Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 15: The New Nurse
Le premier tintement de la pluie sur la toile de tente s'était tu depuis deux jours, remplacé par un soleil pâle qui faisait fumer la terre détrempée. Élise étendait des bandages sur des fils tendus entre deux ambulances quand le bruit d'un moteur l'arracha à sa tâche. Une moto side-car, couverte de boue séchée, cahota dans la cour de la ferme réquisitionnée qui servait d'hôpital.
James sortit de la bâtisse, le bras gauche en écharpe, et salua le conducteur d'un signe de tête. La passagère descendit avec une grâce que trois ans de guerre n'avaient pas entamée. Elle était anglaise, cela se voyait à la coupe de son manteau, à la façon dont elle ajusta son chapeau avant de tendre la main à James.
— Capitaine Whitcombe, je présume ? fit James en acceptant la poignée de l'officier.
— Non, capitaine. Je suis Prudence Whitcombe. VAD. On m'a dit que vous manquiez d'infirmières.
Elle parlait avec une assurance qui irrita Élise avant même qu'elle ait fini sa phrase. La jeune Anglaise était blonde, menue, avec des yeux d'un bleu si clair qu'ils semblaient presque transparents. Elle les posa sur James et n'en bougea plus, comme une fleur qui trouve enfin le soleil.
Le capitaine qui l'avait conduite tendit un dossier à James.
— Miss Whitcombe a fait deux ans à l'hôpital de Boulogne. Excellente références. Le commandement a pensé que ça vous soulagerait, vu votre bras.
James parcourut le dossier, puis leva les yeux vers Élise.
— Élise, je te présente Prudence Whitcombe. Elle va renforcer notre équipe.
— *Infirmière en chef*, précisa Élise en s'essuyant les mains sur son tablier avant de tendre une main qu'elle ne força pas à être chaleureuse.
Prudence la serra avec une énergie déconcertante.
— J'ai beaucoup entendu parler de vous, Mademoiselle Moreau. De votre courage à Ypres.
— Les rumeurs exagèrent, répondit Élise en retournant à ses bandages.
Elle sentit le regard de Prudence la suivre, puis se poser sur James. La façon dont la nouvelle recrue s'approcha de lui, toucha son bras bandé avec une sollicitude presque maternelle, fit serrer les mâchoires d'Élise.
— Une blessure de shrapnel, m'a-t-on dit. Vous devriez être prudent.
— Je suis chirurgien, pas un homme prudent, sourit James. Laissez-moi vous montrer vos quartiers.
Il lui indiqua la grange convertie en dortoir. Les deux silhouettes disparurent à l'intérieur, et Élise tira si fort sur un bandage qu'elle déchira le tissu.
---
La journée passa dans une tension sourde. Prudence apprenait vite — trop vite, pour le goût d'Élise. Elle connaissait les protocoles, ne s'évanouissait pas devant le sang, et parlait aux blessés avec une douceur qui les faisait sourire. À chaque fois qu'Élise la voyait près de James, une main sur son épaule, un rire complice échangé près de la table d'opération, quelque chose se crispait dans sa poitrine.
*Tu n'as aucun droit*, se rappela-t-elle. *Tu es celle qui l'a repoussé, qui a préféré la quête à l'attachement. Et même si vous vous êtes promis de vivre à l'instant, la guerre peut balayer cette promesse aussi vite qu'un obus balaie une tranchée.*
Ce fut pendant le repas du soir qu'elle apprit la vérité. Prudence s'assit à côté d'elle devant une assiette de soupe claire, les autres infirmières et médecins dispersés autour du feu de camp.
— Puis-je vous parler franchement, Mademoiselle Moreau ?
— Je préfère Élise.
— Élise. Très bien. Je vous ai observée aujourd'hui. Vous êtes aussi attentive qu'une louve.
Élise releva les yeux. Prudence ne souriait pas — elle semblait au contraire profondément sérieuse, presque triste.
— Je sais reconnaître quelqu'un qui protège son territoire. Et je veux dissiper tout malentendu.
Elle sortit de sa poche un objet qui fit se figer Élise : une photographure dans un cadre de cuir. Le visage d'un jeune soldat anglais, blond, des yeux clairs, un sourire un peu timide.
— Voici mon fiancé. Arthur Whitcombe. Mon frère. Nous portions le même nom, ce qui prêtait parfois à confusion.
Élise posa sa cuillère. Quelque chose venait de se déplacer en elle, une plaque tectonique de la mémoire.
— Il m'a offert son locket la veille de la bataille de la Marne. Il disait que je devais le rendre à sa fiancée si quelque chose lui arrivait.
Les mots sortirent d'eux-mêmes, avant qu'elle puisse les retenir.
Le visage de Prudence se vida de son sang.
D'un geste lent, Élise plongea la main sous sa chemise et retira la chaîne qui pendait à son cou. Le médaillon d'argent ouvragé avait gardé l'éclat du polissage — elle le frottait chaque soir, comme une prière. Elle le posa dans la paume de Prudence.
La jeune Anglaise ne prit pas le médaillon. Son regard était rivé dessus, mais ses mains restaient tremblantes sur ses genoux.
— Il est mort à la Marne, murmura-t-elle. La lettre officielle est arrivée en novembre.
— Je suis désolée.
— Comment l'avez-vous eu ?
