Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 14: The Long Retreat
L’air sentait l’essence et la poudre, un mélange âcre qui collait à la gorge. Élise courait le long de la file des ambulances, son paquetage cognant contre sa hanche. Le grondement de l’artillerie allemande s’était rapproché toute la matinée, un orage qui n’en finissait pas de rouler vers eux. La rumeur courait : les gaz, des nuages jaunes et suffocants, avançaient sur le front. Personne n’était prêt. Personne n’était jamais prêt.
« Moreau ! » La voix de Watkins tranchait le chaos. « La tente deux n’est pas encore évacuée. Deux hommes, ils ne peuvent pas marcher. »
Elle ne répondit pas, déjà en mouvement. La toile de la tente claquait sous les rafales. À l’intérieur, l’odeur d’iode et de pus s’accrochait aux panneaux. Deux soldats, les jambes bandées, les yeux élargis par ce qu’ils entendaient au-dehors. Élise attrapa le premier sous les épaules. « Allez, mon brave. Le camion est là. On y va. »
« Mademoiselle, je… je ne peux pas mettre de poids sur la jambe. »
« Je m’en fiche. Vous mettez votre bras autour de mon cou et vous poussez sur l’autre. C’est compris ? »
Le soldat obéit, geignant à chaque pas. Derrière elle, une infirmière plus jeune, une nouvelle venue dont Élise ne retenait même plus le nom, traînait le second homme avec une force désespérée. Ils atteignirent le camion alors qu’une section d’infanterie passait en courant, visages masqués de chiffons humides. Leurs yeux, au-dessus des bandages improvisés, disaient tout ce qu’il fallait savoir de la chose qui approchait.
« Deux autres, au fond, et on part ! » hurla l’aide-soignant au volant.
Élise poussa les blessés dans la caisse et claqua la porte. Le camion démarra dans un crachotement de moteur, s’enfonçant dans la boue avant de trouver de la prise. Elle resta là, les mains sur les genoux, à reprendre son souffle.
Où était-il ?
Elle tournait sur elle-même, le cœur cognant. Les baraquements de fortune brûlaient déjà à l’autre bout du village, des flammes graisseuses montant d’une réserve de carburant touchée. Des hommes couraient dans toutes les directions. Mais pas une silhouette en manteau bleu d’officier médical, pas ce pas décidé qu’elle reconnaîtrait entre mille.
« L’infirmière Moreau ! »
C’était le colonel adjoint, un homme sec au visage de papier mâché qui montait dans la dernière voiture de commandement. « Montez. On évacue l’état-major. »
« Je ne pars pas sans le major Sinclair. »
« Le major Sinclair couvre le repli avec les hommes de la 14e. Il a demandé qu’on vous sorte en priorité. » Le visage de l’officier se durcit. « Ordre direct, Moreau. Montez. »
Priorité. Le mot la frappa comme une balle. Il avait pensé à elle. Il avait donné l’ordre de l’évacuer en premier, pendant que lui restait là-bas, à couvrir des blessés qu’on n’avait pas encore pu déplacer. La rage monta, chaude et irrationnelle. elle ne savait plus si c’était de la peur pour lui ou de la fureur contre lui.
« Avec votre permission, monsieur, je refuse. Je suis infirmière de première ligne. Mes blessés ne sont pas tous évacués. »
L’adjoint ouvrit la bouche, mais un officier de transmissions lui arracha la portière. « On a une section isolée au nord. Les Allemands sont dans les tranchées abandonnées à deux cents mètres. Il faut quelqu’un pour aller les chercher. »
Élise ne réfléchit pas. Elle suivit le sous-officier qui partait à la course vers le nord, sa trousse de soins battant contre sa cuisse. Le village n’était plus qu’un squelette de murs calcinés. Les obus pleuvaient par salves régulières, soulevant des fontaines de terre et de gravats. Elle se jeta à plat ventre quand une gerbe explosa à trente mètres, les éclats sifflant au-dessus de sa tête.
« Ici ! » La voix venait d’un tas de décombres. Un corps à moitié enterré, les jambes prises sous une poutre. Le visage du lieutenant de la 14e était blanc, les lèvres serrées. Élise creusa avec les mains, tirant sur des pierres brûlantes. L’homme hurla quand elle dégagea sa jambe, le fémur brisé, l’os perçant la chair.
Elle déchira sa jupe pour faire un garrot, le serrant au-dessus du genou avec toute sa force. « Vous allez vivre, lieutenant. C’est un ordre. »
Deux hommes de la 14e arrivèrent, armés jusqu’aux dents, ruisselant de sueur et de boue. Ils chargèrent leur lieutenant sur un brancard de fortune et repartirent vers l’ouest, là où les camions attendaient encore.
Élise les suivait en courant, la trousse serrée contre sa poitrine. Derrière eux, le ciel entier semblait en feu.
Elle vit James une heure plus tard, ou deux, ou peut-être trois — le temps n’avait plus aucune réalité. Il sortait d’une bâtisse effondrée, son bras gauche pendant le long de son corps, le sang trempant la manche de son manteau jusque sur le poignet. Il portait la droite sur l’épaule d’un soldat presque évanoui, le visage noirci de suie.
Les jambes d’Élise faiblirent. Elle les força à avancer.
