Le Cadre Doré
Lire le chapitre 26: The Price of a Locket
L'air dans le coffre-fort était devenu lourd, chargé de poussière d'or et de menace. Les halogènes projetaient des ombres dures sur les toiles alignées, chefs-d'œuvre volés qui rêvaient de lumière naturelle. Camille s'accroupit près d'Élodie, dont les poignets portaient des marques de brûlure laissées par des liens trop serrés.
« Élodie. Élodie, regarde-moi. »
La jeune femme leva des yeux vitreux, ses pupilles contractées malgré la pénombre. Elle tremblait, mais pas seulement de froid. Camille connaissait ce genre de tremblement : celui d'une personne qui a traversé trop d'épreuves et qui sent le sol se dérober sous ses pieds.
« Le temps presse. Delcourt va arriver. Il faut qu'on sorte d'ici. »
Élodie éclata d'un rire brisé, presque inaudible.
« Sortir ? Camille, tu crois qu'on sort d'un piège de Delcourt ? »
Étienne faisait les cent pas, les doigts courant le long des murs, cherchant une faille, une plinthe qui céderait, un conduit d'aération. « Il y a forcément une issue de secours. Les hommes comme lui ne s'enferment jamais sans une porte de sortie. »
« Il n'y en a pas », dit Élodie. Sa voix était un fil de verre, prêt à se briser. « Je connais cet endroit. C'est le sanctuaire. Personne n'entre. Personne ne sort sans lui. »
Camille se redressa, les genoux douloureux de la course effrénée des dernières heures. « Tu as travaillé avec lui. Tu as dû voir des plans, des schémas. »
Le silence s'étira. Élodie fixait ses mains, ses ongles rongés jusqu'au sang.
« Ça a commencé avec moi, Camille. »
La phrase tomba comme une dalle de marbre.
« Quoi ? »
« Les vols. L'idée. C'est moi qui ai commencé à voler. » Élodie releva la tête, les yeux brillants de larmes contenues. « Ton père… ton père ne me l'a jamais pardonné. Il a essayé de me faire arrêter, de me raisonner. Et puis Delcourt a découvert ce que je faisais. Il ne m'a pas dénoncée. Il m'a… absorbée. »
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds, un vertige familier qui la ramenait des années en arrière. « Mon père savait ? »
« Il savait tout. C'est pour ça qu'ils l'ont tué. »
Étienne s'arrêta de marcher. La phrase résonna entre les toiles comme un glas.
Camille saisit Élodie par les épaules, la forçant à la regarder en face. « Que veux-tu dire par "ils" ? Delcourt ? Le meurtre de mon père était un accident, un cambriolage qui a mal tourné. C'est ce que la police a conclu. »
Le rire d'Élodie était amer, chargé de douleur et de savoir.
« La police. Duret. Il était déjà dans la poche de Delcourt à l'époque. » Elle chercha quelque chose sous son chemisier, ses doigts tremblants agrippant une chaîne fine. Elle la fit glisser et ouvrit le petit médaillon qui pendait à son cou. « On m'a fouillée quand ils m'ont enfermée ici. Ils ne l'ont pas trouvé. Je l'ai gardé en souvenir. »
Le médaillon s'ouvrit avec un déclic sec. Élodie en sortit une photographie minuscule, cornée, jaunie par le temps. Elle la tendit à Camille.
La photo montrait un homme en costume démodé, souriant à l'objectif, une fille adolescente à ses côtés. La fille, c'était elle. L'homme, c'était son père, des années avant sa mort.
« Il m'a donné ce médaillon trois semaines avant que les hommes de Delcourt ne le fassent taire. Il avait compris. Il avait trouvé les documents qui prouvaient que Delcourt orchestrerait une fraude à l'assurance massive — des tableaux déclarés volés alors qu'ils étaient vendus à des collectionneurs secrets. Il m'a donné le médaillon avec cette photo et un mot qu'il m'a fait promettre de ne regarder qu'en cas de danger. »
« Le mot », souffla Camille. « Tu l'as encore ? »
Élodie hocha la tête. Elle déplia un bout de papier minuscule, froissé, presque transparent à force d'être manipulé. Camille le prit avec autant de précaution que s'il s'agissait de la plus fine des porcelaines. L'écriture était celle de son père — cette écriture nerveuse, inclinée, qu'elle avait appris à reconnaître dans les lettres qu'elle gardait dissimulées chez elle, celles qui ne lui étaient jamais parvenues de son vivant.
