Le Cadre Doré
Lire le chapitre 8: First Contact
Le sifflement de la gouttière éveilla Camille à 3 h 12. Elle dormait habillée, par principe. Le téléphone vibra sur la table de chevet.
« Moreau. »
La voix de Salim était tendue, presque mécanique : « Un entrepôt rue de la Roquette. Un tableau a disparu. Le commissaire a appelé ton directeur avant même la police scientifique. »
Elle était déjà debout, les lacets de ses baskets entièrement noués — une manie d'ancienne coureuse de fond.
« Quel tableau ? » « Un petit Corot. Non répertorié. Propriété d'un collectionneur privé qui ne l'a jamais déclaré. Sauf qu'il avait appelé ForenSciences hier pour une estimation. »
Le nom sonna comme un coup de cymbale dans le silence de son appartement. Une œuvre authentique, non assurée, non déclarée — mais authentifiée par le laboratoire. On lui volait peut-être les œuvres avant la fausse certification, ou après, pour en faire des copies. Le cycle avait tout d'un jeu d'échecs dont elle découvrait les pièces une à une.
Dix minutes plus tard, la pluie battait les pavés du Marais. L'entrepôt était un bâtiment sans âme, façade de brique et fer forgé, niché derrière une cour pavée. Deux voitures de police étaient garées en épi, gyrophares éteints. Camille montra son insigne au garde, un jeune homme aux yeux fatigués qui lui indiqua l'étage d'un geste las.
Sur le palier, la porte était ouverte. Pas fracturée. *Ouverte avec une clé* — Camille le remarqua aussitôt. La serrure électronique n'était même pas endommagée.
La pièce était nue. Pas de caméras, pas de système d'alarme, juste un socle de bois au centre, entouré d'un velours rouge détaché. Sur ce velours, une enveloppe de papier crème, posée avec un soin presque chirurgical.
Camille enfila des gants avant de la toucher. L'enveloppe portait son nom — *C. Moreau* — écrit d'une main nette, sans ornement. À l'intérieur, une carte blanche, épaisse, au bord doré, et une phrase manuscrite à l'encre bleue :
*Vous cherchez la mauvaise œuvre. Je vous hais d'avoir trouvé le locket. Suivez la trace. — On se voit bientôt.*
Le mot « hais » était souligné deux fois. Le mot « locket » écrit en anglais. Un frisson remonta le long de sa nuque. Le Fantôme ne se contentait pas de la surveiller — il la lisait. Cette phrase n'était pas une menace. C'était une conversation. Un jeu de piste.
Le locket. Ce médaillon retrouvé sur la scène du vol du Monet, la seule trace physique qu'il avait jamais laissée. Et ce matin, il avait disparu de son appartement avec une précision horlogère. Le Fantôme le lui avait repris — ou plutôt, il lui disait : *vous ne le reverrez jamais, mais vous n'en avez pas fini avec moi.*
Camille photographia la carte, la rangea dans un sachet hermétique, puis appela Salim.
« Ne touchez à rien, dit-il d'une voix lointaine. Le commissaire Vincent a envoyé une brigade d'analyse. »
« Ce n'est pas un vol classique, Salim. C'est un message. Il connaît mon nom et il réagit à la disparition du locket. »
Un silence. « Le Fantôme ne laisse pas de messages. Il laisse des scènes propres. »
« Il a changé de méthode. »
Elle raccrocha sans attendre la réplique. Dehors, la pluie s'était intensifiée. Les gouttes tambourinaient sur le toit en tôle ondulée, une cadence nerveuse qui épousait ses pensées.
« L'atelier de Thibault. » murmura-t-elle. Le vieux courtier en œuvres d'art qui, dix ans plus tôt, lui avait vendu son premier faux pour arrondir ses fins de mois — un petit Corot de trois mille euros qu'elle avait revendu cinq fois le prix à un collectionneur aveugle au talent de sa signature détectée trop tard. C'était une dette qu'elle avait remboursée, en espèces et en silence.
L'entrepôt de Thibault était à deux rues de là. Un lieu où personne ne viendrait chercher un vernissage sans invitation. Un lieu parfait pour un appât.
Une heure plus tard, Camille marchait le long du quai de Jemmapes, un tube de toile sous le bras. Elle poussa la grille de l'atelier — un ancien atelier de chaudronnerie en friche, désert depuis une décennie, que Thibault lui avait laissé utiliser en secret en échange de ses silences. Elle ferma la porte du bâtiment d'un coude et déroula la toile sur la table centrale.
