Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 9: The Locket's Secret
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant place à un ciel gris et bas qui semblait peser sur les tranchées comme un couvercle. Élise marchait seule sur la route défoncée qui menait à Fontaines-sur-Meuse, ses bottes aspirées par la boue à chaque pas. La permission de six heures que James avait arrachée au colonel — soi-disant pour « obtenir des fournitures médicales à Briey » — était presque épuisée.
Le village était mort.
Pas mort comme un champ après la moisson, mais mort comme un corps encore chaud dont le sang s'écoule. Les volets clos, les portes verrouillées, les rues vides où seul le vent jouait avec des papiers oubliés. L'église au clocher éventré par un obus paraissait plus haute que les maisons, comme si elle seule restait debout pour témoigner.
La maison de la famille Lambert se trouvait au bout d'une impasse, derrière un petit potager retourné par les roues d'un camion militaire. Élise frappa trois fois avant qu'une femme âgée n'entrouvre la porte, le visage creusé par des semaines de peine.
« Madame, je cherche Marguerite Lambert. »
Le visage de la femme se ferma comme un poing. « Qui la demande ? »
Élise sortit le médaillon d'argent de sa poche de veste, encore tiède de sa chaleur. La femme le regarda longuement, puis ouvrit la porte en grand.
À l'intérieur, la maison sentait la cendre et le renfermé. Des linges noirs couvraient les miroirs. Sur la cheminée, une photographie dans un cadre de bois montrait une jeune femme aux cheveux clairs, souriant devant un champ de tournesols.
« C'est elle », dit la mère.
Élise s'assit quand on le lui offrit, les jambes faibles. Le médaillon pesait soudain très lourd dans sa main.
« Elle est morte. » La femme ne pleurait pas — elle semblait avoir épuisé toutes ses larmes depuis longtemps. « La grippe l'a prise en novembre. Paul est mort à Verdun en septembre. La nouvelle est arrivée deux semaines après l'enterrement de Marguerite. Elle est partie sans savoir. »
Élise resta silencieuse. Toute la course, toute la peur, tout le poids de cette promesse — pour arriver trop tard.
« Le soldat qui m'a donné ça voulait que je le lui rende. Il s'appelait... »
« Henri. » La mère prononça le nom avec une douceur infinie. « Henri Berger. Notre fils. Il travaillait à la forge avant la guerre. » Elle regarda le médaillon que tenait Élise. « Il l'avait offert à Marguerite le jour de leurs fiançailles, l'année dernière. Elle ne l'a jamais quitté, mais il a insisté pour le prendre avec lui au front. Elle disait que c'était pour qu'il pense à elle. »
Une boule se forma dans la gorge d'Élise. Les morts dialoguaient autour d'elle, des morts qu'elle n'avait jamais connus, dont elle portait maintenant la correspondance inachevée.
« J'aimerais le garder », dit la mère. « Pour le mettre avec elle. Dans sa tombe. »
La main d'Élise se referma sur le métal froid. Quelque chose en elle résistait — un instinct qu'elle ne savait pas nommer. Son frère Pierre. Ses lettres jamais arrivées. Les vivants qui cherchaient encore leurs morts.
« Ils reposent ensemble, alors », murmura la mère. « Dans cette tombe, il y aura mes deux enfants. »
Élise sentit les mots lui échapper avant de pouvoir les retenir.
« Comment savez-vous que Henri est mort ? »
La femme la regarda, surprise par la question. « On me l'a dit. Un officier est venu en octobre. Il m'a rendu ses affaires personnelles. » Elle hésita. « Son portefeuille, son couteau, une lettre... mais pas le médaillon. C'est vous qui me l'apportez. »
Élise ouvrit la bouche, puis la referma. Le père d'Élise, en 1871. Des survivants de la guerre précédente qui arrivaient dans les fermes avec des histoires impossibles, des hommes enterrés vivants dans des tranchées effondrées, portés disparus, revenus après des années de captivité.
