Le Cadre Doré
Lire le chapitre 3: A Phantom's Trail
L’écran du bureau de Camille émettait une lueur bleutée dans la pénombre du soir. Elle avait fermé la porte, refusé les appels, et disposé autour d’elle les photographies des trois scènes de vol que Brunet lui avait envoyées. Trois cadres vides, trois signatures identiques : une découpe au scalpel, un retrait net de la toile, et sur le mur, une trace de cire bleue.
Elle fit pivoter la photo de la penthouse de la comtesse von Sturm pour la comparer à celle du vicomte. Même angle de coupe, même précision chirurgicale. Brunet avait raison : c’était la méthode du Fantôme. Mais trois victimes en quelques semaines, c’était une cadence inhabituelle. Le Fantôme ne frappait jamais deux fois dans le même cercle de collectionneurs, encore moins trois.
Camille reposa la photo et sortit le médaillon de sa poche intérieure. L’argent terni, le motif gravé d’une main fine — un fantôme stylisé, la lettre *F* entrelacée dans sa robe. Elle l’avait trouvé sous le pli du tapis, à deux mètres du cadre vide de la comtesse. Un objet trop propre, trop intentionnel pour être tombé là par accident.
Elle l’avait gardé. Elle n’avait pas signalé sa découverte ni aux policiers ni à sa hiérarchie.
Elle le fit tourner entre ses doigts. S’il était vraiment du Fantôme, pourquoi l’aurait-il laissé derrière lui ? Un oubli, peut-être. Mais le Fantôme ne laissait jamais rien derrière lui. C’était sa marque, sa légende. Un voleur qui ne laissait aucune trace.
Sauf cette fois.
Camille photographia le médaillon sous tous les angles avec son téléphone, puis ouvrit l’application de messagerie chiffrée. Elle sélectionna le contact de Salim Benali, expert en métaux et traces organiques à l’Institut de recherche criminelle. Un ancien collègue d’école, une dette qu’il lui devait encore depuis cette affaire de faux Bouddha à Lyon.
Elle tapa : *Besoin d’une analyse discrète. Médaillon en argent, gravure fine. Réponse directe à moi, rien de plus.*
Elle envoya les photos. Une minute plus tard, trois points de suspension. Puis : *Tu me dois une bouteille. Bonne nuit de labo.*
Elle rangea son téléphone et passa une main dans ses cheveux. Sur l’écran de son ordinateur, l’e-mail anonyme était toujours ouvert — la photo du cadre volé, horodatée à la seconde où elle se tenait encore dans l’appartement de la comtesse. Quelqu’un avait été là. Quelqu’un savait qu’elle serait là. Et ce quelqu’un utilisait un cadre photographique taillé exactement comme ceux du Fantôme.
La porte de son bureau s’ouvrit sans frapper. Camille cliqua sur l’écran pour le verrouiller d’un geste réflexe.
— Moreau.
Antoine Valère se tenait dans l’embrasure, les mains dans les poches de son costume gris. Sa cravate était légèrement de travers, ce qui chez lui équivalait à un état d’urgence.
— On vient de me transmettre un e-mail. Le Fantôme s’adresse à toi personnellement. Tu l’as lu ?
— Je l’ai vu.
Valère ferma la porte derrière lui et s’approcha de son bureau. Il jeta un coup d’œil aux photographies étalées, les sourcils légèrement froncés.
— Tu enquêtes déjà, à ce que je vois. Tu n’as pas perdu de temps.
— C’est mon travail.
— C’était ton travail, dit-il en s’asseyant sur le coin du bureau. À partir de maintenant, c’est officiel. Le dossier t’est confié en entier. Tu diriges l’enquête sur les vols Fantôme, priorité absolue sur toutes tes autres affaires.
Camille le dévisagea. Valère était un homme qui n’accordait rien sans calcul.
— Et les policiers ?
— Ils suivent leurs pistes. Toi, tu suis la tienne. La direction veut un résultat rapide et discret. Ce voleur s’en prend à des collectionneurs riches et puissants. Si la presse s’empare de l’affaire, ces gens vont paniquer et retirer leurs polices chez les concurrents.
— Donc ce n’est pas une question de justice, c’est une question de primes.
— C’est toujours une question de primes, Moreau. La justice, c’est un effet secondaire agréable.
Camille croisa les bras. Elle pouvait sentir l’angle mort s’ouvrir devant elle — l’accès officiel aux dossiers, aux scènes de crime, aux témoignages. Exactement ce dont elle avait besoin pour suivre sa propre piste.
— J’ai une condition.
Valère haussa un sourcil.
— Je travaille seule. Pas d’équipe désignée, pas de compte-rendu quotidien. Je rends compte à toi, et à toi seulement.
Un silence. Valère étudia son visage comme un expert examinerait une toile douteuse.
— Tu négocies mal, Moreau. Je t’offre une enquête officielle et tu exiges l’isolement ?
