Le Cadre Doré
Lire le chapitre 5: A Debt Remembered
Le café avait refroidi depuis longtemps. Camille le contemplait sans le voir, les doigts crispés sur la liasse de documents que Brunet lui avait fait parvenir la veille. Les trois dossiers des collectionneurs volés s'étalaient sur son bureau comme une main de cartes truquées.
Le téléphone sonna. Elle décrocha sans quitter les papiers des yeux.
« Camille Moreau, enquêteur principal. »
— Camille. C'est Lucien.
Elle se figea. Cette voix. Grave, mielleuse, avec cette pointe d'accent du Sud-Ouest qu'elle n'avait pas entendue depuis cinq ans. Lucien Bouchard. L'associé de son père. L'homme qui avait signé les garanties sur la galerie familiale, puis qui avait disparu quand tout s'était effondré.
« Lucien. Tu as du culot. »
— J'ai besoin de te voir. Maintenant.
— Je travaille. Prends rendez-vous avec le standard.
Il rit doucement. Ce rire qui précédait toujours une mauvaise nouvelle.
— Ce n'est pas un rendez-vous que je te propose, Camille. C'est un rappel. Tu te souviens de la caution de 200 000 euros que j'ai avancée pour ton père ? Celle qui lui a évité la prison pour fraude ?
Le café dans son estomac se glaça.
« Tu as été remboursé. J'ai vendu tout ce que nous possédions pour te rembourser. »
— Le capital, oui. Mais il y avait un service. Un service que ton père m'avait promis en complément du règlement. Et les services, dans notre monde, se transmettent. Comme les dettes.
Elle jeta un coup d'œil à la fenêtre. La pluie battait les toits de zinc du septième arrondissement. Quelque part dans cette ville, un fantôme lui volait des preuves dans son propre appartement, et maintenant un fantôme du passé resurgissait pour réclamer son dû.
« Qu'est-ce que tu veux, Lucien ? »
— Des informations. Tu enquêtes sur des vols de tableaux. Trois collectionneurs. Des pièces récentes, authentifiées par le même laboratoire. La Maison du Cadre, je crois que ça s'appelle.
Le souffle de Camille se bloqua. Comment savait-il ? Les détails de l'affaire n'avaient pas fuité dans la presse. Même ses collègues ne connaissaient qu'une version édulcorée.
— Ne t'inquiète pas de mes sources, reprit-il. Ce que je veux, c'est un nom. Le nom du restaurateur qui a travaillé sur le Monet de la collection Vasseur. Le faux, évidemment.
Elle se leva, le combiné coincé entre l'oreille et l'épaule.
« Tu me demandes de trahir une enquête en cours. Pour une dette que j'ai déjà remboursée. »
— Je te demande pas de trahir, Camille. Je te demande d'avancer tes pions. Tu cherches quelqu'un qui fait circuler des faux. Je cherche quelqu'un qui les fabrique. On peut s'entraider. Ou je peux appeler la commission de discipline et leur raconter comment la fille Moreau protège les intérêts de sa famille en cachant des preuves dans un pendentif volé.
Le silence s'épaissit.
Comment pouvait-il savoir pour le pendentif ?
Elle avait été seule dans l'appartement du Vicomte. Le locket était parti de son appartement avant même qu'elle ne le signale. Personne, en dehors de Valère et de Salim, ne connaissait cette piste.
— Tu es peut-être plus maligne que ton père, continua Lucien, la voix presque affectueuse. Mais tu as hérité de son penchant pour les zones grises. Alors voilà mon offre : tu me donnes quelque chose de concret sur l'atelier qui produit ces toiles, et je te laisse tranquille. Et je te jure que personne n'apprendra jamais rien sur ta petite collection privée de preuves non déclarées.
Camille regarda les photos sur son bureau. Le Renoir mutilé. Le Monet suspect. Les sceaux de cire bleue — les mêmes que celui qu'elle avait trouvé sur son rebord de fenêtre.