« Vous devriez le garder », dit finalement la mère, les yeux sur le médaillon dans la main d'Élise. « Il est à vous maintenant. »
« Non, je ne peux pas. »
« Marguerite n'en a plus besoin. Henri non plus. » La femme se leva avec difficulté et traversa la pièce pour ouvrir un tiroir. Elle en sortit une lettre jaunie, encore scellée. « C'est la dernière lettre de Henri. Elle n'a jamais été ouverte. Marguerite la gardait pour le jour où elle serait forte. » Elle la tendit à Élise. « Lisez-la. Vous comprendrez peut-être pourquoi je vous laisse le médaillon. »
Élise hésita, puis prit la lettre. Ses doigts tremblaient en brisant le sceau de cire. Le papier était fin, presque transparent, l'écriture serrée et pressée.
*« Ma Marguerite,* *Si tu lis cette lettre, c'est que je ne serai pas revenu. Ne pleure pas trop. Je t'ai aimée comme on aime une seule fois dans une vie. On dit que les soldats meurent pour leur patrie, mais je meurs pour toi — pour que tu puisses vivre dans un monde où le printemps ne sentira pas la poudre.* *Garde le médaillon. Quand tu regarderas dedans, tu verras mon visage. Quand le printemps reviendra, promets-moi de marcher dans les champs de coquelicots sans penser à moi.* *Ton Henri* »
Élise relut les dernières lignes deux fois, trois fois. Le médaillon s'ouvrait par un petit ressort. Elle ne l'avait encore jamais ouvert. Dans la pénombre de la maison, elle pressa le cran d'arrêt.
L'intérieur contenait deux petits portraits — l'un d'une jeune femme aux cheveux clairs, celui qui trônait sur la cheminée. L'autre...
Élise leva les yeux vers la mère.
« Vous avez un autre enfant ? »
La femme secoua la tête. « Non. Plus maintenant. Henri était tout ce qui nous restait après... » Elle ne termina pas sa phrase.
« Alors qui est cette femme ? » Élise tourna le médaillon pour lui montrer le second portrait. Une jeune femme brune, le visage rond, des yeux graves qui semblaient regarder directement l'objectif.
La mère plissa les yeux, puis secoua la tête. « Je ne l'ai jamais vue. » Elle prit le médaillon, tourna le portrait vers la lumière de la fenêtre. « Une amie ? Une infirmière ? » Elle haussa les épaules avec une lassitude infinie. « Henri avait ses secrets. C'était un garçon étrange, même petit. Il parlait à des gens que personne d'autre ne voyait. »
Élise reprit le médaillon, le referma soigneusement, et le remit dans sa poche. Son cœur battait plus vite qu'il n'aurait dû.
« Je dois y retourner. Mais je reviendrai. Je vous le promets. »
Sur le chemin du retour, la pluie recommença. Élise marcha tête baissée, le médaillon battant contre sa poitrine comme un second cœur. Les paroles de la lettre tournaient dans sa tête : *les champs de coquelicots*. Le champ près de la ferme de son enfance. Le champ où Pierre l'emmenait en été.
Elle sortit le médaillon une dernière fois avant d'atteindre le poste de garde, ouvrit le ressort, et regarda longuement le portrait de la femme brune aux yeux graves. Quelque chose dans ce visage lui semblait familier. Un souvenir vibrant, impossible à saisir.
Puis elle le referma d'un geste sec et le glissa dans la doublure de sa veste — caché désormais non plus seulement des Allemands, mais du regard de tous ceux qui voudraient lui poser des questions auxquelles elle n'avait pas de réponses.
Le campement l'attendait dans la boue, les tentes affaissées sous l'averse. James se tenait à l'entrée de la tente chirurgicale, ses mains enfoncées dans les poches de sa blouse. Il la regarda approcher sans rien dire. Puis il la dévisagea une seconde de plus que nécessaire.
« Vous êtes pâle. Vous l'avez trouvée ? »
Élise le dépassa et entra dans la tente, où la chaleur des lampes et l'odeur du chloroforme la saisirent.
« Oui », dit-elle. « Mais je n'ai rien livré. »
James la suivit des yeux tandis qu'elle attachait son tablier et attrapait un paquet de bandages.
« Et vous n'expliquerez pas ce que cela signifie ? »
Élise se retourna. Les eaux grises de ses yeux rencontrèrent les siennes.
« Une femme brune. Dans le médaillon. » Elle enchaîna sans le quitter des yeux. « Le fiancé avait caché le portrait d'une autre femme que sa propre famille ne connaissait pas. Et cette femme... » Elle hésita, cherchant les mots. « Cette femme a mon visage. »