« James ! »
Il leva la tête à son nom — seulement à son nom, et ses yeux s’adoucirent malgré la fatigue. « Vous deviez être partie depuis trois heures. »
« Et vous deviez être en train de couvrir le repli, seul, avec un bras qui peut à peine tenir un scalpel. »
Il esquissa l’ombre d’un sourire, mais la douleur le rattrapa. Le soldat qu’il soutenait s’affaissa, et une infirmière anglaise surgit de derrière un camion pour le prendre en charge. James chancela. Élise fut sur lui en trois pas, passant son épaule sous son bras valide.
« Ne faites pas l’idiote », murmura-t-il, mais sa voix manquait de conviction.
« Trop tard pour ça », répondit-elle.
Ils trouvèrent un coin abrité derrière le mur d’une ferme éventrée, à l’ombre d’un arbre qui avait miraculeusement survécu. Le front se stabilisait un peu plus loin ; l’échange de tirs s’était espacé, les Allemands consolidant leurs positions au lieu de pousser leur avantage. Pour l’instant, il y avait une poche de calme. Élise s’agenouilla devant lui.
La balle avait traversé le gras du bras, en dessous du biceps. Sale, mais sans dégâts majeurs. Elle nettoya la plaie avec de l’eau bouillie qu’elle avait gardée dans sa gourde, sortit une aiguille courbe et du fil de sa trousse.
« Ça va mordre », dit-elle.
« J’ai vu pire. »
Elle piqua la peau, tira. Il grimaça, détournant les yeux vers l’horizon où la fumée montait en colonnes noires. Elle cousit en silence, point par point, méthodiquement, ce geste devenu si familier au fil des mois et dont elle ne parvenait toujours pas à se détacher totalement. Quand elle noua le fil et coupa l’excédent, elle laissa ses mains rester un instant sur son bras, sentant la chaleur sous ses doigts.
« Pourquoi êtes-vous revenue ? » demanda-t-il, la voix rauque.
« J’ai refusé l’ordre de monter dans le camion. »
Il la regarda. Dans ses yeux fatigués, cerclés de cendre, elle vit quelque chose bouger : de la fureur, de l’incrédulité, et puis autre chose qu’elle n’osait nommer.
« C’est votre vie, Élise. Vous avez failli mourir de fièvre devant moi. Vous avez passé des nuits à délirer sur votre frère, sur des endroits que je ne connaîtrai jamais. Vous n’avez pas le droit de la jeter dans un trou parce que je suis un imbécile qui ne sait pas se protéger correctement. »
« Je suis revenue parce que vous étiez là.»
Le silence s’étira entre eux. Sur le mur effondré, un moineau sautillait entre les gravats, indifférent à l’enfer tout autour.
« Je vous repousse depuis des mois », dit-elle lentement, les mots sortant comme des confessions arrachées les uns aux autres. « Et je crois que vous êtes le seul à ne pas avoir compris pourquoi. »
« Je comprends très bien. Vous avez un frère à retrouver. Vous n’avez pas de place pour autre chose. J’ai entendu vos paroles dans la fièvre, ma mère sur son lit, la vôtre que vous ne vouliez pas perdre. Je ne suis pas le centre de votre vie. Je l’accepte. »
« Non. » Elle releva la tête, plantant ses yeux dans les siens. « C’est parce que je vous aime. Et que cet amour est la seule chose qui m’ait jamais donné envie de lâcher prise. Celle pour laquelle j’ai le plus peur. »
Les mots demeurèrent suspendus dans l’air poussiéreux.
James ne dit rien, d’abord. Puis il rit, un petit rire épuisé, presque sans joie. « Vous avez choisi le moment parfait. Au milieu d’une déroute, avec le bras en compote et le front qui s’effondre. »
« Je n’ai jamais été douée pour le timing. »
« Moi non plus. » Il prit sa main, celle qui tremblait encore de l’effort de la couture, et la porta à ses lèvres. Cette fois, elle ne la retira pas. « Nous allons mourir d’ici la fin du mois. Probablement plus tôt. Que reste-t-il à attendre ? »
« Rien », dit-elle simplement.
Il s’avança et l’embrassa. Ce fut bref, maladroit, leurs nez se heurtant presque, leurs dents se touchant. Mais le contact brûlait d’une vérité plus dure que tous les silences des semaines passées. Quand il recula, il passa son pouce sur la joue d’Élise, essuyant une trace de suie.
« Quand nous sortirons d’ici », dit-il doucement, « nous chercherons votre frère. Ensemble. »
« Vous venez de dire que nous allions mourir d’ici la fin du mois. »
« C’était avant que vous ne m’embrassiez. Maintenant je suis obligé de survivre. Rien que pour contredire les pronostics. »
Elle rit malgré elle, un son étranglé qui ressemblait à un sanglot. Autour d’eux, le vacarme recommençait à approcher, les premières salves d’une nouvelle artillerie ouvrant le bal au loin. Il y aurait une autre course, une autre évacuation, un autre village perdu.
Mais pour l’instant, le bras encore contre elle, la suie sur leurs visages, ils restèrent assis ensemble à regarder le jour décliner sur les décombres. Et Élise, pour la première fois depuis la lettre qui annonçait la mort de son frère, ne regarda pas à l’horizon. Elle regarda sa main dans celle de James, et elle se contenta de ce qu’elle voyait.
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