Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 10: A Winter of Frost
La neige tombait dru sur le toit de tôle ondulée, un tambour sourd et continu qui noyait les gémissements des blessés. Élise posa son seau d'eau près du poêle et souffla dans ses doigts engourdis. L'aube du vingt-quatre décembre se levait, grise et blanche, sur un paysage que la guerre n'avait pas encore réussi à transformer en boue — seulement en gel.
Dans la salle principale de l'infirmerie, James se penchait sur un Allemand prisonnier, un garçon de dix-neuf ans à peine, dont la jambe était un chaos de chair et d'éclats d'obus. Le Feldwebel avait été amené par une patrouille anglaise qui l'avait trouvé errant entre les lignes, délirant de fièvre. James l'avait opéré sans poser de questions.
« Il vivra », dit James en se redressant, retirant ses gants ensanglantés. Son souffle formait un petit nuage dans l'air glacé. « Mais il n'aura pas de Noël, lui non plus. »
Élise s'approcha. Ses doigts, fins mais musclés par des mois de pansements et de sutures, touchèrent le front brûlant de l'Allemand. Il ouvrit les yeux — bleus, d'un bleu délavé de ciel d'hiver — et murmura quelque chose dans une langue qu'elle ne comprit pas d'abord. Puis elle saisit : *« Meine Mutter… »*
Elle ne répondit pas. Elle avait appris à ne pas promettre ce qu'on ne pouvait tenir.
James la regarda une seconde de trop. Elle sentit son regard comme une chaleur dans le froid. Il détourna les yeux, comme toujours, et se dirigea vers la table où s'empilaient les dossiers.
« Le brigadier a annoncé une trêve, » dit-il, la voix neutre. « Vingt-quatre heures pour Noël. Les Allemands ont lancé des petits pains au chocolat par-dessus leurs tranchées. Nos hommes ont répondu avec des conserves de bœuf. »
Élise retint un sourire. « Et les blessés ? »
« Les deux camps ramasseront leurs morts. Peut-être un échange de prisonniers légers. » James hésita. « J'ai pensé… puisque nous sommes à l'arrière de la ligne, nous pourrions… »
Il ne termina pas. Il ne savait pas finir les phrases qui parlaient de choses douces.
« Organiser quelque chose, » compléta-t-elle. Sa voix était douce mais ferme. « Pour ceux qui peuvent se lever. »
Il hocha la tête, soulagé qu'elle eût compris sans qu'il eût à le dire.
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Deux heures plus tard, l'infirmerie sentait le pin, le vin chaud et le pain grillé. Les infirmières — il y en avait cinq, dont deux nouvelles arrivées de Calais — avaient tressé des guirlandes de papier journal et de laine rouge. Un soldat amputé du bras gauche, un nommé Talbot, chantait faux une chanson de Norfolk que les autres reprenaient en riant. Les blessés et les convalescents s'étaient rassemblés autour du poêle, certains sur des chaises, d'autres étendus sur des civières aux draps propres.
Le Feldwebel allemand, réveillé et plus lucide, s'était assis contre le mur, la jambe bandée. Il tenait un morceau de pain que l'un des tommy avait glissé dans sa main. Il le regardait comme on regarde une relique.
Élise passa de lit en lit, ajusta un oreiller, humidifia une lèvre gercée, laissa une main sur une épaule tremblante. Elle avait appris que parfois la présence était le seul médicament que la guerre permettait.
James se tenait près de la porte, un verre de vin chaud dans la main, ne le buvant pas. Il regardait la scène. Élise le rejoignit, un autre verre à la main.
« Vous ne participez pas ? »
« Je regarde. Je préfère le spectacle. » Il prit une gorgée, grimaca. « Trop de clous de girofle. »
« C'est la guerre qui donne le goût, » dit-elle. Le rire dans sa voix le surprit.
Le crépuscule tombait. Quelqu'un avait fourré une bougie dans une boîte de conserve vide, et sa flamme vacillait comme un esprit entre les ombres. Les blessés s'étaient tus. On entendait, de loin, le chant d'une chorale allemande porté par le vent gelé, *Stille Nacht*, puis les voix anglaises qui reprenaient, plus bas, *Silent Night*.
Élise sentit les larmes monter sans prévenir. Elle les ravala d'un geste rageur.
« Vous pensez à votre frère, » dit James, d'une voix inhabituellement douce.
Elle haussa une épaule. « Nous étions enfants. Il me tirait les nattes. Je lui cassais le nez. On se détestait, et on n'aurait pu vivre l'un sans l'autre. » Une pause. « Je n'ai aucune nouvelle depuis Ypres. Plus rien depuis le mois d'août. »
Elle ne dit pas que l'horreur du silence était pire que celle des nouvelles.
