest est vide depuis des années. Il n’y a rien là-bas. »
Étienne passa une main dans ses cheveux. « Rien de visible. »
Un nouveau frisson, plus insistant. Camille vérifia son téléphone — toujours aucune alerte. Mais elle savait qu’ils étaient sur le fil, et que quelqu’un d’autre aurait pu écouter.
« Bonnat, répéta-t-elle. On revient toujours à Bonnat. Rousseau y travaillait. Les faux voyagent par là. Et maintenant, c’est là que se trouverait le dernier vrai tableau volé. »
Elle ferma l’ordinateur, retira le microchip, le glissa dans la poche intérieure de sa veste.
« Il faut aller voir. »
« Non. » La voix d’Étienne était ferme, presque autoritaire. « Pas toi. Si Adler a marqué ton nom dans le réseau, c’est exactement là qu’ils t’attendent. Château Bonnat, salle ouest — c’est une adresse qu’on nous donne sur un plateau. C’est un piège. »
« Peut-être. » Camille attrapa son manteau. « Mais c’est le seul fil que nous ayons. »
Il lui prit le bras, doucement mais fermement. « Écoute-moi. Si ce que tu dis est vrai — si le réseau protège les vrais tableaux — alors ils ne vont pas te laisser approcher. Ils vont te tuer avant même que tu touches la porte. »
« Alors je n’annoncerai pas mon arrivée. »
Elle se libéra de son emprise. Une tension électrique crépitait entre eux, faite de suspicion et d’autre chose qu’elle refusait de nommer.
« Camille. » Il prononça son nom lentement, comme s’il pesait chaque lettre. « Je ne vais pas te laisser y aller seule. Mais pas comme ça. Pas sans préparation. Laisse-moi trouver un moyen d’entrer par le personnel, de nous faire embaucher, ou voler une liste d’invités. Une journée. Donne-moi une journée. »
Elle le dévisagea longuement. Il y avait quelque chose dans ses yeux — une sincérité qu’elle aurait juré fausse une semaine plus tôt, mais qu’elle commençait, contre toute logique, à croire.
« Une journée, répéta-t-elle. Et si tu ne trouves rien, j’y vais seule. »
Il acquiesça lentement. « Marché conclu. »
Elle remit le microchip dans sa poche, plus près de son cœur que de la ceinture. Quelque part, loin dans Paris, l’autre réseau — celui qui tuait les conservateurs et traquait les locket — était sans doute en train de réagir à sa présence. Le texte d’Adler, « the watch is on », lui revenait en mémoire.
Mais désormais, elle savait ce que le réseau protégeait réellement. Et ce savoir la rendait plus dangereuse — pour eux, et pour elle-même.
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