Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 16: Interludes
L'eau chantait sur les galets, un murmure obstiné qui semblait vouloir effacer le souvenir des canons. Ils avaient marché une demi-heure depuis le poste de secours, jusqu'à ce pli de terrain où le ruisseau survivait encore entre les peupliers mutilés. Arras tenait derrière eux, mais ici, dans cette trouée de calme volée à la guerre, le monde paraissait presque entier.
Élise s'accroupit au bord de l'eau, plongea la main dans le courant. La fraîcheur lui monta au poignet comme une morsure douce. Elle laissa l'eau s'écouler entre ses doigts, regardant les ombres vertes trembler sous la surface.
« *Water* », dit James derrière elle.
Elle tourna la tête. Il se tenait debout, la manche de sa tunique relevée sur son bras bandé, les yeux posés sur elle avec cette gravité douce qu'il prenait quand il la regardait sans qu'elle le voie.
« *L'eau* », dit-il plus lentement, articulant avec soin. « *The water. Water.* »
Elle sourit malgré elle. « Vous m'apprenez l'anglais maintenant ? Comme si j'avais le temps d'apprendre autre chose que le nom des blessures et des médicaments. »
« Justement. Il faudra bien vivre après la guerre. Et si vous voulez venir me voir en Angleterre, il faudra savoir commander un thé. »
Elle se releva, essuya sa main sur sa jupe. Le mot *après* avait ce goût étrange dans sa bouche, comme un fruit qu'on imagine sans savoir s'il existe encore. Elle s'approcha de lui, assez près pour sentir l'odeur de savon simple et de tabac froid qui restait prise dans son col.
« Alors vous me montrerez ce pays ? » dit-elle en français, lentement cette fois, comme il faisait chaque soir quand il écoutait leurs conversations pour en dénouer les mots.
Il répondit en français, maladroit, buté, charmant : « Je vous montrerai la mer. Il y a des falaises blanches, près de Douvres. On voit la France par beau temps. »
« Vous trouvez que je parle trop vite ? »
« Toujours. Mais j'écoute plus vite que je parle, maintenant. C'est une amélioration. »
Elle rit — un vrai rire, bref, volé comme tout le reste. Le soleil déclinait derrière les arbres morts, jetant de longues ombres rayées sur l'herbe rase. Ils s'assirent sur un tronc abattu, côte à côte, sans se toucher, mais le silence entre eux était un espace habité.
« Maintenant, à vous de m'apprendre », dit-il. « Comment dit-on “s'il vous plaît, ne partez jamais” ? »
Elle ne rit pas. Elle baissa le regard sur ses mains, les coutures de sa peau où la terre avait laissé des lignes fines. Elle aurait pu dire la phrase, ou la déguiser en leçon innocente. Elle choisit la vérité : « Je ne veux pas vous mentir en français non plus, James. »
Il se tourna pleinement vers elle. Dans la lumière du soir, la fatigue creusait ses orbites, mais ses yeux restaient entiers, cette couleur gris-bleu qui changeait comme la mer dont il parlait toujours.
« Après la guerre, dit-il, nous irons à Metz. Vous trouverez votre frère. Et ensuite... » Il chercha ses mots dans l'autre langue, les trouva, les offrit comme une pièce précieuse : « Nous trouverons le reste. »
« Et si je ne trouve pas Pierre ? »
« Alors je vous aiderai à continuer à le chercher. Et si vous ne le trouvez jamais, je resterai debout à côté de vous pour que vous ne cherchiez pas seule. »
Elle voulut répondre, mais les mots se dérobèrent, piégés dans son souffle. Elle regarda le courant qui passait, indifférent à leurs serments fragiles. Depuis le poste, une cloche de fer résonnait — l'ordre des repas, le rappel du réel. En haut de la berge, Watkins, minuscule silhouette qui s'agitait, finit par crier un nom indistinct.
Leurs mains se trouvèrent sans qu'elle sache qui avait bougé. Les doigts de James étaient chauds, la paume large. Il les tint serrés une seconde de trop.
« Je parle de demain, dit-elle enfin. Le prochain ordre, la prochaine blessure. Tout le reste est trop loin. »
« Élise. » Il prononçait son nom avec un accent qui l'allongeait, qui le rendait presque français. « Même si nous ne voyons jamais ce “reste”, je veux au moins avoir dit ces choses pendant que je pouvais encore les dire. »
Elle se leva la première. Une infirmière ne restait jamais assise plus de trois minutes sans être rappelée par la guerre.
