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Le Cadre Doré

Lire le chapitre 2: The Collector's Code

La lumière du matin filtrait à travers les persiennes du salon haussmannien, découpant l'air en lamelles dorées où dansait la poussière. Camille Moreau restait immobile au centre de la pièce, les mains croisées derrière le dos, son regard balayant chaque centimètre de ce qui avait été — jusqu'à la nuit dernière — un Renoir de petite taille accroché au-dessus de la cheminée.

« Vous comprenez, mademoiselle Moreau, ce tableau était un ami. »

Le vicomte Armand de Valois, soixante-dix ans passés mais l'œil vif, se tenait près de la fenêtre, une tasse de thé fumante entre les doigts. Son élégance naturelle, celle d'un homme qui n'avait jamais connu les contraintes du travail, contrastait étrangement avec la nervosité qu'il laissait paraître depuis l'arrivée de Camille.

« Un ami », répéta-t-elle sans le regarder, son attention fixée sur l'espace vide entre les deux appliques de bronze. « Vous êtes le troisième collectionneur que je visite cette semaine, monsieur de Valois. Et vous êtes le troisième à me parler de vos tableaux comme s'ils étaient vivants. »

Il rit, un son sec et bref. « Les collectionneurs sont tous un peu fous, n'est-ce pas ? Nous prêtons nos âmes à des toiles qui ne nous appartiennent jamais vraiment. »

Camille sortit son carnet — un véritable carnet de cuir noir, pas un téléphone — et feuilleta quelques pages. « Le tableau a été découpé net, sans une égratignure sur le cadre. Les caméras de votre immeuble étaient aveugles entre minuit et deux heures. Votre gardien n'a rien vu, rien entendu. » Elle releva les yeux. « Tout cela est très… professionnel. »

Le vicomte reposa sa tasse avec un cliquetis. « Professionnel. Oui. C'est le mot qu'utilise mon assureur. »

Camille marqua une pause. « Votre assureur ? »

« Le courtier de La Maison du Cadre. Lucien Brunet. » Il prononça le nom avec une déférence presque religieuse. « Il gère toutes mes polices depuis trente ans. C'est lui qui a insisté pour que je fasse appel à vous, lorsque j'ai appelé mon assurance principale hier soir. Une procédure inhabituelle, mais il a ses raisons. »

La Maison du Cadre. Le nom résonna dans l'esprit de Camille, accompagné d'un souvenir fugace : une carte de visite blanche, glissée sous sa porte six mois plus tôt, sans mot ni explication. Elle l'avait rangée dans un tiroir et n'y avait plus pensé.

« Un courtier discret », dit-elle, gardant la voix neutre. « Pourquoi cet homme aurait-il recommandé une enquêtrice indépendante plutôt que de laisser passer par les canaux habituels ? »

Le vicomte haussa un sourcil. « Parce qu'il a reconnu la signature, j'imagine. Le travail de quelqu'un que le marché appelle Le Fantôme. »

Camille sentit sa nuque se hérisser. Le mot — Fantôme — avait été gravé sur le médaillon d'argent qu'elle avait glissé dans sa poche la veille, au lieu de le déclarer. Elle l'avait touché une dizaine de fois depuis, comme un talisman ou une pièce à conviction qu'elle n'aurait pas dû posséder.

« Le Fantôme », répéta-t-elle, prenant soin d'infléchir la phrase comme une question.

« Vous n'en avez pas entendu parler ? » Le vicomte parut presque amusé. « Le Fantôme est un mythe, une légende du milieu. Depuis une décennie, il vole des œuvres majeures à travers l'Europe — mais toujours chez des collectionneurs privés, jamais dans les musées. Il laisse toujours un signe, une trace discrète — un mot, un symbole — près de l'endroit du vol. Les assurances font tout pour étouffer l'affaire, évidemment. Qui voudrait admettre qu'un fantôme leur échappe depuis dix ans ? »

« Mais alors pourquoi chercher une assurance maintenant, si le marché tient cette affaire secrète ? »

Le vieil homme la regarda avec une intensité nouvelle. « Parce qu'il y a une différence entre une légende qui vole dans l'ombre et un homme qui s'attaque à mes amis. Trois collectionneurs de mon cercle ont été volés ces six derniers mois. Le Fantôme n'avait jamais frappé deux fois dans le même pays en une saison. Quelque chose a changé. Et Brunet, lui, a décidé de réagir. »

Camille nota mentalement cette information, puis la rangea à côté des autres pièces du puzzle. Le médaillon dans sa poche semblait soudain peser lourd. Elle aurait dû le montrer à son supérieur immédiatement, le déclarer comme preuve. Au lieu de cela, elle avait décidé de suivre sa propre piste, une dette ancienne remontant à la surface.

« Vous connaissez d'autres collectionneurs qui ont été victimes ? » demanda-t-elle.