Élise raconta. Les journées d'août, le champ que la bataille avait traversé, le jeune soldat qu'elle avait tenu pendant qu'il mourait, qui lui avait donné le locket en lui faisant promettre de trouver sa fiancée, de le rendre, de raconter qu'il avait pensé à elle jusqu'au bout.
Prudence écouta sans l'interrompre. Quand Élise eut fini, elle essuya ses yeux du revers de la main, mais ne prit toujours pas le médaillon.
— Gardez-le.
— Quoi ?
— Il vous l'a confié. Et vous l'avez porté pendant des mois, à travers l'enfer. C'est vous qui l'avez honoré, pas moi. Gardez-le jusqu'à la fin de la guerre. Et quand tout cela sera fini, venez me le rendre. Nous nous souviendrons de lui ensemble.
Élise resta un instant immobile, le médaillon toujours posé dans sa main tendue. Puis elle le referma doucement et le repassa autour de son cou.
— Je vous le rendrai, fit-elle. Je vous le promets.
Prudence sourit — un sourire triste, mais sincère.
— Ma mère disait que la guerre ne fait pas que des victimes. Elle fait parfois des sœurs.
Elle se leva, posa une main éphémère sur l'épaule d'Élise et se dirigea vers le dortoir. Élise la regarda disparaître dans la nuit tombante.
James vint s'asseoir à sa place, une tasse de thé fumante entre les mains.
— Je vois que vous avez fait connaissance.
— C'était la fiancée de l'homme au locket.
Il resta silencieux un long moment.
— Et tu as tenu ta promesse, dans la mesure du possible.
— Elle m'a demandé de garder le médaillon jusqu'à la fin.
Ils partagèrent un silence, puis James étendit sa main valide sur la table, paume ouverte. Élise la prit. La pression de ses doigts était une réponse à toutes les questions qu'elle ne posait pas.
— Elle m'a dit que tu étais comme une louve, reprit-il avec un demi-sourire.
— Elle a dit ça ?
— Elle m'a dit que si j'avais le malheur de te faire de la peine, elle veillerait personnellement à ce que mes instruments de chirurgie soient stérilisés dans de l'eau bouillante non refroidie.
Élise rit malgré elle. C'était le premier rire qu'elle produisait depuis des jours, et il lui fit presque mal.
— Elle me plaît, cette fille.
Prudence revenait de la grange avec un seau de charpie propre, mais au moment de passer près d'eux, elle marqua un temps et leur jeta un regard entendu. Elle sourit et poursuivit son chemin sans un mot.
Élise réalisa que pour la première fois depuis longtemps, elle ne regardait pas une rivale, mais une alliée. Quelqu'un qui avait perdu ce qu'elle espérait encore trouver : un être à aimer, sûr, sauf, au-delà des lignes de front.
Et dans un éclair de lucidité, elle comprit que tant que Pierre serait porté disparu, cette peur-là ne la quitterait jamais. Quelle infamie que d'aimer dans un monde où chaque cloche pouvait annoncer le deuil.
Elle se tourna vers James, et voulut graver chaque détail de son visage : la ride entre ses sourcils, la façon dont il penchait la tête, la lumière du feu qui rendait l'or de ses yeux presque liquide.
— Apprends-moi un mot, dit-elle.
— Un mot ?
— En anglais. Quelque chose que tu dirais à quelqu'un que tu ne peux pas quitter.
Il la regarda. Puis il se pencha, et dans un souffle presque inaudible :
— *Stay alive.*
Elle répéta les deux syllabes, les laissa rouler sur sa langue.
— Ça veut dire ?
— Ça veut dire survivre. Mais pour moi, tu le sais bien, ça veut dire autre chose.
Il leva la main et toucha le médaillon contre sa poitrine.
— Tu portes la promesse d'un mort. J'aimerais te donner celle d'un vivant.
Sa voix n'était qu'un murmure, à peine couvert par le craquement du feu.
— Je te suivrai au bout du monde, Élise. Y compris à Metz. Quoi qu'il arrive. Quelles que soient les ordres.
Le vent se leva, chargé d'une odeur de charbon et de brume. Le ciel s'était couvert de nuages bas qui semblaient rouler vers eux — vers l'est. Le commandant adjoint passa la tête par la porte de la ferme :
— Capitaine Whitcombe ! Message arrivé par estafette. Le commandement demande une révision des positions. Il y a des rumeurs de regroupement allemand vers Verdun.
Le nom tomba dans le silence comme une sentinelle qui craque. Élise vit le visage de James se fermer, cette expression qu'il prenait quand il calculait les pertes avant même la bataille.
Il se leva, la lâcha à regret.
— On reparlera demain.
Elle regagna la tente des infirmières, le médaillon battant contre sa poitrine. Prudence dormait déjà, recroquevillée sous une couverture, la photographie de son frère posée contre le mur de toile.
Élise resta longtemps éveillée, les yeux ouverts dans l'obscurité. Les promesses des morts, les promesses des vivants — toutes pesaient le même poids, à la fin. Et toutes pouvaient être englouties dans la boue à la première rumeur d'une offensive vers Verdun.
Elle prit le médaillon dans sa main, en caressa le métal froid, et fit une promesse silencieuse à l'homme sans visage, au frère disparu, à l'amour qui lui restait :
*Dès que la route sera libre, je traverse les lignes. Pour vous. Pour toi. Pour nous.*
*Et cette fois, rien ne m'arrêtera.*
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.