— Je connais la personne qui vole ces cadres. Ou du moins, je connais sa méthode. Si je fais équipe avec des gens qui veulent des résultats rapides, ils vont me freiner.
Valère se leva, ajusta sa cravate.
— D’accord. Tu travailles seule. Mais si tu approches le Fantôme de trop près — si tu te mets en danger ou si tu compromets une procédure — je te retire le dossier et je te confie les dossiers volés de la banque Rothschild pour le restant de l’année.
— Compris.
Valère s’arrêta à la porte, la main sur la poignée.
— Une dernière chose. Cet e-mail qu’il t’a envoyé. Ce n’est pas une coïncidence s’il te connaît. Ça veut dire qu’il te surveille, ou qu’il sait ce que tu fais avant même que tu le fasses. Fais attention à qui tu parles, Moreau. Et à qui tu fais confiance.
Il sortit et referma la porte derrière lui.
Camille attendit dix secondes, puis elle sortit le médaillon de sa poche et le regarda.
Il la surveillait. Ou il la connaissait.
Une idée germait dans son esprit, une pensée qu’elle n’osait pas encore formuler à voix haute. Et si le médaillon n’était pas un accident ? Et si le Fantôme l’avait laissé là, non pas par erreur, mais à dessein ? Un message personnel, un choix de cible, une trace qu’elle seule devait trouver.
Lenvers de cette idée était troublant : si le médaillon était intentionnel, alors elle n’était pas une spectatrice fortuite. Elle faisait partie du plan, depuis le début.
Elle rangea le bijou dans sa poche et consulta l’heure. 22 h 17. Elle avait faim, sa tête commençait à palpiter, et demain elle devait interroger la comtesse von Sturm à nouveau — cette fois avec l’autorité d’une enquêtrice officielle.
Elle éteignit son ordinateur, attrapa sa veste et sortit dans le couloir désert. Le métro était à deux pas, puis douze minutes de trajet jusqu’à son appartement du Marais. Elle marchait d’un pas rapide, les mains dans les poches, les doigts refermés sur le médaillon.
Son appartement était au troisième étage d’un immeuble ancien, une porte bleue au bout d’un couloir étroit. Elle introduisit sa clé dans la serrure et laissa la porte se refermer derrière elle, puis tendit le bras vers l’interrupteur.
Elle n’eut pas besoin de l’allumer.
L’obscurité était complète, mais pas silencieuse. Un léger courant d’air, la fenêtre de la salle de séjour grande ouverte. Le vent soufflait les rideaux clairs, qui dansaient dans la lumière blafarde des réverbères de la rue en contrebas.
Camille figea sur place.
Elle avait fermé cette fenêtre avant de partir. Elle la fermait toujours. Elle avait vécu dans quatre appartements depuis l’âge de dix-huit ans, et elle n’avait jamais laissé une fenêtre ouverte. Ce n’était pas une superstition, c’était une habitude. Une discipline.
Elle se déplaça lentement dans le couloir, dos au mur, tendant l’oreille. Le plancher gémit quelque part. Pas dans l’appartement — dans l’escalier peut-être, ou chez le voisin.
La salle de séjour. Elle jeta un coup d’œil : rien ne semblait déplacé. Pas de tiroirs renversés, pas de papiers éparpillés. Le canapé, la table, la petite bibliothèque en bois de chêne : tout était à sa place.
Puis elle entra dans la chambre.
Son lit était intact. La table de chevet, intacte. La commode qu’elle avait héritée de sa grand-mère, intacte. Mais sur le dessus, là où elle posait habituellement son sac à main, il n’y avait plus rien. Le sac était par terre, à côté de la commode, renversé.
Les yeux de Camille parcoururent le contenu étalé sur le parquet : un portefeuille, des clés, une plaquette de médicaments contre la migraine, un tube de rouge à lèvres. Et l’ouverture du sac, la poche principale, était béante, retournée.
Elle posa la main sur sa poche intérieure.
Le médaillon n’y était plus.
La paume à plat contre son cœur, Camille sentit un frisson l’envahir. Elle n’avait pas perdu le médaillon. Elle l’avait senti contre ses doigts il y a encore quelques minutes, dans le métro, dans la rue, devant la porte de l’immeuble.
Elle fit demi-tour et retraversa le couloir en courant, fouillant l’entrée du regard. Le sol, la console, le placard. Rien.
Quelqu’un était entré chez elle. Quelqu’un avait pris le médaillon. Et quelqu’un était sorti par cette fenêtre, qui était restée ouverte pour laisser une trace de son passage.
Camille leva la tête. Sur le rebord de la fenêtre du séjour, elle vit une trace de cire bleue. Une petite coulée encore souple, à peine refroidie.
Elle resta immobile, le cœur battant. Son appartement venait d’être fouillé par un voleur qui méprisait les serrures et les alarmes. Un voleur qui n’avait pris qu’une seule chose.