« Je vous donnerai leurs noms. » Le vicomte se dirigea vers un secrétaire en acajou et en tira une enveloppe nacrée. « Brunet m'a demandé de vous remettre ceci. Il dit que vous comprendrez. »

Camille prit l'enveloppe sans se presser, comme si elle craignait qu'elle ne se dissolve entre ses doigts. Elle en souleva le rabat et en tira une photographie — celle d'un cadre vide, identique à celui accroché au mur devant elle, mais légèrement différent dans ses proportions. Au dos, une écriture fine : « Vol précédent — Octobre, Deuxième Arrondissement. Méthode identique. Signe : un sceau de cire bleue. »

Elle retourna la photo. Le cadre sur l'image portait une petite tache bleue, presque invisible — un sceau cosmétique appliqué à l'arrière du cadre, là où le tableau avait été découpé.

Elle releva la tête, consciente soudain que sa respiration était devenue plus rapide. « Pourquoi votre courtier me fait-il parvenir cela ? »

« Parce que votre réputation est celle d'une femme qui cherche, mademoiselle. Pas d'une femme qui regarde. » Le vicomte sourit d'un air entendu. « Et parce que vous n'avez pas encore appelé votre bureau pour signaler ma plainte, n'est-ce pas ? Votre visite chez moi — c'est une enquête personnelle, pas une mission officielle. »

Camille ne répondit pas. Elle rangea la photographie dans son carnet et referma le tout. Dans sa poche, le médaillon semblait la brûler.

« Si les collègues du Fantôme ont prévenu Brunet », dit-elle doucement, « c'est que quelqu'un connaît son identité. Quelqu'un qui respire dans ce milieu depuis longtemps. »

Le vicomte la scruta un long moment. « Brunet est prudent. Il ne vous aurait pas confié cette information s'il ne pensait pas que vous méritiez de la porter. Mais comprenez bien, mademoiselle Moreau — si vous vous approchez trop près du Fantôme, vous ne travaillerez plus jamais dans ce métier. Ce ne sont pas des faussaires ordinaires. Ce sont des gens qui connaissent la valeur de ce qu'ils volent — et de ceux qui les chassent. »

« Ce sont des voleurs », dit Camille simplement. « Comme tous les autres. »

Il rit de nouveau, mais cette fois le son était moins aisé. « Vous êtes jeune, mademoiselle. Vous comprendrez bientôt que les voleurs les plus dangereux ne sont pas ceux qui prennent — mais ceux qui savent ce que vous avez caché pour ne pas que personne le prenne. »

Une demi-heure plus tard, Camille sortit de l'immeuble du boulevard Haussmann, son carnet sous le bras. Le soleil avait monté et inondait maintenant les trottoirs d'une lumière chaude de février. Elle s'arrêta devant la vitrine d'une librairie ancienne, sans en voir les livres, et sortit son téléphone.

Trois messages de son bureau. Trois appels manqués de son supérieur, Étienne Roussel.

Elle rappela sans enthousiasme, et la voix d'Étienne, caverneuse, lui tomba dessus comme un coup de massue.

« Camille, il faut que tu viennes. Maintenant. »

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Nous avons reçu un message. Un e-mail. Adressé à toi. »

Une pointe d'attention froide traversa son ventre. « À moi ? »

« L'expéditeur signe d'une petite phrase : Le passé doit savoir regarder. Mais surtout, le message contient une photo. » Il hésita, et Camille perçut dans ce silence quelque chose qu'elle n'avait jamais entendu chez son supérieur d'ordinaire inébranlable. « Une photo du cadre de madame von Sturm. Avec un horodatage. Daté d'il y a vingt-quatre heures. Quelqu'un a pris une photo du cadre après le vol. »

Camille ferma les yeux, ressentant le poids du médaillon contre sa hanche, les battements de son pouls dans sa gorge. Elle pensa à la photographie dans son carnet — le sceau bleu, les mots de Brunet — et à cet inconnu qui lui écrivait directement, à elle, comme si le jeu avait déjà commencé sans même l'attendre.

« J'arrive », dit-elle.

Elle raccrocha. Mais au lieu de se diriger immédiatement vers le métro Cambronne qui la ramènerait à l'Agence, elle fit trois pas vers le kiosque à journaux au coin de la rue, acheta un café qu'elle ne but pas, et prit une minute calmement pour regarder la lumière jouer sur les toits métalliques des immeubles proches, l'immense respiration alanguie de Paris autour d'elle.

Le Fantôme, songea-t-elle. Elle lui écrivit mentalement une réponse brève, acérée.

Je ne cherche pas seulement vos tableaux volés. Je cherche ce que vous avez laissé derrière vous.

Elle jeta le gobelet dans une poubelle au passage, remonta son col, et s'engagea sur le trottoir.

Le métro n’était plus qu’une formalité. L’enquête, elle, venait seulement de commencer.