« Ma chérie, si tu lis ceci, c'est que les choses ont mal tourné. Le médaillon que je t'ai prêté est un leurre, comme ma vie professionnelle. J'ai caché des documents dans un coffre-fort de la banque Rothschild, dossier à ton nom. Ils contiennent la preuve complète de la machination de cet homme. Utilise-les pour le détruire. Je t'aime plus que tout. Pardonne-moi — Papa. »
Camille relut le mot trois fois. Sa main tremblait.
« Il ne m'a jamais parlé de ce médaillon. Jamais. »
« Il t'avait préparé ce médaillon en double. Il avait peur pour toi. Quand il a compris que Delcourt le surveillait, il t'a envoyé une lettre, une ébauche. Il m'a dit de la poster pour toi si quelque chose lui arrivait. »
Le cœur de Camille cessa de battre une seconde. La lettre. La lettre qu'Étienne avait reçue, celle qui mentionnait son nom, la demande de protection. Elle avait cru qu'elle venait de Delcourt, une manipulation de plus. Mais non.
« Tu savais pour la lettre. Tu savais tout. » Camille ôta ses mains, se releva, recula.
Élodie s'effondra en sanglots, la tête entre les genoux. « Je savais que Delcourt utiliserait ton père, puis toi. J'ai pensé que je pouvais te protéger de l'intérieur. Que j'étais assez forte pour le contrer. Mais il est tellement plus intelligent. Tellement plus rancunier. Il a fait de moi sa prisonnière quand il a compris ce que je faisais. Ces œuvres, ce sanctuaire — c'est un piège, mais aussi une leçon. Il voulait que je voie tout ce que je lui avais permis d'amasser. »
Étienne s'approcha de Camille, posant une main sur son épaule. Elle se dégagea d'un geste brusque, mais sans violence. Un tourbillon d'émotions la submergeait : la colère, la douleur, la culpabilité. Toutes ces années à porter le poids de la mort de son père, sans savoir qu'il avait tenté de la prévenir, de la protéger jusqu'au bout.
« Le coffre de la Rothschild. Tu sais ce qu'il contient exactement ? »
Élodie releva la tête, reniflant. « Les noms des collectionneurs. Les transferts de fonds. Le tableau complet de la fraude. Assez pour faire tomber Delcourt et Duret, et la moitié du réseau. » Elle marqua une pause. « Il paraît que ton père avait aussi caché des preuves de ta propre implication… dans des années plus sombres. Pour te couvrir. »
La culpabilité vint s'ajouter au reste, comme une lame supplémentaire dans une boîte déjà pleine. Camille ferma les yeux. Son passé de joueuse compulsive, ses dettes — son père avait tout su, et il l'avait protégée quand même.
Le sifflement d'un système hydraulique la tira de sa contemplation. Un grincement suivi d'un claquement métallique. Étienne se figea, la main sur sa ceinture.
« Quelqu'un actionne la porte de l'extérieur. »
Des bruits de pas résonnaient dans le couloir menant au coffre. Plusieurs paires de chaussures sur le béton. Des ordres échangés à voix basse, en anglais.
Delcourt n'avait pas attendu l'aube.
Camille jeta un regard circulaire. La toile de Boucher, le trésor de Delcourt, était dressée contre le mur du fond, trop lourde pour la déplacer, trop précieuse pour l'abandonner. Mais son père lui avait laissé autre chose, plus précieux que toute la peinture du monde.
La vérité.
« Écoutez-moi. » Sa voix était ferme, coupante. « Nous les laissons prendre le Boucher. Ce n'est qu'un appât. La vraie cible, celle qui peut le détruire, est dans ce coffre de la Rothschild. Nous devons sortir d'ici, rejoindre la banque avant eux, et récupérer ces documents. »
Étienne la regarda, les yeux plissés. « C'est risqué. Le coffre est peut-être surveillé. Delcourt a pu faire nettoyer le dossier depuis que ton père est mort. »
« Non. » La certitude d'Élodie surprit tout le monde. « Il ne connaît pas l'existence du coffre. Ton père était prudent. Il m'avait dit que même s'il n'y avait jamais mis les pieds, les documents seraient conservés tant que tu serais en vie. C'était sa façon de te protéger. »
Les pas se rapprochaient. Une clé tourna dans la serrure extérieure.
Camille s'accroupit devant Élodie et l'aida à se relever, passant le bras de la jeune femme autour de ses épaules. « Alors on sort d'ici. Tous les trois. »
Elle jeta un dernier regard au Boucher, à cette toile magnifique qui avait causé tant de morts et de mensonges. Puis elle murmura, presque pour elle-même :
« Et on va faire de cette toile l'arme qui détruira tout. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.