Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 13: Truce of Hope
Le désert se tenait sous la pluie, un homme en loques grises titubant entre les ruines de Douchy-les-Mines, les mains levées au-dessus de sa tête. La sentinelle l'avait arrêté à la limite du village, et maintenant Watkins le poussait dans la salle d'opération transformée en quartier général, où James examinait des cartes à la lumière d'une bougie.
« Feldwebel ou pas, dit Watkins, il prétend être déserteur. »
L'homme avait le visage creusé, la barbe hirsute, et il tremblait de froid ou de peur, peut-être les deux. Il parlait un français approximatif, haché par la fatigue. Élise, qui nettoyait des instruments dans un coin, s'approcha quand elle entendit un nom familier.
« Je portais une lettre, expliqua l'Allemand. D'un prisonnier anglais. Il m'a payé avec sa montre pour que je la remette aux lignes françaises. »
Il sortit une enveloppe froissée de sa veste, la tendit à James. Le médecin l'ouvrit d'un geste brusque, lisant rapidement, puis son visage se figea. Il relut, plus lentement, et leva les yeux vers Élise avec une expression qu'elle ne savait déchiffrer.
« Il s'appelle Thomas Whitmore, dit James. Caporal au 8e bataillon. Capturé près de Verdun, en mars. » Il hésita. « Il écrit qu'il est détenu dans un camp près de Metz, avec d'autres prisonniers de guerre. Et il mentionne un Français qui travaille comme brancardier pour les Allemands, dans l'infirmerie du camp. Un dénommé Moreau. Pierre Moreau. »
La pièce sembla se vider d'air. Élise saisit le dossier d'une chaise pour se stabiliser. Son frère. Brouillard, perdu depuis des mois, présumé mort. Non pas mort — vivant. Prisonnier à Metz, portant les blessés allemands pour gagner sa survie.
« Pierre », murmura-t-elle.
Le nom sortit de sa bouche comme une prière, fragile et brisée. Watkins la regardait avec un éclat d'intérêt qu'elle connaissait trop bien. James, lui, avait déjà replié la lettre avec un soin excessif.
« Ce Whitmore a pu exagérer. Il écrit dans la fièvre de la captivité, peut-être. »
« Il décrit mon frère avec précision. Sa taille, la cicatrice sur sa mâchoire, son accent du Nord. »
« Cela pourrait être un piège. » James posa la lettre sur la table comme si elle brûlait. « Une fabrication allemande pour attirer une infirmière française vers Metz. Nous savons que les renseignements ennemis utilisent ces méthodes. »
« Pourquoi voudraient-ils attirer une infirmière ? »
« Pour obtenir des informations. Pour semer la confusion. Pour briser une unité qui fonctionne bien. »
Élise sentit la colère monter dans sa poitrine, chaude et familière. « Vous refusez d'y croire parce que vous ne supportez pas l'idée que je puisse partir. »
James la regarda, et pendant un instant elle vit la fatigue dans ses yeux, plus profonde que la boue de Douchy-les-Mines. Watkins observait l'échange avec une attention trop aiguë. Élise serra les mâchoires.
« Il faut vérifier, dit-elle. Le Feldwebel qui est détenu ici — il connaît les opérations de transfert des prisonniers. Il pourrait confirmer si le camp de Metz est réel. » James secoua la tête. « Même si c'est vrai, tu ne peux pas traverser les lignes. Pas maintenant. Pas seule. »
« Je ne serai pas seule. Le contact de Leclair à Briey peut m'accompagner. »
« Un agent de liaison français qui n'a pas donné signe de vie depuis des semaines. » La voix de James montait. « Tu parles de te rendre derrière les lignes ennemies avec un soldat allemand en fuite et une lettre qui sent le piège à distance. »
« Vous préféreriez que je reste ici, à attendre que la guerre finisse ? »
« Je préférerais que tu restes vivante. »
Les mots tombèrent dans la pièce, lourds. Watkins toussota.
« Capitaine, je vais m'occuper du déserteur. »
Il disparut avec l'Allemand, laissant James et Élise seuls sous la pluie qui tambourinait contre le toit de tôle. Le médecin avait les poings serrés le long du corps, les épaules tendues comme des cordes.
« Tu ne comprends pas ce que tu demandes, dit James. Tu me demandes de te laisser partir vers un camp allemand sur la foi d'un caporal captif que je ne connais pas, avec une information que nous ne pouvons pas vérifier. »
« Vous me demandez de rester et de renoncer à mon frère. »
« Non. Je te demande d'attendre. De laisser les bonnes personnes s'en charger. »
Élise rit, un son dur et amer. « Les bonnes personnes. Vous savez ce qu'elles ont fait pour Pierre ? Elles lui ont envoyé un avis de décès présumé. Elles l'ont abandonné dans un trou allemand. Elles ne viendront pas le chercher. » Elle s'approcha de lui, si près qu'elle sentait l'odeur du savon et de la terre sur sa peau. « Je suis la seule qui le cherche. »
James la saisit par les épaules. Ses doigts s'enfoncèrent dans le tissu humide de son manteau, et Élise vit quelque chose céder dans son visage, un rempart qui s'effondrait.
« Élise. » Sa voix n'était qu'un souffle. « Je t'aime. Tu es la seule chose que cette guerre ne m'a pas prise. Si tu traverses ces lignes, si tu meurs derrière elles, je ne m'en remettrai pas. »
Elle se figea. Les mots s'accrochèrent dans sa poitrine comme des barbelés. Elle pensa à Marguerite, morte avant d'avoir pu épouser Henri. À Pierre, quelque part à Metz, portant des blessés allemands. À tous ceux qu'elle avait aimés et qui l'avaient quittée, un par un, jusqu'à ce qu'elle ne sache plus si l'amour valait le prix de la perte.
« Je ne peux pas », dit-elle.
Sa voix était si petite, si étranglée qu'elle ne la reconnut pas. Elle recula, loin de ses mains, et croisa les bras comme pour se protéger.
« Je ne peux pas vous aimer. Parce que si je vous aime et que je vous perds — » Elle secoua la tête, incapable de finir la phrase.
James resta immobile. La pluie redoubla sur le toit, et pendant un long moment, le seul son dans la pièce fut l'eau qui s'écoulait dans les gouttières.
« Je vois », dit-il enfin.
Il prit son manteau, l'enfila d'un geste automatique, et se dirigea vers la porte. Il s'arrêta un instant, la main sur la poignée, sans se retourner.
« Repose-toi, Élise. Tu as encore de la fièvre. »
Il sortit dans la nuit, et la porte claqua derrière lui. Élise resta debout au milieu de la pièce, les bras serrés autour de son corps. Le lourd silence regagna la salle, rompu seulement par le bruit d'ordres hurlés dehors, des hommes qui couraient, des roues de camion qui grinçaient dans la boue.
Watkins reparut dans l'embrasure, un pli à la main, son visage jadis pincé soudain sérieux.
« Ordres du front, ma sœur. Repli stratégique vers Arras avant l'aube. » Il déplia le papier. « Les Allemands préparent un assaut au gaz. L'unité doit être mobile d'ici deux heures. »
Elle regarda le papier, puis la porte par laquelle James était sorti.
« Le capitaine est informé ? »
« Il l'est déjà. Il a donné l'ordre de charger les blessés. »
Élise acquiesça, dévissa l'enveloppe de la lettre de Whitmore dans sa main. Vivant. Pierre était vivant. Elle glissa la lettre dans sa poche, près du médaillon qui pesait contre son cœur, ramassa son manteau de pluie, et sortit dans la nuit où tout un monde s'effondrait pour recomposer un autre.
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