« Je ne sais pas encore qui restaure ces toiles. »
— Alors découvre-le. Tu as jusqu'à vendredi. Après, je prends mes propres dispositions. Et tu sais quoi ? J'ai toujours détesté ton père. Mais j'aimais bien sa fille. Dommage.
Il raccrocha.
Elle resta là une longue minute, le combiné à la main, à écouter le bourdonnement de la tonalité. Les dettes de son père la poursuivaient jusque dans sa vie d'adulte, tel un tableau mal restauré dont les craquelures réapparaîtraient toujours.
Elle reposa le téléphone, inspira profondément, puis se tourna vers son tableau blanc.
Des photos. Des dates. Des noms.
Le Vicomte de Valois. Hennessy. Duplantier. Trois collectionneurs. Trois œuvres volées en l'espace de quatre semaines — un rythme inhabituel pour un simple voleur. Mais si les œuvres étaient fausses, le vol prenait un sens différent. Quelqu'un récupérait les preuves. Le Fantôme nettoyait la scène.
Son regard glissa vers la fiche technique du Monet Vasseur. Authentifié il y a six mois. Par le laboratoire ForenSciences, sis au 45 rue Nationale. L'un des laboratoires partenaires de La Maison du Cadre. La même société qui avait authentifié le Renoir du Vicomte huit semaines avant son vol. Et le tableau Duplantier, un Degas, trois mois avant.
Trois œuvres. Un seul laboratoire. Les interstices du hasard se refermaient.
Elle ouvrit son ordinateur et tapa le nom du laboratoire. Le site web affichait une vitrine impeccable : analyses pigmentaires, datation au carbone 14, spectrométrie de fluorescence. Des techniques pointues. Des résultats infaillibles, prétendait la brochure. Une infaillibilité payée 4 800 euros par expertise.
Camille vérifia l'organigramme. Directeur technique : un certain Dr Antoine Keller. Quarante-sept ans, ancien chercheur au Louvre, une carrière sans tache.
Mais les meilleurs faux naissent toujours de mains qui ont appris à toucher les vrais.
Son téléphone vibra. Salim.
« J'ai tes résultats préliminaires, dit-il sans préambule. Ce Monet, c'est un travail remarquable. La touche, la composition, les pigments — tout y est. Mais l'analyse du vernis révèle une anomalie. Il contient un adjuvant synthétique qui n'existe commercialement que depuis 2018. Le tableau est daté de 1912. »
Elle ferma les yeux. Une seconde de vertige.
« Tu peux le prouver en justice ? »
— Avec une analyse approfondie, oui. Le pourcentage de polymère est caractéristique d'une production en série. Une même recette de vernis sur plusieurs toiles. Ils ne faisaient pas qu'imiter — ils industrialisaient.
Le puzzle prenait forme. Une chaîne. Un laboratoire qui authentifie des œuvres sans les examiner vraiment — ou en les examinant trop bien. Un atelier qui produit des faux industriels. Un fantôme qui vole les œuvres compromises avant que la vérité n'éclate.
Et maintenant, un homme du passé qui tire les ficelles.
Le nom de la société s'afficha devant elle — La Maison du Cadre, l'entreprise à laquelle le laboratoire était liée, celle qu'Élodie avait mentionnée. Camille chercha son siège social. Un palace haussmannien avenue Georges-Mandel. Elle prit son manteau. Il était temps de rendre une petite visite à l'authentificateur.
Dans la rue, la pluie avait cessé. Le bitume luisait, reflétant les lumières de la ville, et quelque part, elle en était certaine, une paire d'yeux l'observait derrière une fenêtre entrouverte. Elle serra son manteau contre elle et partit à pied, le battement de son cœur scandant les noms qui tournaient dans sa tête.
Keller. La Maison du Cadre. Lucien.
Et, quelque part tout en haut de la chaîne, un fantôme qui n'avait pas fini de la hanter.