Une simple copie de Corot, réalisée à la hâte avec une technique suffisamment bonne pour tromper l'œil du profane — mais pas elle. Elle datait la toile à l'encre noire, ajouta une étiquette de certificat signée ForenSciences, posée là comme un fruit mûr. Puis elle s'installa dans l'angle mort, derrière un pan de mur effondré, son téléphone en mode silencieux, l'enregistreur activé.
Et elle attendit.
Trois heures passèrent. Les ombres s'allongeaient dans les rais de lumière poussiéreux. Son dos commençait à protester, son estomac à réclamer. Elle faillit abandonner lorsque la porte s'ouvrit — sans bruit, sans grincement, comme si la serrure n'avait jamais existé.
Une silhouette entra. Capuche noire, silhouette élancée, démarche souple et mesurée. Pas de précipitation, pas de hâte — rien de furtif. Ce n'était pas un voleur pressé. C'était un visiteur, habitué à être où il n'était pas attendu.
Camille retint son souffle. La silhouette s'approcha de la table, du Corot, s'arrêta à cinquante centimètres de la toile. Elle ne la toucha pas. Elle resta immobile, comme si elle l'examinait.
Puis elle pivota — lentement, délibérément — et fixa l'angle mort où Camille était tapie. Une seconde d'affrontement silencieux.
Et elle courut.
Camille bascula par-dessus le mur, atterrit en souplesse sur le béton, et s'élança à sa poursuite. La silhouette filait par une issue arrière que Camille n'avait pas repérée — une porte dérobée dissimulée derrière une armoire rouillée. Elle la franchit en plein élan et se retrouva dans une ruelle étroite, noyée sous la pluie drue.
Elle vit la capuche tourner à gauche, vers la rue. Camille l'intercepta, les semelles crissant sur les pavés glissants. La silhouette était rapide, mais Camille avait l'endurance d'une coureuse de cross — deux kilomètres par jour depuis l'âge de seize ans.
Elles coururent en parallèle le long de la ruelle. La capuche s'accéléra, sauta une grille métallique, Camille imita le geste. Les jambes de l'autre étaient longues — un homme, peut-être un mètre quatre-vingts — mais sa foulée avait une hésitation, une légère raideur à la cheville gauche. Pas une blessure fraîche. Une cicatrice.
Camille gagnait du terrain. Elle tendit une main vers le tissu noir de la capuche, ses doigts à quelques centimètres du coton, quand un cri retentit derrière elle :
« Stop ! Police ! »
Elle n'eut pas à se retourner. La silhouette se glissa dans une autre ruelle, disparut derrière un conteneur à verre. Quand Camille s'y engouffra, il n'y avait plus personne — juste un écho de pas dégressif sur les pavés mouillés.
Le policier arriva en soufflant, une vitre de son téléphone brisée, sa collaboration à peine coordonnée. Camille resta là, haletante, les mains appuyées sur ses cuisses.
« Il est passé par là », dit-elle entre deux respirations, indiquant une direction confuse.
Mais elle savait qu'il était parti. Pour l'instant.
Dans sa paume, elle trouva une carte de visite en papier noir, déposée sans doute par contact involontaire lors de la poursuite. Une seule ligne imprimée en argent :
*Le Fantôme n'est ni un voleur ni un spectre. Il est ce qui reste quand le tableau disparaît.*
Le message était à double sens. Le tableau volé n'était pas l'objet — c'était la liaison entre l'œuvre disparue et la certification trafiquée qui le rendait dangereux. Et ce « il » — le Fantôme — n'était peut-être pas l'homme à la capuche.
En rentrant chez elle, le téléphone vibra. Un message de Brunet : *Demain. 9 h. Mon bureau. Je vous dois une explication sur Fischer.*
Camille fixa le message, puis la carte noire dans sa poche. L'homme à la capuche n'était peut-être pas le Fantôme. Mais il savait qui elle était, où elle allait, et il lui avait laissé une carte de visite qui ne ressemblait à aucune menace — c'était un fil, tendu vers elle, l'invitant à le suivre.
Elle griffonna dans son carnet : *Fischer. Keller. Locket. La capuche. Le tout est lié.*
La nuit s'épaississait autour d'elle, et il restait une chose qui la chiffonnait. La raideur à la cheville gauche — elle avait déjà vu cette démarche. Pas sur un criminel. Pas dans un dossier. Dans un bureau, près d'un établi de restauration, parmi des pinceaux et des tubes de pigments.
Élodie Reynaud. La restauratrice du vernissage. Elle marchait avec la même hésitation, étrangement symétrique à celle de l'homme à la capuche.