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Dans la tente des pansements, la nuit tombait bleue sur les toiles. Ils avaient repris leurs quarts, les allées et venues silencieuses entre les brancards. Mais quand la dernière blessure fut recousue et que les ronflements des hommes emplirent l'obscurité, James revint près du brasero mourant. Il portait deux gamelles de soupe tiède. Elle s'assit en face de lui, mais cette distance lui sembla insupportablement neuve. Il s'accroupit à côté d'elle, soulevant la gamelle et lui soufflant la vapeur.
« Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-elle doucement.
— Vous aviez les mains froides tout à l'heure. Le brasero n'est pas assez près. »
Elle laissa la chaleur du bouillon lui monter au visage, et la sensation — simple, presque oubliée — d'être soignée à son tour lui serra la gorge. La tunique de James était ouverte au col. Il avait retiré son pansement, et la plaie de son bras se tendait sous la peau, encore rose et luisante d'onguent. Il vit son regard et baissa la manche.
« Ça va mieux, dit-il. Je n'ai pas tremblé une seule fois en recousant le gars de la 5e section.
— Vous n'avez pas tremblé du tout ?
— Pas quand vous étiez là. »
Il posa la gamelle. Leurs bouches se trouvèrent sans préméditation, comme si les mots qu'ils venaient d'échanger étaient devenus trop lourds pour être dits. Le baiser fut bref, précis, chargé de tout ce qui ne supportait pas d'être formulé. Quand ils se séparèrent, son front resta contre le sien une seconde. Dans la nuit proche, quelqu'un toussa à l'intérieur de la tente, et le monde revint.
« Quitte à vivre dans le moment présent, murmura-t-il, vivons-le. »
Elle posa la main sur sa joue, sur la barbe d'un jour qui piquait.
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Quand elle se réveilla, avant l'aube, quelqu'un secouait l'ourdre de la tente que les deux femmes partageaient avec Prudence. C'était Watkins, la voix rauque d'avoir couru, la lanterne dansant à bout de bras.
« Debout toutes les trois. Ordre chiffré depuis l'état-major. Le régiment quitte Arras au crépuscule. Destination : Verdun. »
Le mot tomba dans la tente comme une pierre dans l'eau. Élise s'assit, le sang encore épais de sommeil. Prudence, déjà debout et qui nouait sa chevelure, fit un pas vers elle : « Le front est calme ici depuis quinze jours. Pourquoi un ordre pareil... »
Élise enfila sa capote, les gestes mécaniques, les doigts retrouvant les boutons dans la pénombre. Sous son corsage, le médaillon pesait contre sa peau. Elle pensa au Feldwebel prisonnier, à la liste des prisonniers à Metz. Verdun, c'était le mauvais côté de la route — pas le chemin vers son frère, mais l'éloignement d'une nouvel enfer.
« Élise ? »
Prudence avait déjà quitté la tente. James se tenait à l'entrée, harnaché, le visage fermé par une nuit sans sommeil. Il tenait une feuille pliée, tamponnée de rouge épais.
« On ne nous donne pas le choix, dit-il simplement. Le mouvement commence ce soir.
— Verdun, répéta-t-elle. J'ai entendu les rumeurs. Tout ce que j'espérais pour Metz... »
James la regarda une longue seconde. Puis il tourna la feuille entre ses doigts et la rangea dans sa poche.
« Le régiment part, dit-il. Rien ne dit que nous devons rester au milieu de lui. »
Elle le dévisagea, la lumière grise de l'aube commençant à filtrer sous la toile. Derrière eux, dans la tente voisine, on entendait Prudence donner des ordres brefs aux VAD pour plier le matériel.
« James. Vous promettriez encore de me suivre, même si l'ordre vous en empêche ?
— Je ne promets que ce que je peux tenir. Et ça, je le tiendrai. »
Ses mains étaient parfaitement immobiles au bout de ses bras. Mais elle vit la droite — celle qui avait été blessée — serrer un peu plus fort le rebord de sa capote, comme pour prouver qu'elle savait encore tenir un scalpel, un rêve, ou une promesse.
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