James restait immobile, son verre oublié dans sa main. Élise se tourna vers lui. La flamme de la bougie se reflétait dans ses yeux sombres.
« Vous ne m'avez jamais demandé, » dit-elle, « pourquoi je suis ici. Au front. Là où je ne devrais pas être. »
« Je devine, » dit-il. « Vous fuyez quelqu'un. Ou quelque chose. » Il la regarda — vraiment — pour la première fois depuis des semaines. « Ou vous cherchez à vous punir. »
Elle ne répondit pas. À sa place, elle aurait dit la même chose.
Il tendit la main, lentement, comme on tend la main à un animal sauvage. Il prit les doigts d'Élise — des doigts qui avaient noué des garrots, tenu des mains de mourants, retenu des flots de sang — et les leva à ses lèvres. Le baiser fut doux, léger, à peine un souffle sur sa peau.
Elle ne retira pas la main. Son cœur battait. Dans le silence de l'infirmerie, on n'entendait que le ronflement d'un blessé et le léger grésillement de la bougie.
« Merci, » murmura-t-il. « Pour ce que vous faites. Pour ce que vous êtes. »
Elle voulut dire quelque chose — un mot, un refus, un aveu — mais rien ne passa ses lèvres. Dans la chaleur de sa main, elle sentait le spectre de son frère, de la fiancée morte sans qu'elle ait su son nom exacte, de la femme du portrait qui lui ressemblait tant. Trop de fantômes. Trop de poids sur la peau.
Elle retira sa main.
« Il est tard, » dit-elle. Elle s'en voulut d'avoir brisé le moment. « Le matin sera difficile. Il y aura du froid, et peut-être encore des blessés. Je vais préparer les pansements. »
Elle quitta la salle sans le regarder. Elle avait la gorge serrée.
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Le vingt-six décembre, à sept heures du matin, le facteur arriva enfin. La neige avait cessé, mais le gel rendait les chemins dangereux. Le soldat qui portait la sacoche avait les oreilles rouges de froid et le sourire d'un homme qui rentrait chez lui après quatre jours de trêve.
Il ne restait pas longtemps.
Élise comprit en voyant l'enveloppe : du papier épais, brun, avec le cachet officiel du ministère de la Guerre. Elle reconnut la calligraphie militaire avant même d'ouvrir. Elle prit l'enveloppe froide dans des doigts déjà froids, et, adossée au mur de l'infirmerie, dans le froid matinal, elle l'ouvrit.
Les mots dansèrent : *…le regret… informer… au cours des opérations… tué à l'ennemi… présumé décédé… aucune trace…*
Pierre. Son frère. Le petit garçon qui lui tirait les nattes et qu'elle avait détesté avec passion et adoré sans le dire. Son frère. Disparu. Présumé mort. Il n'y aurait pas de corps. Pas de tombe certaine. Juste un nom dans un registre, et le silence. Le grand, le terrible, l'irrémédiable silence.
Elle garda la lettre ouverte dans sa main. Le papier semblait coller à sa peau. Elle ne pleura pas. Elle était trop vide pour cela.
Derrière elle, la porte s'ouvrit. James apparut, sa tunique ouverte, les cheveux en bataille. Il vit la lettre, comprit en un instant ce qu'elle contenait. Il ne dit rien, s'approcha simplement, et posa sa main sur son épaule. Lourde, présente, sans consolation facile.
« Il était à la compagnie de mon cousin, » murmura-t-elle, sans quitter la lettre des yeux. « Le cousin à qui je dois voir à Briey. Le contact de Leclair. »
James serra la main.
« Je dois savoir, » dit-elle, la voix étrangement calme. « Pas savoir qu'il est mort. Savoir *où* il est tombé. Savoir si c'était près de ce champ — les coquelicots, la lettre — »
James fit un pas vers elle. « Élise, vous n'êtes pas en état de — »
Mais elle avait déjà relevé la tête. Dans ses yeux, aucun voile de larmes. Ils étaient secs et brillants comme du verre brisé.
« Le contact de Leclair, à Briey, » dit-elle. « Je vais y aller. Dès que possible. Et je découvrirai ce que cela veut dire. »
Elle ne pleura pas. Elle n'allait pas pleurer. Pas encore. Il y avait une lettre de Jules, un locket avec le portrait, et maintenant une lettre morte. Trop de pièces d'un puzzle qu'elle ne comprenait pas. Mais chaque pièce, elle allait la saisir.
James ne répondit pas. Il regardait son visage, cherchant quelque chose — un signe qu'elle était encore là, qu'elle resterait là. Mais il ne le trouva pas.